Gâchis Russe

Banc Public n° 204 , Novembre 2011 , Catherine VAN NYPELSEER



De sa prison, Mikhaïl Khodorkovski dialogue avec des écrivains et refait le monde; en particulier, il élabore des plans de réforme pour son pays, la Russie. L’ancien propriétaire et dirigeant de la société pétrolière Ioukos a été condamné en 2003 pour fraude fiscale, notamment pour n’avoir pas respecté des règles entrées en vigueur postérieurement aux faits reprochés. Un deuxième procès s’est déroulé en 2010 concernant des accusations de vol de pétrole et de blanchiment et lui a valu une condamnation à rester emprisonné jusqu’en 2017. Ses procès ont été ressentis dans l’opinion publique internationale comme émanant d’une volonté d’écartement d’un homme devenu trop puissant de par son rôle économique et social – il avait toute une activité dans le domaine de la bienfaisance – face à «l’homme fort» de la Russie, Vladimir Poutine.

Son livre, «Paroles libres», est constitué d’un recueil d’articles qu’il a publiés dans différentes revues, d’une déclaration écrite pour son second procès en novembre 2010 ainsi que d’une série passionnante d’échanges épistolaires avec des écrivains russes célèbres qui le soutiennent – Boris Akounine, Boris Strougatski, Lioudmila Oulitskaïa - et introduit par une préface d’Hélène Despic Popovic, ancienne correspondante du journal Libération à Moscou, qui retrace l’affaire Khodorovski et son contexte.

Bureaucratie

Dans sa déclaration de 2010, Khodorkovski estime que dans son pays, la bureaucratie des «structures de force», expression qui désigne en Russie l’ensemble formé par l’armée, la police et les services secrets, est toute-puissante. «Lorsqu’il affronte le système, l’individu n’a aucun droit» (p.27). Les tribunaux ne défendent pas les droits des individus soit parce qu’ils font partie du système, soit parce qu’ils ont peur. Mais un pays qui accepte que soient détenus dans ses prisons des dizaines de talentueux entrepreneurs, gestionnaires ou simples citoyens «à la place et en compagnie de criminels» est un pays malade (p.29).

Une des conséquences de l’absence de système judiciaire indépendant du pouvoir exécutif est l’inexistence du droit à la propriété, ce qui empêche la constitution d’une économie moderne, capable de fabriquer ses propres téléviseurs modernes, des automobiles concurrentielles, des téléphones portables innovants…

Pour Khodorkovski, les citoyens russes peuvent et doivent changer tout cela. Il clame son espoir et sa croyance dans le changement, qui permettra que
la Russie ne soit plus un pays où les services spéciaux protègent la bureaucratie contre le peuple et la loi, où les droits de l’homme dépendent des états d’âme d’un tsar, mais au contraire où le pouvoir émanera réellement des citoyens.

Justice

Un article intitulé «La Russie dans l’attente de sa justice» et publié en juin 2009 dans la revue russe «Kommersant vlast» expose notamment une série de propositions de réforme de la justice.

Pour Khodorkovski, il faudrait (pp.290-295):
- Transmettre les questions importantes sur le fonctionnement du système judiciaire à la communauté des juges elle-même;
- Relever le niveau exigé pour accéder à la fonction de juge et proscrire les parachutages;
- Rétablir le principe de l’immutabilité des juges;
- Etablir une immunité partielle des juges;
- Instaurer l’élection des présidents de tribunaux par les juges du tribunal correspondant;
- Attribuer les affaires aux juges par tirage au sort;
- Elargir la sphère de la compétence des jurés, ce qui constituerait une entrave à la prononciation automatique des verdicts demandés par l’accusation.

Dialogue avec Boris Akounine

Cet écrivain a pris position sur l’affaire Ioukos, qu’il appelle «la page la plus honteuse de la justice postsoviétique», une affaire avec laquelle les Russes ont «perdu l’indépendance de la justice, une institution sans laquelle une société démocratique ne peut exister». Le rétablissement de la justice et de la légalité dans cette affaire aiderait les autres victimes de cette «Thémis boiteuse»(pp. 45-46).

Après qu’ils aient dialogué sur la motivation de Khodorkovski à participer à son procès, au lieu de dénoncer d’emblée l’absence d’objectivité de la justice et de refuser de jouer dans ce jeu, comme le suggère Akounine, ce à quoi Khodorkovski répond n’avoir pas cru que «la cour puisse prononcer ma culpabilité sans aucune preuve, contre l’évidence et, de surcroît, dans un procès public»(p.51), ils abordent la question de la motivation du pouvoir à agir contre lui.

Akounine propose quatre hypothèses pour l’expliquer:

- Le fait qu’il n’ait pas respecté certaines règles non écrites dans ses rapports avec le pouvoir, qui étaient la contrepartie de l’accès que l’Etat lui accordait à des matières premières, et se soit comporté comme «une force politique et sociale indépendante»(p.53). Le but était alors également d’intimider les autres oligarques.

