Otages

Banc Public n° 194 , Novembre 2010 , Catherine VAN NYPELSEER



Enlevée le 23 février 2002 par les guérilleros des FARC, les «Forces Armées Révolutionnaires de Colombie», la sénatrice colombienne Ingrid Betancourt a passé plus de six ans en leur compagnie dans la jungle colombienne. Elle raconte cette expérience très dure dans un livre rédigé en français, fort bien écrit et passionnant, qu'elle a intitulé «Même le Silence a une fin», d'après un vers de Pablo Neruda.

Bien qu'elle ait été fort critiquée après sa libération en juillet 2008, celle qui fut l'une des otages les plus célèbres du monde ne se livre pas à un règlement de comptes mais plutôt à une manière de se réapproprier sa propre vie en établissant, sur la base de ses seuls souvenirs - car elle avait brûlé son journal, craignant que ses ravisseurs ne s'en emparent - ? le récit de ces années qu'on lui a prises.

 

L'enlèvement

En pleine campagne électorale, la sénatrice, figure de proue du petit parti écologiste
«Oxigeno verde» qui luttait «contre la corruption politique qui avait paralysé pendant des années la Colombie» (p. 47), et pour la paix, décide, sur proposition de son équipe de campagne, de se rendre dans le village de San Vicente del Caguan dont le maire était le seul élu de son parti, situé au c½ur d'une zone récemment libérée par l'armée colombienne. Elle doit retrouver une visibilité dans cette campagne après plusieurs semaines passées au chevet de son père gravement malade, au cours desquelles une partie de son équipe a quitté son parti en chute dans les sondages au profit d'autres formations.

Une escorte est prévue à partir de la ville de Florencia, mais fera finalement défaut, sans doute à cause de la présence simultanée du Président colombien Pastrana, en route pour le même village de San Vicente. Il semble que celui-ci ait donné des ordres en ce sens; il ne porterait pas la sénatrice dans son c½ur suite au fait qu'elle avait demandé la démission de son secrétaire, mis en cause dans une affaire d'achats d'uniformes pour les forces armées. Tous les hélicoptères disponibles sont mobilisés pour transporter le Président et la centaine de journalistes qui l'accompagnent.

Ingrid Betancourt prend alors la décision de se rendre tout de même à San Vicente par la route. Après seulement un quart d'heure, elle tombe sur un barrage des FARC et se fait capturer avec sa directrice decampagne Clara Rojas et deux autres membres de l'équipe qui seront directement relâchés.
Vu les importantes réactions nationales et internationales, les FARC se rendent compte qu'ils ont une prise de choix, qu'ils n'envisageront jamais sérieusement de libérer tant la notoriété qu'elle leur procure est importante. Au début, il sera question de l'exécuter si, un an après sa capture, un accord de libération des guérilleros détenus dans les prisons colombiennes n'était pas intervenu. Il n'en sera plus question par la suite.

Captivit

A l'aide de courts dialogues, elle nous fait comprendre son changement de statut, passant de femme politique décidée et volontaire à otage précieux, comme celui-ci, au deuxième jour de sa captivité:
« - Allons faire le tour du campement ! proposais-je à ma compagne.
- D'accord ! me répondit-elle avec enthousiasme.
(…) nous nous apprêtions à sortir de l'abri, lorsque la voix d'une femme derrière moi nous arrêta.
Qu'est-ce que vous faites ?
C'était Anna. Elle avait pris son fusil FAL à deux mains et nous regardait d'un air sévère.
- Nous allons faire un tour dans le campement, répondis-je, surprise.
- Il faut demander la permission.
- A qui doit-on demander la permission ?

- A moi.
- Ah bon ! Bien, alors : «Est ce que vous pouvez nous donner la permission de faire le tour du campement ? »
- Non. » (pp. 88-89).

