Pedôlatrie, science et sexualité (2) LE PERVERS POLYMORPHE ET LE MONSTRE SEXUEL

Banc Public n° 87 , Février 2000 , Serge KATZ



«Mais que ta grâce décuple mes forces naturelles: car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement: on meurt à moins.» (Les chants de Maldoror, chant 1)

 

Dans le numéro précédent, on a vu comment depuis près de trois siècles le développement des techniques disciplinaires appliquées aux enfants a pu constituer un savoir pédagogique sur l'enfance entendue comme population de sujets individualisés, sous la forme de documents biographiques institutionnels. On se rappelle que ces techniques constituent un véritable infra-droit qui produit une individualité cellulaire par le jeu de répartition spatiale, organique par le codage des activité, génétique par le cumul du temps et combinatoire par la combinaison des forces corporelles. Cet infra-droit met en Yuvre une surveillance hiérarchique qui distribue chaque individu dans un champ continu de pouvoir multiple et anonyme. Il utilise en outre la sanction normalisatrice par l'identification du châtiment et de l'exercice, ainsi qu'une procédure d'examen qui permet l'extorsion d'un savoir à partir du corps des sujets. Appliquées aussi bien dans les casernes, les usines, les écoles, les hôpitaux et les établissements pénitentiaires, ces techniques ont bientôt envahi d'autres espaces tels que le quartier ou la famille, grâce au développement des institutions médico-judiciaires et au décollement épistémologique des sciences de l'homme. Normalisatrices, elles donnent naissance à de nombreuses notions dans le domaine trouble du juridico-naturel. Aussi bien ce bio-pouvoir n'est-il pas étranger à l'apparition de la notion moderne de sexualité. On a vu que la famille moderne, qui relaie ces techniques fût-ce par la sursaturation des relations corporelles, tourne non seulement autour de l'enfant, mais surtout du sexe de celui-ci. Il s'agit à présent d'étudier l'évolution de cette notion de sexualité en rapport avec celle d'enfance et de normalité.
Qu'apparaît-il tout d'abord? C'est que l'Occident, et en particulier l'Occident moderne, se caractérise par une inflation de savoirs et de discours socio-culturels sur la sexualité. On veut nous faire croire, d'une part, que la loi de tout plaisir c'est le sexe, et, d'autre part, que notre sexualité peut faire l'objet d'une véritable science. Or, ce n'est pas évident du tout. Nombre de civilisations orientales possèdent non pas une science du sexe mais bien un art érotique. En Occident, on n'apprend pas à faire l'amour, à se donner du plaisir, à produire du plaisir chez les autres ni à intensifier son plaisir par le plaisir d'autrui. On ne trouve à ces sujets ni discours ni initiation autre que clandestine et purement interindividuelle. Ce ne fut pas toujours le cas puisque l'antiquité occidentale connut un authentique usage culturel des plaisirs(1). Cela, chacun le sait en quelque manière. Mais on croit couramment deux choses: premièrement, que l'antiquité grecque connaissait la notion de sexualité alors que celle-ci n'apparaît qu'au XVIIIième siècle, c'est-à-dire à l'époque même de la constitution des techniques disciplinaires; d'autre part, l'on croit également que le christianisme institua le premier un interdit sur la sexualité dite «libre». Or, cela n'est pas exact. La polygamie, le plaisir hors mariage, l'indifférence aux enfants avaient déjà disparu du monde romain avant même l'avènement du christianisme. Les trois grands principes de la morale sexuelle sont en grande partie d'origine stoïcienne(2). Toutefois ils apparaissent alors comme les simples éléments d'une philosophie à visée universelle s'appuyant sur le territoire et la citoyenneté romaine et n'ont pas donné lieu à une production culturelle massive et spécifique. Ce que le christianisme a créé, ce sont bien plutôt de nouvelles techniques pour imposer cette morale.

