L’HISTOIRE RECENTE DE L’UKRAINE

Banc Public n° 229 , Juin 2014 , Catherine VAN NYPELSEER



L’Ukraine est sans cesse dans l’actualité. Pour tenter de mieux comprendre les tenants et aboutissants des évènements qui s’y déroulent, nous avons lu pour vous ce mois-ci l’ouvrage d’Annie Daubenton, «Ukraine», sous-titré: «L’indépendance à tout prix». Très bien documenté, il est consacré à l’histoire récente de l’Ukraine, à partir de la dissolution de l’URSS en 1991. Il s’agit d’une nouvelle édition, revue et augmentée, d’un ouvrage publié pour la première fois en 2009.

L’évolution politique a connu des rythmes différents en Russie et en Ukraine, la perestroïka était arrivée avec retard dans la république socialiste d’Ukraine et c’est en 1989 seulement qu’une direction nouvelle y est nommée. Les débats ont plutôt lieu au siège de l’Union des écrivains, lieu à l’abri du pouvoir qui connaît une grande liberté de parole au point d’être surnommé «le Parlement libre d’Ukraine». Des intellectuels, des prisonniers politiques venant d’être libérés abordent les idées politiques de souveraineté et d’indépendance, des études sont rédigées comme par exemple celle intitulée «Principes de construction d’un Etat» (p. 24).

 

Le Roukh

 

C’est au sein de l’Union des écrivains qu’est créé le Roukh, mouvement «social et de renaissance culturelle» (p. 27). Il rassemble des organisations scientifiques et de défense des droits de l’homme, des dissidents ukrainiens et compte plus de six cent mille membres à la fin de 1990, majoritairement des Ukrainiens de l’Ouest et de Kiev.

 

Cette nouvelle force démocratique joue un rôle important, opposé à celui qui fait obstacle au changement de régime, le «groupe des 239» (en référence au nombre de voix qu’il réunit) ou «l’ancienne direction».

 

Arsenal nucléaire

 

Au moment de son indépendance, en 1991, l’Ukraine est la troisième puissance nucléaire mondiale, mais les codes permettant de déclencher l’envoi de missiles sont détenus par le  gouvernement russe.

 

Des discussions s’engagent sur l’avenir de cet armement, qui n’aboutiront qu’en  janvier 1994, sous la pression des Américains: à ce moment-là, le président des Etats-Unis de l’époque, Bill Clinton, atterrit à Kiev puis repart à Moscou avec une délégation ukrainienne pour aller signer le traité sur le démantèlement de l’arsenal nucléaire ukrainien.

 

La sûreté nucléaire, dont fait partie la fermeture de la centrale de Tchernobyl, formera le thème dominant du sommet du G7 à Moscou en avril 1996.

 

Donbass

 

Cette partie de l’Ukraine, à l’Est autour des villes de Donetsk et de Dniepropetrovsk, est considérée par Annie Daubenton comme «un Etat dans l’Etat» (p. 103). Il s’agit d’un bassin industriel comparable à celui de la Ruhr. Deux clans politiques composés de personnages influents des deux villes sont constitués à Kiev au moment de la privatisation, en 1994. Le Président Koutchma tente de maintenir l’équilibre entre ces deux piliers. C’est à cette occasion qu’apparaît en politique le futur président Viktor Ianoukovitch, nommé gouverneur de la région.

L’acquisition du capital se fait via des appels d’offres sans publicité dans un cercle fermé, comparables à ce que l’on appelle «délit d’initié» dans le monde occidental. Les usines qui sont en vente ont souvent été mises en faillite auparavant, pour pouvoir être cédées à prix cassé. L’oligarchie est structurée en un réseau comprenant de nombreux intermédiaires, qui s’étend à différents domaines. Elle a besoin d’un accès au pouvoir, afin d’échapper à d’éventuelles poursuites. Des médias sont également acquis, «plutôt pour écraser l’adversaire potentiel que pour informer» (p. 117).

 

Partis et associations

 

Les partis en tant que tels n’attirent pas la population: le pluralisme est ressenti comme un encombrement, avec l’affichage, la multiplication des noms, l’invasion de tracts.

Pourtant, il n’y a pas de demande d’un pouvoir fort.

Des milliers d’associations sont créées, mais peu se maintiennent. L’intelligentsia ne se veut pas coupée du monde. L’association des psychiatres d’Ukraine, fondée en 1991, intervient également dans la champ social pour faire progresser les lois sur la médecine.

Le milieu associatif constitue un deuxième cercle autour du pouvoir, qui encourage le dialogue, voire le compromis.

 

Travail de mémoire

 

Un important travail est entrepris sur la mémoire du pays: publication notamment de volumes de documents souvent inédits sur «la tragédie des îles Solovski », au cours de laquelle fut exécutée une grande partie de l’élite qui avait participé à la «Renaissance ukrainienne» dans les années 1920.

 

Les manuels scolaires suivent les épisodes d’une histoire en train de s’écrire sans prendre le temps de laisser les évènements se décanter. Dès la rentrée scolaire de 2005, la révolution orange y était intégrée.