Jungle

La captivité d'Ingrid Betancourt se déroulera dans des campements en différents lieux de la jungle amazonienne, entre lesquels sont organisés de longs déplacements à pied, en camion ou en bateau. Ces mouvements ont pour but d'échapper aux recherches de l'armée colombienne. En certains endroits, les guérilleros construiront des petites maisons de bois pour leurs otages. Le confort reste néanmoins rudimentaire: les sanitaires, appelés «chontos», un terme spécifique à la vie dans la jungle, sont en fait des trous creusés dans le sol, dont on se sert jusqu'à ce qu'ils soient remplis, et qui grouillent de bestioles peu ragoûtantes. Quant aux douches, elles se font à l'aide de boites de conserve découpées pour leur fournir une anse, ou, quand la configuration des lieux le permet, dans la rivière…

La jungle recèle également des beautés paradisiaques, comme ce merveilleux oiseau à plumes rouges et bleues, un perroquet qu'elle aperçoit un jour à quelques mètres au dessus du campement. Elle fait l'erreur de le montrer du doigt au garde… qui sonne immédiatement l'alerte et le chef du camp abat le naïf animal, dont les belles plumes traîneront longtemps dans le campement, près du trou à ordures…

Activités

Une des choses les plus difficiles à supporter est l'inactivité. Ingrid Betancourt raconte au fil de l'ouvrage différentes activités qu'elle a trouvé à exercer au cours de ces années:
- la broderie que lui avait apprise sa grand-mère qui estimait que cela pourrait lui servir un jour;
- la confection de ceintures tissées selon une technique particulière apprise des guérilleros;
- la lecture d'une encyclopédie que ses geôliers avaient bien voulu lui procurer;
- la lecture d'une bible;
- la confection d'un gâteau pour les anniversaires de sa fille;
- l'organisation de cours de français pour ses codétenus ou certains guérilleros…

Evasions

L'anxiété due à sa situation est très forte. Elle souffre d'insomnies. Lorsqu'elle apprend qu'un nouveau déplacement, qu'elle ressent comme l'éloignant toujours plus de ce qu'elle appelle «la sortie», va avoir lieu, elle est prise de nausées et de vomissements…

Elle pense sans cesse à s'évader et occupe son cerveau à la confection de plans de fuite, ce qui implique de bien connaître les habitudes de ses geôliers, de chercher sans cesse à se procurer les objets qui seront utiles pour survivre dans la jungle comme une machette, une lampe de poche, des provisions…

Elle réussira à s'évader cinq fois, en compagnie de Clara Rojas ou d'un autre prisonnier également ancien sénateur avec lequel elle se liera lorsque les FARC regrouperont plusieurs groupes de prisonniers.

Chaque fois reprise, les représailles seront terribles comme le port d'une chaîne attachée au cou ou, en une occasion, un viol ordonné par le chef du camp pour la punir de sa tentative d'évasion.

Domination

Au delà des éléments factuels, l'ouvrage est émaillé de réflexions sur la condition des prisonniers et les changements de personnalité qu'elle induit. Par exemple, l'ancienne sénatrice se souvient d'une secrétaire appelée Maria qui avait travaillé pour elle pendant des années et qu'elle intimidait au point que sa voix se cassait lorsqu'elle voulait lui parler. Elle observe sur elle même une évolution qui la rend proche de Maria lorsqu'elle se voit dériver vers «une prudence qui tournait parfois à l'obséquiosité» (p.459), ou préparer, pendant des journées entières, une phrase pour demander un médicament ou un peu de coton. Cette attitude, le tremblement de sa voix suscite chez son vis-à-vis «des réactions d'impatience, d'abus et de domination».
Suite à cette observation, elle se remet en question: «Avais-je moi aussi répondu avec impatience, agacée par la frayeur de l'autre, croyant que j'étais véritablement supérieure parce que quelqu'un d'autre avait besoin de moi?»(p. 460).

Libération

Loin de résulter d'une négociation avec les FARC, la libération d'Ingrid Betancourt et de certains de ses codétenus résulteront d'une supercherie montée par l'armée colombienne, l'opération Jaque. Les militaires avaient réussi à intercepter les communications internes au FARC et à se faire passer pour le chef de ceux qui détenaient les otages. Après avoir vu que ceux-ci exécutaient l'ordre de rassembler les groupes de prisonniers, ils avaient tout simplement ordonné ensuite de remettre ceux-ci à une prétendue commission internationale qui était venue sans éveiller de méfiance dans des hélicoptères peints en blanc pour les emmener, croyaient-ils, vers un entretien avec le nouveau chef des FARC, suite à la disparition récente de deux de leurs chefs.

L'impression dominante que l'on ressent à la lire est celle d'une formidable énergie, une volonté et un plaisir de vivre, de décider de sa vie. Tous ceux qui ont suivi à distance sa captivité liront avec intérêt le récit de ce qui s'est passé au cours de sa captivité, en admirant son courage et sa ténacité.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Même le silence a une fin

Ingrid Betancourt
Gallimard – septembre 2010
690 pages – 24,90 Euros

 
     

     
   
   


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