Réduction du temps de travail : le retour ?

Banc Public n° 188 , Mars 2010 , Frank FURET



Pendant plus de vingt ans, le partage des fruits de la croissance entre le monde du travail et celui du capital s'est concrétisé en hause de salaires et en réduction du temps de travail.  Mais cette tendance a décliné dans les années 80 où le monde du travail a perdu une partie de ces fruits au nom de la compétitivité. 
Depuis 1978, la durée légale du travail est passée de 40 à 38 heures et la durée moyenne de travail a, elle,  continué de diminuer, suite principalement à la multiplication des dispositifs de partage du travail : prépensions, temps partiel, intérim, crédit-temps… 
D'une réduction uniformisée du temps de travail, avec compensation salariale, on est passé à un éclatement des formules RTT, sans compensation salariale (temps partiel ou avec  compensation très partielle (crédit-temps).
La réduction moyenne du temps de travail aujourd'hui s'explique uniquement par l'explosion du temps partiel, qui engendre aussi de nombreuses discriminations. Un chômage de masse accompag

Etat des choses

Dans son « Livre noir sur le libéralisme », Pierre Larrouturou  remarquait que les gains de productivité expliquaient les bouleversements sociaux des 30 dernières années en Europe, et en particulier en France. « Alors qu'il avait fallu 140 ans pour que la productivité soit multipliée par deux entre 1820 et 1960, elle a depuis lors été multipliée par cinq. En France, depuis 1974, le total des heures travaillées (tous secteurs confondus) est passé de 41 milliards d'heures à 36,9 milliards. Dans le même temps, grâce au baby-boom et grâce au travail des femmes, la population active disponible est passée de 22,3 à 27,2 millions de personnes. Le travail nécessaire à l'économie a baissé de 10 %, mais le nombre de personnes disposées à travailler a augmenté de 23%. Après trente ans de crise, il reste toujours trois millions de chômeurs et des millions de salariés sous pression.  Pour la droite il faudrait se résigner: les pays qui auraient réussi seraient
ceux qui ont accepté les petits boulots, les petites retraites et les grandes inégalités,  moins de chômage et plus de précarité.

En cause, pour Larrouturou, la faiblesse des salaires, l'injuste partage salaires / bénéfices et le chômage chronique. Les salariés, de plus en plus précarisés, de plus en plus isolés dans leurs entreprises, sont les victimes d'un chantage à l'emploi et ne peuvent rien faire face à la baisse constante de la part des salaires  dans la valeur ajoutée.
A cause de cette faiblesse endémique des salaires, la dette privée a explosé et nourrit la dette publique. Le système est à bout de souffle et la crise peut déboucher sur les pires excès, les pires extrémités. Pour Larrouturou, la croissance n'est pas la solution comme la plupart des responsables politiques en sont dangereusement convaincus et pour nous sortir de la « trappe » à la précarité, il faut, selon lui,  négocier un traité de l'Europe sociale, doter l'Union d'un vrai budget, harmoniser l'impôt sur les sociétés, lever un impôt européen et…réduire le temps de travail pour parvenir à la semaine des 4 jours à la carte.
Le travail, comme activité et « valeur » dominantes, n'a jamais été aussi efficace pour produire de la richesse. L'étude des quantités réelles de travail utilisées dans le monde développé révèle un non dit majeur: le développement considérable des sciences et des techniques ont rendu structurellement le travail moins nécessaire, moins rémunérateur, alors même que les quantités produites n'ont jamais été aussi importantes. Larrouturou estime lui que « c'est en créant massivement des emplois par la réduction du temps de travail que nous pourrons sortir de la crise et c'est possible car depuis maintenant 30 ans, la productivité a explosé. La politique de civilisation passe pour lui par une forte baisse de la durée du travail »

Un tabou ?

