Pays des ïles

Banc Public n° 175 , Décembre 2008 , Kerim Maamer



Inspiration de paradis loin­tains, de ces territoires isolés par la mer, détenteurs d’une singularité naturelle et d’une identité insulaire, les îles sont aussi l’expérience socio-économique d’un mo­dèle de société. Les professionnels du tourisme ont exploité le capital de beauté et d’isole­ment de ces territoires. 10% des touristes du monde entier privilégient les îles et leurs archipels, dont une quinzaine d’entres-elles constituent 90% des fréquenta­tions. Cette surcapacité ferait-elle crain­dre des atteintes à l’environ­nement écologique? A l’identi­té des îliens? A leurs capacités de développement humain?

Les îles sont des territoires placés sous la souveraineté d’Etats, qui ont choisi un développement propre. Ces politiques sont très diversifiées, inspirées des réalités locales ou des enjeux économiques. Certains ont fait le choix du tout business, d’autres se sont souciés de préserver leur environnement et leur culture identitaire, avec des réussites différentes.

BALEARES

Les Baléares sont un archipel espagnol qui a privilégié le «business».

Les meilleurs investissements ont été réalisés pour établir les infrastructures, capables d’atti­rer les touristes du monde entier. Rien n’a été laissé au hasard pour améliorer le trafic, l’accès à l’eau douce, le confort, le réseau routier…
La conscience publique et les législations îliennes des Baléares se sont souciées d’empêcher les spéculations immobilières sur les terres intérieures, des atteintes aux paysages et à l’écosystème.

L’archipel est connu pour être un territoire de fête et de folles soirées. Comme si Satan s’était domicilié là où coule la liqueur et l’argent. Le haut niveau de développement économique a fini par attirer une clientèle aisée, tout au moins disposée à «dépenser le maximum d’ar­gent, dans le moindre temps». Il y a peu d’opposition à ce développement  du business.

SEYCHELLES

La «baléarisation»  a été contestée par d’autres pouvoirs publics, qui ne voulaient pas faire de leur île un équivalent de cet archipel. Les Seychelles sont un exemple à l’opposé.

L’archipel s’est principalement soucié de son environnement écologique qui fait la réputation des Seychelles pour son esthétique et son identité culturelle.  Toutes les zones et toutes les îles ne sont pas ouvertes au tourisme. Les règlementations foncières veillent à une cohérence entre les ressources de l’île et leur population, un équilibre entre l’activité des hommes et leur environnement. On ne rentre pas dans l’archipel sans réservation dans un hôtel ou dans un gîte d’hôte. Le camping est interdit. La vie civile n’est pas mêlée à une consommation par les touristes recherchant des produits de souvenir.

Les Seychelles sont un mode de vie, dans un environnement de grande beauté. La population vit dans un cosmopolitisme propre aux populations créoles, où le touriste étranger n’apparaît pas comme une personne pittores­que.
Ces îles ont une réputation de destination luxueuse. Pourtant, on observe aussi la pauvreté et l’ennui. C’est une espèce d’Afrique avec une population extrêmement disciplinée.

DJERBA

Djerba est un morceau de désert, sans ressources et sans eau. Gilbert TRIGANO disait d’elle: « une Polynésie à deux heures de Paris». Les lois foncières, basées sur les traditions djerbiennes, ont  longtemps préservé le cachet particulier de l’île. De très longues plages, au sable fin avec des dunes blanches, renouvelées chaque jour, lais­saient une impression de paysage de neige au bord de la mer. Les eaux peu profondes donnent une pleine sécurité de baignade, particulièrement pour les petits enfants. Il n’y a pas la  tradition de villes, organisées autour de prestigieux lieux de pouvoir public. Leurs pouvoirs sont décentralisés autour de la vie dans les manoirs. Les Djerbiens sont essentiellement des ruraux qui vivent dans les campagnes, à l’intérieur des terres, autour de «Houchs» construits en dur. Les chemins sont encerclés de haies de barbarie, appelées «tabbias», caractéristiques du paysage végétal djerbien.  Les construc­tions renforcées, la protection de «tabbias» centenaires, le modèle d’autarcie, le système autonome de récupération des eaux de pluies… devaient assurer la sécurité et les besoins de leurs habitants. Pendant longtemps, les mythes du scorpion assassin, de la chouette avide des yeux d’enfants, où manque l’eau et coule la djerbienne… effrayaient les continentaux, tandis qu’une autre image de Djerba était promue aux touristes occiden­taux. L’île est aussi un rythme où la vitesse était limitée à 60km/h. Vous ne trouverez pas de feu rouge. Le succès économique a bouleversé l’équilibre de l’île. Djerba s’urbanise. L’exploitation du Mont Chakhch en tant que carrière a détruit une montagne qui limitait l’érosion des dunes et des plages. La destruction des «tabias» par ceux qui veulent élargir leurs terres porte atteinte au paysage. L’abandon des Houchs, les spéculations sur la terre, les constructions incohé­rentes ou illégales… ont pris le pas sur les valeurs du patrimoine ancestral de Djerba. Pourtant, une conscience publi­que existait depuis longtemps, avec une législation foncière inspirée des traditions locales.

La simplicité de ces lois, les modèles de production, l’homogénéité des comporte­ments, l’absence de pouvoir central… avaient constitué les éléments d’une préservation du cachet de Djerba. Voici que les politiques de développe­ment viennent perturber sérieu­sement le cachet qui a fait sa particularité. L’autoroute à quatre voies amène la vitesse; la destruction des «tabbias» cente­naires réduit l’intimité et la sécurité des habitants; la tolérance publique à l’égard des infractions et des pratiques de fait accompli, l’absence d’un pouvoir d’intérêt public pour Djerba… risquent de lui faire perdre ses atouts. 
CORSE

Quant à la Corse, elle est l’exemple extrême d’un souci de préservation de leur île, dont les militants n’ont pas hésité à utiliser la violence. Il y a, me semble-t-il, une faible  tradition de propriété terrienne. La vie pastorale est enracinée dans la culture des paysans. Les bergers font paître leurs animaux sur des terres collectives. Un système coutumier appuie les solidarités et les sentiments identitaires. Ceci a préservé la beauté naturelle de l’île de Corse. Or, cette beauté attire des stars qui viennent y construire des villas avec des murs, souvent inoccupées! Ces constructions gâchent la liberté des bergers et entravent la beauté naturelle du paysage. Une partie de la population a immigré et s’est constituée en diaspora de travailleurs sur le continent et à l’étranger. Ils sont réputés pour occuper des fonctions publiques et administratives. La violence qui se manifeste indique une crise entre le système coutumier qui tente de se maintenir et les obligations d’une vie moderne axée sur la notion de propriété.

Kerim Maamer

     
 

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