L'aide qui tue l'Afrique

Banc Public n° 183 , Octobre 2009 , Catherine VAN NYPELSEER



Écrit par une brillante économiste africaine, «L’Aide fatale» constitue un vigoureux plaidoyer contre l’aide financière internationale aux pays africains. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à des solutions alternatives, issues des bonnes pratiques de l’économie libérale, proposées par l’auteur en vue de permettre un vrai démarrage économique de ce continent.

Quelle aide ?

On peut distinguer trois types d’aide:
- l’aide d’urgence, ou aide humanitaire, qui s’organise en vue de répondre à des catastrophes;
- l’aide charitable fournie par des organisations de bienfaisance à des institutions ou des individus sur le terrain;
- l’aide systématique, consistant en des paiements à titre de prêts ou de subventions effectués directement de gouvernement à gouvernement (aide bilatérale) ou par l’intermédiaire d’institutions comme la banque mondiale (aide multilatérale).
C’est ce troisième type d’aide qui est l’objet des critiques de «L’Aide fatale».

Histoire de l’aide

L’histoire de l’aide internationale commence à la fin de la seconde guerre mondiale, en juillet 1944, lors de la conférence de Bretton Woods, lorsque furent jetées «les bases d’un système mondial de gestion des questions financières et monétaires» (p. 38).
Pour éviter une nouvelle crise du type de celle des années 1930, cette conférence visait à restructurer les finances internationales, établir un système de commerce multilatéral et bâtir un cadre pour la coopération économique. C’est à ce moment, lors de discussions auxquelles participa John Maynard Keynes, que furent jetées les bases de trois organisations internationales: la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (la Banque Mondiale), le Fonds Monétaire International (FMI) et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

Au départ, la Banque Mondiale devait faciliter les investissements visant à la reconstruction des nations dévastées par la guerre, et le FMI était chargé de gérer le système financier à l’échelle mondiale. Ultérieurement, ces deux institutions joueront un rôle central dans la politique de développement.

En 1947, les Etats-Unis lancèrent un plan d’assistance financière de cinq ans au bénéfice de 14 pays européens dont les économies avaient souffert de la guerre, à l’initiative du secrétaire d’Etat Georges Marshall. Ce plan – le plan Marshall - a connu un succès

jamais contesté; il a permis à l’Europe de l’Ouest de reconstruire ses infrastructures détruites, de retrouver une forte position économique et une la stabilité politique, et aux Etats-Unis d’exercer une influence considérable en politique étrangère, un «multilatéralisme à direction américaine», tout en faisant prospérer leur économie (p. 42).

Ce succès du plan Marshall entraîna logiquement que l’on veuille, dès la fin des années 1950, alors que l’Europe semblait en bonne voie, appliquer cette technique à d’autres parties du monde dont l’économie devait être développée, et l’Afrique apparut comme «une cible idéale».

Au début des années 1960, l’aide était concentrée sur des projets industriels de grande ampleur, des travaux d’infrastructure - routes, chemins de fer, grands barrages hydroélectriques, parce que l’on pensait que le secteur privé n’assurerait pas le financement de tels travaux rentables seulement à long terme. A la fin de cette décennie, «le bilan en matière d’infrastructures était pauvre» (p.45). Cette politique fut poursuivie et au milieu des années 1970, les deux tiers de l’aide étaient encore consacrés à ce type d’investissements, mais les décideurs se rendaient compte que le décollage économique n’avait pas eu lieu, qu’un nombre croissant d’individus vivaient dans une pauvreté absolue, que le chômage augmentait, tout comme l’inégalité des revenus et le déséquilibre de la balance commerciale.

Une nouvelle stratégie de l’aide visant à l’amélioration matérielle des conditions d’existence des plus pauvres, sans laquelle une croissance durable ne pourrait pas se produire, fut recherchée.
Par ailleurs, c’est également au cours des années 1970 que la Banque Mondiale se substitua aux Etats-Unis comme donateur principal.

Dans les années 1980 apparut la doctrine néo-libérale. L’implication des gouvernements dans l’activité économique apparut comme un obstacle, les institutions internationales visèrent à promouvoir le développement de l’économie de marché, à imposer des réductions importantes du nombre de fonctionnaires dans les pays aidés.