Le christianisme fonde son pouvoir sur ce que l'on nomme le pastorat. Ce pouvoir ne règne pas essentiellement sur un territoire mais sur une multiplicité d'individus. Il n'a pas pour fonction majeure de faire du mal à ses ennemis mais de faire du bien à ceux sur qui il veille. Ce pouvoir bienfaisant, on le retrouve par ailleurs dans la définition originelle de la police(3). Or, il apporte avec lui toute une série de techniques qui concernent la production de vérité. Le pasteur enseigne bien sûr la vérité, il doit également savoir ce que font ses brebis, mais il doit surtout connaître ce qui se passe au plus profond de l'individu. Pour connaître l'intérieur de l'individu, le christianisme utilise la procédure de l'aveu (encore en usage aujourd'hui). Il va produire une vérité obtenue par l'examen de conscience et la confession, une vérité qui non seulement n'était pas connue du pasteur, mais non plus du sujet lui-même avant l'utilisation d'une technique d'éveil. Dès lors le pasteur constitue une subjectivité, une conscience de soi perpétuellement éveillée sur ses propres faiblesses, et en particulier celle de la chair, afin de faire fonctionner une morale somme toute ordinaire et déjà connue. Ce pouvoir est individualiste. Il surveille des individus pris en particulier et un par un. Contrairement à la morale stoïcienne, le salut n'est plus une affaire de choix mais devient obligatoire. Aux vieilles formes juridiques portant sur des lois communes et leurs infractions vient s'ajouter une nouvelle forme d'analyse du comportement et de condamnation. La chair devient la subjectivité même du corps chrétien, la «sexualité» - si l'on veut - de l'assujettissement de l'individu à lui-même grâce à ces nouvelles techniques. Or, c'est à partir de ces techniques que va se constituer tout un savoir socio-culturel qui code le plaisir en terme de sexe comme vérité individuelle.

La chair chrétienne, toutefois, demeure encore fort éloignée de la notion moderne de "sexualit". Jusqu'au XIXième siècle, jamais on n'avait eu l'idée qu'il pouvait y avoir un lien entre maladie mentale, comportement criminel et dérèglement de la conduite sexuelle. Il fallut d'abord que se constituent ces nouvelles techniques que l'on a examiné dans le numéro précédent et, en corrélation, la médicalisation de la population dans son ensemble. Le sexe devient alors une zone de fragilité pathologique particulière dans l'existence humaine médicalisée. Il est d'autant plus fragile lorsqu'il s'agit de celui d'une population déjà considérée elle-même comme fragile. Aussi bien, l' hystérisation du corps de la femme est contemporaine de la pédagogisation du sexe de l'enfant. Le sexe devient alors la vérité cachée de la conscience raisonnable ou malade, ce qui fait leur «sens commun» et permet que l'on puisse appréhender l'une et l'autre selon les mêmes modalités. Ce qui conduit à maints problèmes juridiques.

La notion juridique d'anormalité se constitue à partir de trois figures totalement indépendantes : celles du monstre, de l'incorrigible et de l'onaniste (4).

Le monstre humain est une vieille notion dont le cadre de référence est la loi juridico-naturelle. Il est mi-homme mi-bête au moyen-âge, individualité double à la Renaissance avant de prendre la figure de l'hermaphrodite qui a soulevé de nombreux problèmes aux XVIIième et XVIIIième siècle (5). Le concept d'appartenance de chacun à un sexe déterminé a été formulé par les médecins et juristes seulement au XVIIIième siècle après que la figure de l'hermaphrodite ait été liée à l'érotisme de l'adolescent au siècle précédent (6).
Reste que le monstre rend compte de l'équivoque jamais tout à fait contrôlée entre l'exception de nature et l'infraction au droit. Cette équivoque, on la retrouve dans les notions modernes d'anormalité et d'individu dangereux qui, bien qu'elles n'aient ni de sens médical, ni de statut juridique, deviennent pourtant l'élément fondamental des expertises médico-légales contemporaines.

L'incorrigible apparaît beaucoup plus tard puisqu'il est contemporain des techniques disciplinaires modernes (7). Ces dernières ouvrent le problème de ceux qui échappent à une normativité qui n'est plus la souveraineté de la loi. Si l'interdiction constituait la mesure judiciaire par laquelle un individu était disqualifié comme sujet de droit, l'incorrigible est au contraire inclus dans les institutions de redressement par son caractère hors norme, à l'instar des aveugles, des sourds, des imbéciles, des retardés, des nerveux et autres déséquilibrés. D'où, comme on le verra plus loin, un renversement paradoxal de la notion de responsabilité quant aux infractions à la loi.

Quant à l'onaniste, il apparaît au XVIIIième siècle avec les nouveaux rapports entre sexualité et organisme, la nouvelle position de l'enfant au centre du groupe parental et le développement de la médicalisation(7).