Mais une réduction massive et générale du temps de travail est aujourd'hui devenue taboue: l'argument qui revient le plus c'est l'impossibilité économique.  L'idéal de réduction collective du temps de travail a été écarté par les tenants de l'Europe compétitive. Les politiques invitent au contraire les citoyens à travailler plus pour gagner plus. Les représentants patronaux exigent l'augmentation du temps de travail sans augmentation des salaires.

Récemment Rudi Thomaes administrateur-délégué de la FEB déclarait carrément « que les partisans de la RTT se trompaient de siècle, que c'était la plus grande bêtise qu'on avait faite en France, que les entreprises françaises avaient été ridiculisées aux yeux des investisseurs étrangers… ". Joëlle Milquet, notre Ministre de l'Emploi, lui emboîtait le pas en déclarant « les 35 heures, on sait bien que ça ne marche pas »

Selon Alain Vidalies ce type de discours relève surtout d'une campagne de communication sur la valeur travail;  la population, elle, est confrontée à la réalité d'une politique qui se décline en permanence par plus de précarité et une baisse du pouvoir d'achat. En France,  le matraquage médiatique du gouvernement sur les méfaits supposés des 35 heures véhiculés par les  « outils » à sa disposition (radios,  journaux,  télés, magazines, pour l'essentiel propriété de Lagardère, Dassault etc…) contredit le fait que les 35 heures soient encore très majoritairement défendues par les salariés et leurs familles. Ce genre de propos serait, pour les partisans de la RTT, qu'un écran de fumée visant à maintenir un partage des richesses très largement favorable aux entreprises, à leurs actionnaires et à leurs équipes dirigeantes; la part des salaires dans la richesse produite chaque année, stabilisée autour de 64% au début des années 1970, qui avait même frôlé les 68% au milieu des 70ies,  se situe sous les 58% aujourd'hui.

Les 35 heures Françaises

Accusées de tous les maux, les 35 heures, en France,  sont devenues l'obstacle à abattre.
On leur a attribué un grand nombre de tares. Elles seraient responsables de la faible croissance en raison de leur coût excessif, des contraintes qu'elles font peser sur les entreprises et des blocages qu'elles engendrent pour travailler davantage. Elles seraient le symbole d'une France paresseuse, ayant choisi de privilégier le loisir et le farniente et qui s'étonne de voir son pouvoir d'achat s'éroder.

Les 35 heures, ont certes posé des problèmes dans leurs modalités d'application mais elles auraient permis de créer, entre 1997 et 2002, 1,8 millions d'emplois. Cet emploi supplémentaire ne peut être imputé à la seule réduction du temps de travail, la croissance ayant joué un rôle majeur. Mais la croissance exceptionnellement forte de l'emploi salarié durant les années "35 heures", de 1998 à 2002 ne peut  être expliquée par la seule croissance économique. L'Insee et la Dares (le service statistique du ministère du Travail), les 35 heures sont responsables d'environ 350 000 emplois supplémentaires sur l'ensemble de la période 1998-2002.
Pourtant, avant 1998, les experts tablaient sur la création de 600 000 à 700 000 emplois. Seuls 350 000 ont été créés. Pourquoi cette différence ? "Le temps de travail devait baisser de 10 %, relève l'étude. En réalité, les entreprises ont rarement réalisé cet objectif, grâce à des astuces comme celles qui a consisté à intégrer des jours de congé existants dans les RTT ou l'augmentation du temps de travail posté. Selon un indicateur de la direction de l'animation et de la recherche des études et des statistiques (Dares) du ministère de l'emploi, la baisse de la durée du travail imputable à la RTT serait ainsi "d'un peu moins de 5 %" sur la même période.

