LE TRAVAIL AU TEMPS DE LA REDUCTION

Banc Public n° 51 , Juin 1996 , Serge KATZ



Ne devrait-on pas tenter de préciser une notion qui, comme le montre Frank Furet dans ces mêmes pages, est devenue la tarte à la crème des acteurs politiques? Réduction du temps de travail? Sans doute cela paraît généreux. Même si le vocable a été utilisé pour accréditer la flexibilité de l’emploi et des licenciements dissimulés. “Partage du temps de travail” peut-être? Mais qu’est-ce que cela peut signifier alors que la sécurité sociale se voit attaquée au profit d’une charité privée aux effets pervers? Enfin, peut-on savoir de quoi l’on parle alors que chacun se fait une idée différente et souvent fort abstraite de son propre “temps de travail”? Comme si une heure de travail désignait la même chose pour toute la population. Comme s’il s’agissait pour tous d’un même travail. Et comme si chacun concevait de même ce qu’est le travail.

Ces trois problèmes : détermination du travail social, répartition des tâches, partage des biens, précèdent la définition de la “réduction du temps de travail”. Sans quoi la “réduction du temps de travail” pour essentielle qu’elle fut jadis, pourrait bien s’avérer aujourd’hui n’être qu’un instrument de plus dans l’arsenal démagogique. Il faudra donc d’abord définir la notion même de travail. L’évolution de la répartition des tâches montrera ce qu’est l’enjeu d’un véritable partage du travail. Enfin on tentera de percevoir le processus qui remet aujourd’hui en cause la “valeur travail”.

Qu’est-ce que le travail? Dans le domaine physique, il désigne tout processus matériel au sein de la nature. Le travail humain, par conséquent, sera constitué de tout échange matériel entre l’homme et la nature. Mais tout les échanges matériels entre l’homme et la nature ne sont pas considérés comme un travail. Pourquoi? Parce que, dit-on, l’homme se distingue de l’animal en ce qu’il dépasse ou du moins diffère la satisfaction de ses besoins fondamentaux par un investissement symbolique. On peut douter de cette distrinction dans la mesure où dans nombre d’espèces on trouve un investissement symbolique du territoire. Mais comme l’homme a une haute idée de lui-même, il s’est toujours différentié des espèces inférieures - quand bien même celles-ci se seraient avérées humaines - afin d’instituer un échange matériel exclusivement humain.
Objets symboliques
Un simple échange matériel n’est dès lors plus considéré comme du travail ; seul le travail social, c’est-à-dire la production d’objets investis symboliquement est reconnu comme travail. Pourtant, ces objets sont issus d’un travail matériel, ce sont souvent des outils qui, comme nos machines, prolongent la force animale. Un os peut être employé comme outil ou comme arme. Dans les deux cas il prolonge aventageusement le bras. Mais il représente également la puissance que l’animal communique à son propriétaire. Enfin l’os acquiert une valeur sociale qui le fait rechercher comme tel, sans la viande autour. On voit par là qu’il n’y a pas au départ de différence de nature entre l’outil, l’arme et l’objet symbolique.La civilisation témoigne d’une humanisation du travail tant par l’outil que par son pendant symbolique. Et la civilisation détermine ce qui est considéré comme travail social par la production des objets et la répartition des tâches. Les objets sont bien entendus eux-mêmes issus d’un travail mais l’appropriation des moyens symboliques - lignagers, territoriaux, militaires - les répartit: il distribue les outils et répartit les tâches de la production. Ainsi le travail admis comme travail social est garanti par son échange contre un objet symbolique à prétention universelle. Aujourd’hui il en va de même avec le travail salarié (mais cela ne veut pas dire que tout travail soit salarié).
La répartition des tâches aujourd'hui
Il convient donc d’examiner les changements survenus dans la répartition du travail, entendu comme échange matériel avec la nature. Il apparaît que la répartition des tâches dépend des dispositifs matériels accumulés par le travail passé, ce travail même qui a déjà transformé l’homme et le monde. Or, au cours de ce siècle, nos contrées sont passées imperceptiblement d’une société industrielle, fondée sur un modèle diciplinaire, à une autre forme d’organisation issue des progrès des systèmes de communication , qui exige moins une discipline des machines et des corps que leur contrôle.


Ainsi, au siècle dernier, la plupart des observateurs divisaient le travail qu’exigeait les machines de l’époque en trois groupes:

* 1° Opérateurs
* 2° Manoeuvres-alimenteurs
* 3° Ingénieurs-mécaniciens.