Le corps sexuel de l'enfant émerge du développement conjoint des techniques de direction des consciences après les guerres de religion et l'apparition des institutions d'éducation. La croisade contre la masturbation débute avec fracas en Angleterre avec la publication en 1710 d' «Onania» (8), puis en Allemagne et enfin en France vers 1760 (9). Notons que ces dissertations s'adressent de façon privilégiée aux adolescents et enfants des classes aisées. Il ne s'agit donc pas d'interdire une sexualité improductive au sein des classes laborieuses, comme on le croît couramment. Au contraire, l'enfant devient par là responsable de son propre corps dans l'»abus» qu'il fait de sa sexualité, même si ce sont les parents qui sont dénoncés comme les véritables coupables (9 bis). On n'observe donc nulle répression du sexe dans son ensemble, mais bien plutôt son objectivation à travers diverses techniques de surveillance relayées par la famille comme nouveau dispositif de savoir et de pouvoir.

Chacune de ces figures s'inscrira bientôt dans une référence scientifique : le monstre dans une tératologie et une embryologie avec Geoffroy St-Hilaire, l'incorrigible dans une psychophysiologie des sensations, de la motricité et des aptitudes, l'onaniste enfin dans une théorie de la sexualité à partir de la «Psychopathia sexualis» de Kaan (10). C'est cependant la construction d'une théorie générale de la «dégénérescence» qui, à partir du livre de Morel en 1857 (11), va servir de cadre théorique et de justification à toutes les techniques de repérages, classification et intervention sur les anormaux aux confins de la médecine et de la justice. Ces techniques servent à la fois de «structure d'accueil» et d'instrument pour la «défense sociale». Enfin, le problème de la sexualité enfantine va recouvrir les autres pour devenir à partir de Freud et au XXième siècle un principe d'explication de toutes les anomalies.


Le problème de la responsabilit


Il convient à présent d'examiner comment deux sphères séparées, juridique et médicale, se sont rejointes afin de construire les notions actuelles d'anormalité et d'individu dangereux. Le code civil et le droit canonique connaissaient déjà les notions de démence et de fureur. Pourtant le développement de la psychiatrie criminelle ne s'est pas faite à partir de ces deux notions. On insiste au contraire sur des cas où il n'y a pas de préalable, pas de délire, agitation ni désordre antérieurs. Ce n'est pas par cette zone des crimes quotidiens facilement résolus par des déclarations d'irresponsabilité et des mesures d'internement que la psychiatrie entrera dans la justice pénale. Les problèmes juridiques apparaissent au contraire à la faveur des grands crimes dénués de motifs apparents. Ces grands crimes se déroulent bien souvent sur la scène domestique ou de proximité. Le couple enfant-adulte est presque toujours présent parce que ces rapports d'âge, de lieu et de parenté apparaissent comme les plus sacrés et les plus innocents, ceux qui doivent le moins être chargés de passion. «Sans raison», ce sont des crimes contre nature à proprement parlés «monstrueux» (12). Partant, au moment où se fonde la psychiatrie moderne et où l'on applique les principes de la réforme pénale, on essaie de saisir un type d'aliénation qui n'apparaît que sous la forme du crime : un crime qui, paradoxalement, a pour responsable juridique ce qui, dans le sujet se trouve en dehors de sa responsabilité et reste invisible jusqu'au moment où elle éclate - un «crime folie» que, de 1820 à 1870, on nommera «monomanie homicide».

Pourtant, l'état d'aliénation demeure incompatible avec la responsabilité juridique. Les codes nouveaux du début 19e ne donnent pas plus de place à l'expertise psychologique ni au problème de l'irresponsabilité pathologique. Mais la pénalité nécessitait un infra-droit pour traiter ces grands crimes. C'est pourquoi, ce n'est pas par l'intermédiaire des codes que la médecine mentale a pénétré la pénalité, mais plutôt à partir des mécanismes de punition, à partir des techniques disciplinaires. La responsabilité juridique permet la pénalité mais non de lui donner un sens. Pour que la mécanique punitive fonctionne, il faut établir le motif, le lien psychologiquement intelligible entre l'acte et l'auteur. Or, les techniques punitives et disciplinaires portent plus sur l'auteur que sur l'acte. Elles permettent d'intégrer l'acte à la conduite globale du sujet. C'est ainsi que s'inscrit dans les institutions aussi bien psychiatriques que judiciaires la notion d'homme dangereux. La théorie pénale pourra faire de celui-ci la cible principale de l'intervention punitive, tandis que la psychiatrie tentera de trouver les stigmates psychologiques des individus dangereux. On arrive là à un paradoxe juridique puisque la liberté juridique du sujet est prouvée par le déterminisme psychologique de son acte, tandis que son irresponsabilité est prouvée par l'absence de déterminisme.