 

Codex

 

De nombreux professionnels participent à l’élaboration des nouveaux codes qui font l’objet d’intenses efforts et sont largement débattus avant d’être adoptés par le Parlement (entre 1998 et 2002) : codes foncier, pénal, budgétaire, douanier, civil, fiscal, criminel… Ce dernier abolira en 2000 la peine de mort conformément à l’exigence du Conseil de l’Europe que le pays avait rejoint en 1995. Pour Annie Daubenton, à la fin des années 1990, le mot de codex devient «magique», car il fournit un contenu aux termes de démocratie ou justice.

 

Malheureusement, les lois restent à mi-chemin de leur efficacité, faute de réforme judiciaire et de juges indépendants. Leur salaire dérisoire encourage corruption et pots de vin. La plupart des citoyens sont réticents à entamer des actions en cas de violation de leurs droits : seuls 10% s’y déclarent prêts (p. 159).

 

Journaliste disparu

 

Il s’agit d’un jeune journaliste animateur vedette de programmes télévisés, Georgiï Gongadzé, qui avait déstabilisé le président Koutchma par des questions très directes sur la corruption au sein du pouvoir ukrainien. Lors d’un voyage aux Etats-Unis, il évoque certaines réalités du régime qui était jusque là plutôt respecté par les Américains, et remet un appel confidentiel pour la liberté d’expression signé par soixante journalistes de son pays.

 

Au printemps 2000, il crée le site internet «Ukraiska Pravda» dans lequel il publie des informations sur le quotidien de l’exécutif. Lorsque l’on dérobe tous les ordinateurs que le site utilise, il continue le travail à l’aide de son matériel personnel.

 

Mais il se sent suivi, et confie avoir peur. Il disparaît le 16 septembre 2000. Son corps décapité sera retrouvé le 2 novembre dans une forêt à une centaine de kilomètres de Kiev et identifié grâce à des objets personnels.

 

Des enregistrements surgiront ensuite, qui bouleversent le Parlement qui décidera de constituer une commission d’enquête. Cet évènement contribuera à la chute du gouvernement Ioutchenko le 26 avril 2001.

 

Tentes

 

Quelques jours après les projections d’enregistrements au Parlement, des tentes apparaissent sur la place de l’Indépendance. Une cinquantaine de personnes au départ, qui se revendiquent de l’action «l’Ukraine sans Koutchma», se retrouvent à vingt mille après quatre jours.

 

Ces tentes jouissent officiellement de la même immunité que les députés qui y font quelques apparitions, mais sont le plus souvent occupées par des jeunes gens venus de province. Le soir, ils se retrouvent «entre amis dans les appartements voisins» pour préparer les repas. Pour

Annie Daubenton, «ils ébauchent ainsi ce qui fera l’efficacité de la révolution orange de 2004, puis du soulèvement de 2013» (p. 217).

 

Ce village de toile sera détruit le 1er mars 2001. Ensuite, les autorités lancent des travaux visant à un remaniement architectural du centre-ville comportant des centres commerciaux de luxe, selon des plans déterminés par des concours architecturaux lancés dès 1995.

 

Union européenne

 

Fin 2013, le pouvoir ukrainien veut signer un accord d’association avec l’Union européenne, et par conséquent voter les lois de réformes structurelles demandées à la fois par les instances internationales ainsi que par sa population : réforme du système des cours, du code pénal, du code électoral, réformes visant à réduire la corruption et à améliorer les possibilités d’investissements. Les Russes, quant à eux, tentent d’obtenir la signature d’un accord d’Union douanière menant à une zone économique commune puis à une Union eurasiatique. Pour l’obtenir, ils multiplient les tracasseries visant l’importation de produits ukrainiens provenant d’entreprises détenues par ceux qui penchent plutôt vers l’ouest.

 

Moscou obtient finalement gain de cause lorsque le gouvernement ukrainien décide le 21 novembre 2013 d’ «arrêter le processus de préparation de l’association entre l’Ukraine et l’Union européenne», provoquant un électrochoc au sein même du pouvoir.

 

Des rassemblements s’organisent au centre de Kiev à cette période, qui correspond au 9e anniversaire de la révolution orange. Ils sont appelés : «euro-maïdan». Le pouvoir est de plus en plus isolé, il a tourné le dos à l’Union européenne sans avoir encore rien obtenu de tangible de la Russie.

 

Les maïdans s’étendent dans le pays. La dernière révolution ukrainienne à ce jour a commencé.

 

L’ouvrage d’Annie Daubenton est bien plus élaboré que le court aperçu que nous avons pu vous en transmettre ici, en espérant vous avoir donné envie de le lire. Nous vous recommandons également la chronologie détaillée de 30 pages fournie en fin de volume.

 

 

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

UKRAINE - L’indépendance à tout prix

Par Annie Daubenton

Edition Buchet-Chastel

Mai 2014, 414 pp., 23 euros

 
     

     
 
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