Dans les années 1990, on observa une croissance de la proportion des subventions par rapport aux prêts. Dans les années 2000, «l’Afrique devint l’objet d’une compassion orchestrée à l’échelle mondiale» (p. 61). Des chanteurs au rayonnement mondial comme Bob Geldof  furent requis pour conseiller les donateurs, «à l’ahurissement et à l’affliction de nombre d’Africains» qui auraient plutôt attendu dans ce rôle des représentants élus ou des hauts fonctionnaires africains.

Les arguments contre l’aide

Le premier est le plus évident: l’aide ne marche pas! Elle cite notamment le président du Rwanda, Paul Kagamé, qui a déclaré en juillet 2007 que «quoique l’on ait dépensé apparemment plus de 300 milliards d’aide sur notre continent depuis 1970, le bilan sur le plan économique et sur le plan humain est à peu près nul.» (p. 65).

Depuis les années 1940, les pays développés ont transféré vers les pays africains environ 100 milliards de dollars au titre de l’aide. Pourquoi cette aide ne fonctionne-t-elle pas? Voici l’essentiel de l’argumentation de Dambisa Moyo, qui estime de plus que, paradoxalement, l’aide nuit au développement économique de l’Afrique.

- L’aide étrangère maintient au pouvoir des gouvernements corrompus, en leur fournissant un argent qu’ils peuvent utiliser sans contrôle. Cela empêche le développement d’institutions politiques authentiques et décourage les investissements – tant domestiques qu’étrangers. Cela affecte la croissance, ce qui réduit le nombre d’emplois offerts et provoque l’extension de la pauvreté. En réaction les donateurs augmentent l’aide… etc. C’est le «cercle vicieux de l’aide», qui crée une «culture de la dépendance», tarit les investissements, et «fait le jeu d’une corruption illimitée, systématique» (p. 94).

Il s’agit d’une corruption négative, c’est-à-dire que l’argent détourné est placé sur des comptes à l’étranger et n’alimente pas du tout l’économie du pays.

Les conséquences de cette corruption sont nombreuses:
Les contrats publics, au lieu d’être attribués aux entrepreneurs effectuant les travaux dans les meilleures conditions, «sont attribués en général à des individus dont le principal objectif est de détourner le plus d’argent possible à leur profit» (p. 96). En conséquence, les infrastructures financées sont de qualité inférieure et les services publics sont moins efficaces, ce qui nuit à la croissance.

- L’aide favorise les conflits et les guerres civiles. Pour différentes raisons: directement, puisqu’elle constitue une ressource que différentes factions peuvent vouloir s’approprier; indirectement, en provoquant une baisse du revenu moyen et un ralentissement de la croissance économique, ce qui rend la société plus conflictuelle.

- L’aide réduit l’épargne et les investissements et décourage en pratique l’arrivée de l’argent des investisseurs étrangers. C’est une constatation empirique, en partie peut-être liée à un malaise pour investir dans des pays qui dépendent de l’aide.

- En outre, l’aide peut être inflationniste, et entraîner le pays dans une spirale négative de hausse des taux d’intérêt et d’augmentation de la pauvreté, ce qui provoque une augmentation de l’aide…

- Enfin, l’aide «étouffe le secteur des exportations» (p. 112). Différents mécanismes sont en jeu, comme le renforcement de la monnaie du pays aidé.

Conclusion

Le livre de Dambisa Moyo est remarquablement écrit et documenté. Il aborde de nombreux aspects que nous n’avons pu développer ici faute de place, comme les solutions alternatives à l’aide via l’utilisation adaptée à la situation des pays africains des outils de l’économie de marché comme les emprunts obligataires en monnaie locale. Un important chapitre très détaillé est également consacré au rôle de la Chine dans le continent africain.

Il a été écrit avec enthousiasme en vue de préconiser des solutions permettant à l’Afrique de s’engager enfin dans la voie du développement. Il ne s’agit pas du tout d’un pamphlet néo-libéral stérile visant à «moraliser» les économies africaines pour les faire se conformer à un idéal économique désincarné. Son but est visiblement d’apporter l’énergie positive et la créativité de son auteur à la recherche des réelles opportunités d’un développement économique dont les Africains pourront être fiers.

La lecture de cet ouvrage est certainement à recommander à tous ceux qui s’intéressent au développement de l’Afrique, ne fut-ce que parce qu’il ne manquera pas d’influencer les politiques de développement du continent pendant les prochaines années.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

L’AIDE FATALE

par Dambisa Moyo
Éditions Jean-Claude Lattès
(pour la traduction française)
Septembre 2009
247 p - 22,45 Euros

 
     

     
   
   


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