Aujourd’hui les changements techniques ont permis un flux de production continue sans que la répartition destâches soit directement liée à des productions unitaires par individu. La répartition des tâches déborde le cycle de la fabrication proprement dit : elle s’organise le long d’un flux qui embrasse, en deçà de la fabrication la conception, la préparation, l’approvisionnement et, au delà, le contrôle, le stockage, le conditionnement et la livraison.
On en arrive ainsi à une division:

* 1°Travaux d’étude et de préparation
* 2° Travaux de fabrication
* 3° Travaux de contrôle et d’entretien (dont lespaysagistes et les agents de la sécurité)

Les tâches ne présentent bientôt plus aucune homologie et analogie avec celles de la machine. A la limite, elles se résument bientôt en contrôles de commandes. Les éléments parcellaires du travail deviennent des fonctions dérivées des opérations types effectuées par les machines. Le treavail a certes toujours été une fonction dérivées des opérations machiniques, mais le progrès technique a bientôt hypertrophié la part des postes de contrôles. Si la production est devenue aujourd’hui un flux continu, les opérations partielles des différents stades de conception et de fabrication sont remplacées par des postes-machines placés à certains endroits du processus total :

* 1° Postes aux entrées et sorties du processus (charge, décharge, positionnement)
* 2° Postes aux coupures totales ou partielles du processus automatique (manipulation ou contrôle)
* 3° Postes de contrôle et de surveillance aux tableaux centraux
* 4° Postes d’entretien

Aujourd’hui donc, toute occupation des postes exigés par ce modèle quasi cybernétique est considéré comme du travail. C’est la répartition des “postes-machines” qui représente désormais la forme fondamentale de la division du travail. Et tout dispositif présentant de tels postes est conçu comme pouvant créer un travail dérivé quand bien même il ne produirait nulle valeur matérielle. D’où la baisse de qualification des ouvriers spécialisés et leur “liquidation tendancielle” . Pourtant le travail demeure un échange matériel entre l’homme et la nature. Où l’on voit que le régime de production rétablit le capital investi dans les machines par ponction sur le matériel humain. En ce sens, certains hommes et certaines femmes deviennent réellement des machines et c’est dans ce devenir-machine qu’il y a véritablement création de richesse. Mais aussi, toute une catégorie de professionnels dans le contrôle et dans l’entretien deviennent capable de tenir des emplois polyvalents. Toutefois, leur interchangeabilité est l’indice d’une séparation accentuée entre l’outillage et l’opérateur, de sorte que la polyvalence des postes ne correspond jamais à la polyvalence de l’individu.


FLUX MONETAIRE ET PRODUCTION MATERIELLE SELON LE MODELE POST-INDUSTRIEL

Au vu de ce qui précède et pour un observateur naïf de la réalité économique, il pourrait sembler que l’augmentation des richesses peut bien se passer de production matérielle. Ainsi, l’écart qui se creuse entre les circuits financiers et les échanges matériels pourrait faire croire qu’il existe deux circuits indépendants, deux fluxs séparés, celui de l’argent et celui de la matière. Mais concevoir comme ainsi distincts la sphère de circulation de l’argent et celle de la reproduction de la force de travail - fut-ce par son entretien minimal - ce serait en rester aux seuls objets symboliques. L’accroissement de la masse financière n’émane nullement de la simple spéculation où l’argent engendrerait l’argent comme un symbôle renvoit à un autre symbole. Par ailleurs, un salaire important peut mener à la consommation de dispositifs et objets symboliques dans la mesure où le gain est supérieur à ce qui est nécessaire à l’entretien de la force de travail. Alors la force de travail, consommant ce surplus, devient elle-même agent de la circulation d’objets symboliques.

Or si une partie de la population semble aujourd’hui participer à cette circulation par divers investissements qui les ont fait accéder à la classe moyenne, et donc ne reproduit pas seulement sa force de travail, mais tente également de reproduire un capital, c’est qu’un autre groupe travaille sans revenu suffisant pour pouvoir se reproduire socialement. C’est qu’une force de production matérielle ne saurait être à la fois une force de reproduction sociale. Une part de la population ne prend pas part à la circulation de l’argent tout en créant de la richesse matérielle. Il faut donc que le moyen de paiement soit autre que le symbole universel monétaire, soit les deux valeurs qui garantissent la pure matérialité de leur travail : l’espace habitable et la nourriture. Il s’agit rien moins que du travail des femmes et des enfants - en tout cas de ceux qui sont encore considérés comme mineurs dans la mesure où ils ne prennent pas part à la circulation puisqu’eux mêmes circulent en tant que pure force de production matérielle.

Il s’agit de l’exploitation d’un travail qui demeure ignoré socialement et pourtant crée des richesses dans la sphère privée des échanges purement matériels. Ce travail, bien que socialement productif, demeure sans rémunération parce qu’au fond nul échange et nulle production matérielle n’est calculable selon un équivalent pour tout travail social. C’est pourquoi cette partie de la population bien qu’étant éminemment productrice et reproductrice de matière, ne saurait se reproduire socialement...

Serge KATZ

     
 

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