Du côté des salariés

Roland Muzeau ( Gauche Démocrate et républicaine), remarque lui, que l'application des 35 heures n'a pas concerné tous les salariés : seuls 58% y ont eu accès. Ensuite,  la RTT ne s'est pas accompagnée des recrutements nécessaires dans le privé et dans le secteur public. Dans le secteur de la santé par exemple, l'État s'est caché la face et cela a conduit à une situation insupportable en charge et qualité de travail. Certains personnels se sont retrouvés en sous-effectif, les 35 heures imposant la flexibilité et alourdissant la pénibilité pour une productivité très largement accrue. Certains salaires ont stagné, le pouvoir d'achat a régressé.
Ceci dit, l'intensification du travail, la flexibilité et la polyvalence qui caractérisent l'évolution des conditions de travail ces vingt dernières années n'ont pas attendu les 35 heures, mais elles  en ont accru les effets négatifs et le ressenti chez les salariés.

Plusieurs enquêtes ont démontré que les trois quarts des salariés ne souhaitaient pas revenir aux 39 heures, associant la réduction du temps de travail (RTT) à un progrès. L'enquête "RTT et modes de vie", menée par la direction de l'Animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) fin 2000 et début 2001, aboutissait
aux mêmes conclusions: 59% des salariés estimaient que la RTT avait eu un effet positif sur leurs conditions de vie, alors que 13% dénonçaient un effet négatif.

Ceci dit le jugement est plus nuancé parmi les salariés non qualifiés dans les petites entreprises, le plus souvent dépourvues de représentation syndicale.

Non… mais ? Oui… mais ?

Enfin, pour Denis Clerc, un observateur neutre, « les 35 heures n'ont été pour la société française ni une panacée - le chômage de masse est demeuré bien présent, même s'il s'est réduit, du moins jusqu'au crash de 2008  - ni une catastrophe; elles ont modifié en profondeur l'organisation du travail dans bon nombre d'entreprises, ce qui explique que, même lorsque l'occasion leur a été donnée d'en "sortir", la plupart d'entre elles s'y sont montrées réticentes, voire hostiles: pas question de changer brutalement des règles du jeu qu'il avait fallu négocier péniblement et qui avaient abouti, dans la grande majorité des cas, à des compromis acceptables de part et d'autre. »

Dix ans après, la polémique sur les 35 heures est moins dure qu'auparavant :  la réponse inverse de la réduction du temps de travail, le "Travailler plus pour gagner plus" promise par  Nicolas Sarkozy, n'a pas prouvé son efficacité face à la contraction de l'activité économique. « Il est bien possible » , continue Clerc, « que la réduction de la place de l'économique dans la vie sociale refasse surface bien plus rapidement que les libéraux ne le croient, du fait des contraintes environnementales et de la déconnexion grandissante entre croissance économique et bien-être. Chassée par la porte, la réduction du temps de travail pourrait bien faire son retour par la fenêtre. »

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

Réduction collective du temps de travail,
document contre-attaque mars 2009

Réforme du temps de travail : les 35 heures, bouc émissaire
Denis Clerc Alternatives Economiques -  n°267 - Mars 2008

Faut-il brûler les 35 heures ?
Entretien avec Jérôme Pélisse : Sociologue, maître de conférences à l'université de Reims, chercheur au laboratoire AEP (analyse et évaluation des professionnalisations).

Durée du travail, réalité et idéologie, par Thierry Ternisien d'Ouville
Contre info 12 juin 2008

Les conséquences des 35 heures, Alternatives Economiques -  n°255 - Février 2007

Temps de travail : le capitalisme a t-il gagné ? l'Humanité des débats, samedi 5 juillet 2008

Crise, la solution interdite », Pierre Larrouturou, éd. DDB, 2009

La réduction du temps de travail, un combat séculaire et plus que jamais actuel
Etienne Lebeau, econosphères, 27 janvier 2010

Livre noir sur le libéralisme, Pierre Larrouturou, Editions du Rocher, 2007

 
     

     
   
   


haut de page

Banc Public - Mensuel indépendant - Politique-Société-environnement - etc...
137 Av. du Pont de Luttre 1190 Bruxelles - Editeur Responsable: Catherine Van Nypelseer

Home Page - Banc Public? - Articles - Dossiers - Maximes - Liens - Contact