C'est pourquoi la notion de monomanie homicide est peu à peu abandonnée vers 1870. Les psychiatres ne croient plus que la maladie mentale doive être une simple atteinte de la conscience. Ce sont maintenant les instincts eux-mêmes qui forment le siège de la folie en laissant même la pensée intacte. L'idée de «perversion» est issue de cette élaboration qui, depuis 1840, a pris pour thème central les déviations de la conduite sexuelle. D'autre part l'idée apparaît d'une maladie mentale complexe présentant certains symptômes selon son stade de développement et cela non plus à l'échelle individuelle, mais à l'échelle des générations: c'est la notion de dégénérescence que l'on a vue plus haut et sera précisée en kleptomanie vers 1860, exhibitionnisme en 1876 ou encore pédérastie et sadisme. Seule en effet une telle notion permet un continuum psycho-criminologique qui permet d'interroger en termes médicaux n'importe quel degré de l'échelle pénale, tandis que dans la conception de la monomanie subsistait le paradoxe que le pathologique se formait là où précisément il n'y avait pas de rationalité au crime.

Afin de poser le problème de cette nouvelle manière, il fallut cependant que s'opèrent tout d'abord diverses transformations. Il fallut premièrement que le développement du quadrillage policier et de la surveillance de l'espace urbain permette la poursuite beaucoup plus efficace de la petite délinquance. Il fallut ensuite que l'échec de l'appareil pénitentiaire deviennent apparent aux autorités et enfin que les luttes sociales conduisent à confondre délits politiques et crimes de droit commun. Pour ces raisons, une forte demande sociale et politique de répression pouvait conjointement être pensée en termes juridiques et médicaux. L'»anthropologie criminelle», apparue en 1890, pouvait alors exiger une sorte de «dépénalisation du crime» par la mise en place d'un appareil qui soit d'un autre type que ceux prévus par les codes juridiques pénaux. Tout le champ des infractions pouvait dès lors s'inscrire en termes de danger et donc de protection à assurer face à une probabilité d'accident.

C'est sans doute la dépénalisation du droit civil qui constituera un modèle pour le pénal. Avec la notion civile de responsabilité sans faute fondée sur le risque, la psychologie légale peut construire une imputabilité sans liberté mais fondée sur le danger, le calcul de probabilité, la prévisibilité. La responsabilité sans faute doit être établie en suivant non les fautes commises, mais l'enchaînement des causes: d'une part l'enchaînement des faits précis individuels, mais aussi les risques inhérents à un type d'actions trop aventureuses. De même on peut rattacher l'acte commis au risque de criminalité que constitue une personnalité. Aussi la notion de «terribilité» ou de «dangerosité» est-elle introduite en 1905 par l'Union internationale de droit pénal, tandis que d'autre part, le danger pouvait tout aussi bien être interprété en terme de «souffrance» ou de «fragilité», voire d'»immaturité». Dès lors, le droit pénal pouvait entériner diverses notions qui s'étaient ébauchées en dehors et sous lui pour traiter tous les prévenus en termes de «dangerosité», puisque, par ailleurs, nous sommes tous, comme éléments statistiques d'une population, potentiellement victimes ou criminels, «en danger». On imagine bien que ce mécanisme doit jouer à plein en matière de sexualité, comme on le verra le mois prochain - cette fois au 20è siècle et jusqu'aux soubresauts de notre proche actualité.

 

Serge KATZ

     
 

Biblio, sources...

(1) M. Foucault, «L'usage des plaisirs», Gallimard, 1984. Ceci sans préjuger que ces usages soient acceptables pour nous.
(2) A l'exception d'une petite élite riche et débauchée qui ne pratiquait pas ces principes. Cf. M. Foucault, «Le souci de soi», Gall., 1984; M. Corbier, «La petite enfance à Rome», in «Annales n°6, 1999, pp. 1257-1290; et J.P. Neraudau, «Etre enfant à Rome», Les Belles Lettres, 1984. Notons l'originalité du stoïcisme, en particulier de sa physique qui met en avant la notion d'»incorporel» néanmoins matériel.
(3) Cf. cit.in S. Katz, "L'estompement de l'Etat de droit", BP n°69, avril 1998, pp 2-3
(4) cf. M. Foucault, «Dits et écrits - 1975», Gallimard, p. 822 et ss.
(5) Comme en témoignent les grands procès d'hermaphrodites à cette époque.
(6) Auparavant, la figure ne comportait rien de sexuel, puisqu'elle se liait symboliquement à la dualité des religions catholique et réformée ou de la religion chrétienne et de l'Empire (césaro-papisme).
(7) Cf. numéro précédent.
(8) «Onania, or the heinous sin of self pollution,

 

 
     

     
   
   


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