- Khodorkovski aurait déplu personnellement à Poutine en ne lui marquant pas suffisamment de respect avec sa tenue vestimentaire lors d’une réunion.

- On aurait rapporté au président russe que Khodorkovski projetait d’investir des milliards dans un scénario de révolution «orange» comme en Ukraine.

- Une ambition personnelle de prendre le pouvoir en Russie qui aurait animé Khodorkovski.

Celui-ci répond par une autre hypothèse: son élimination serait la conséquence d’une volonté de lutte contre la corruption, affirmée notamment lors d’une réunion qu’il qualifie d’ «explosive» le 19 février 2003 avec les services du président, en préparation d’une réunion avec l’Union des Entrepreneurs et Industriels, lors de laquelle le procureur général adjoint avait avancé le chiffre de 240 milliards de dollars, soit 20% du PIB, pour chiffrer le marché de la concussion (malversation dans le maniement des deniers publics) dans le pays (p.57).

Dialogue avec Boris Strougatski

Après un échange sur la capacité des écrivains de science- fiction à prédire l’évolution du monde, ce qui est plutôt la thèse de Khodorkovski, ils débattent de la prévision de Strougatski selon laquelle le monde va devenir moins humaniste et plus autoritaire.

Pour lui, les citoyens s’accommodent d’un renforcement du pouvoir, fondé sur la force mais aussi sur des médias «dociles, toujours prêts à expliquer les manifestations par un complot criminel des structures mafieuses (…)» (p.116). L’unique possibilité d’évolution est, pour lui, l’apparition d’un nouveau Gorbatchev ou même un nouvel Eltsine. Pour Khodorkovski au contraire, l’évolution pourrait être engendrée par les besoins comme celui de la population pour des marchandises modernes et un niveau de vie comparable à celui des pays voisins, de l’armée pour les technologies, ou celui de l’élite pour la reconnaissance et le respect à l’étranger, dans un monde où l’accès à l’information est incomparable par rapport au passé.

Dialogue avec Lioudmila Oulitskaïa

Dans ce chapitre apparaît la dimension «humanitaire» de Khodorkovski, ses ½uvres de bienfaisance. C’est en effet en s’apercevant de l’ampleur de l’½uvre caritative de l’oligarque au cours de voyages en Russie que cette écrivain dit avoir commencé à s’intéresser à lui: « je découvre que partout étaient à l’½uvre des programmes qu’il finançait: dans des orphelinats, des centres pénitentiaires, des écoles, des universités». Hélas, dit-elle, «son gigantesque système de bienfaisance, si bien organisé, n’existe plus» (p. 126). Seul subsiste l’orphelinat Koralovo, près de Moscou.

Lioudmila Oulitskaïa l’interroge sur son attitude par rapport à la prison. Il estime que c’est le lieu de l’anti-culture, de l’anti-civilisation: «Ici, le bien c’est le mal et le mensonge, la vérité». Ici, «les gens intègres sont profondément malheureux car, à l’intérieur de ce système détestable, ils sont impuissants» (p.131).

Sa « recette pour survivre est d’apprendre à comprendre et à pardonner. Plus on se met à la place de l’autre, plus on entre dans sa peau, et plus il devient compliqué de condamner et simple de pardonner».

C’est dans ce dialogue également qu’il revient sur son parcours professionnel, notamment sur son rêve d’enfance, qui était de devenir directeur d’usine. Il s’était orienté vers l’industrie de la défense parce qu’il croyait «dur comme fer que le plus important était de se défendre contre les ‘ennemis extérieurs’»(p.137).

Cet aspect de sa personnalité surprend Lioudmila Oulitskaïa, qui est touchée par son «innocence» et sa motivation positive: «voilà un jeune homme qui est prêt à travailler dans l’industrie de la défense car il faut défendre la patrie»(p.141). Pour elle, les personnes qui s’intégraient au système n’étaient que «des arrivistes et des idiots».

Réformes politiques

Dans une série de trois articles intitulés «Virage à gauche», consacrés aux réformes politiques à mener après le départ de Vladimir Poutine du pouvoir, Khodorkovki prône un changement de régime vers une république présidentielle et parlementaire mixte, dans laquelle «le gouvernement gérera entièrement les questions économiques et sociales»(p. 263). Un fédéralisme réel devrait être rétabli, avec l’élection des chefs de région, pour endiguer le séparatisme grandissant.

On l’aura compris, le livre de Mikhaïl Khodorkovski nous éclaire sur le fonctionnement de la Russie actuelle et nous informe de la présence d’une élite préoccupée de l’avenir de ce pays, qui est capable de se mobiliser et de lutter pour un projet démocratique.




Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Paroles libres

Mikhaïl Khodorkovski

Editions Fayard

310 p – 20 ¤

Septembre 2011

 
     

     
   
   


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