Plaidoyer contre la faim

Banc Public n° 143 , Octobre 2005 , Catherine VAN NYPELSEER



Pour le célèbre sociologue suisse, actuellement rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, nous vivons actuellement une reféodalisation du monde. Les nouveaux seigneurs sont ceux que Ziegler appelle les
« cosmocrates », c'est-à-dire « les sociétés transcontinentales privées de l'industrie, de la banque, des services et du commerce ». Les cinq cents plus grandes sociétés capitalistes du monde contrôlent 52% du produit intérieur brut de la. planète. 58% d'entre elles sont originaires des Etats-Unis. Elles n'emploient que 1,8% de la main d'oeuvre mondiale. Ce sont elles qui « dirigent le processus matériel de la condition humaine », en possédant les savoirs technologiques et les principaux laboratoires et centres de recherche du monde (p. 242).

Les nouveaux princes touchent des salaires se chiffrant en millions d'euros: le président de la Deutsche Bank perçoit 11 millions d'euros par an; celui de la J.P. Morgan Chase Manhattan Bank en touche le triple; le dirigeant du groupe pharmaceutique Novartis, perçoit, comme son collègue de Nestlé, un salaire annuel de 18 millions d'euros, etc.
Ces nouveaux seigneurs vivent quasiment gratuitement: palais, repas, voyages sont pris en charges par les cartes de crédit entièrement aux frais de leur société. Pour Ziegler, la seule différence avec les princes d'antan est ~ que «les avions privés et les limousines
ont remplacé les chevaux d'apparat et les carrosses»! (p. 244)
Cette incroyable réussite matérielle s'accompagne d'une très importante réduction de leur liberté d'action: dans la gestion des entreprises qu'ils dirigent, les cosmocrates ne peuvent «s'écarter du sacro-saint principe de la maximisation des profits au nom de l'humanisme personnel»: cela équivaudrait à un suicide professionnel (p.257).

Le manque artificiel

A l'époque de Manx, les ressources de la planète étaient objectivement insuffisantes pour nourrir tous les habitants de la planète, et c'est en tenant compte de cette donnée, qu'il appelait le manque objectif qu'il a élaboré sa théorie économique et politique. Mais, depuis sa mort, une «formidable succession de révolutions industrielles, technologiques et scientifiques a dynamisé les forces productrices», et la planète «croule sous les richesses» (p. 37). La rareté n'est plus naturelle, mais sciemment organisée en vue de maximiser les profits. Les biens abondants et gratuits sont un cauchemar pour les cosmocrates, d'où leurs efforts pour breveter le vivant, élaborer des organismes génétiquement modifié ou privatiser les sources d'eau...

10 millions d'enfants de moins de cinq ans meurent chaque année de sous­alimentation, d'épidémies, de pollution des eaux et d'insalubrité (p.38). Es ne sont pas victimes d'un manque objectif de biens, mais d'une inégale distribution de ceux-ci, ce que Ziegler appelle un «manque artificiel».
Dans deux chapitres particulièrement intéressants et documentés, Ziegler analyse ce qu'il appelle les « armes de destruction massive » : la faim et la dette. II démontre que les deux sont liées, dans la mesure où c'est la dette qui prive les pays pauvres de leur capacité de mener des politiques structurelles de développement.

La faim

La faim est la principale cause de mort à notre époque: chaque année, environ 62 millions de personnes décèdent; en 2003, 36 millions d'entre eux sont morts de faim ou de maladies dues à des carences en micronutriments (p. 118).
Les micronutriments sont par exemple les vitamines A, B, ou C, le fer, l'iode, l'acide folique.
Le manque de vitamine A provoque la cécité; le manque de vitamine B induit le béribéri, qui détruit le système nerveux, alors que le manque de vitamine C provoque le scorbut; le manque de fer provoque l'anémie; le manque d'iode chez les femmes enceintes provoque des infirmités mentales irrécupérables chez leurs enfants; l'absence d'acide folique est responsable d'une mort cardio­vasculaire sur dix dans les pays du tiers­monde (p. 132).

Pourtant, il serait possible d'éliminer rapidement, sans grands problèmes techniques et pour un coût financier qui ne serait pas exorbitant ces carences en micronutriments, en appliquant aux aliments consommés dans le tiers­monde les mêmes techniques qu'en Occident, comme par exemple l'adjonction d'iode au sel de cuisine.
La faim et la malnutrition diminuent la résistance aux infections, ce qui explique la progression foudroyante de la tuberculose en Asie et en Afrique, et celle du SIDA en Afrique noire.
Le vécu de la faim
La faim chronique qui détruit le corps provoque une sensation de manque permanente. Elle engendre également l'angoisse, l'humiliation, et la honte pour les parents qui ne parviennent pas à nourrir leurs enfants.
Une enquête brésilienne sur la manière dont les affamés ressentent leur situation a montré que les affamés ressentent la faim comme une chose extérieure à leur corps, qui les persécute. Nombre d'entre eux l'appellent «a coisa», la chose. Cette construction mentale leur permet d'évacuer la honte qu'ils auraient normalement à fouiller les poubelles pour se nourrir et leur permet donc de survivre.
La nuit, ces affamés ont des rêves compensatoires et des visions de tables couvertes de nappes immaculées et croulant sous des montagnes de fruits, de viandes et de gâteaux qui les consolent des privations, de l'angoisse et de la douleur (p. 128).

Ce résultat est, selon Ziegler, l'expression de la «violence structurelle» du monde: sans utilisation de moyens militaires, la dette suffit pour asservir et soumettre les peuples.

La dette


Actuellement, les flux de capitaux Sud­Nord sont excédentaires par rapport aux flux Nord-Sud: en 2003, l'aide publique au développement fournie par les pays industriels du Nord aux pays du tiers monde s'est élevée à 54 milliards de dollars. La même année, les banques ont perçu au titre du service de la dette 436 milliards de dollars. Ce sont donc les peuples des pays pauvres qui financent le développement des pays riches!
- les Etats du tiers-monde étant considérés comme des débiteurs à hauts risques, les banques occidentales leur imposent des taux d'intérêt élevés (pp 92-94).

Exemples

Parmi les nombreux cas étudiés par Ziegler, nous nous limiterons, faute de place, à deux pays dont l'un souffre de famine conjoncturelle et l'autre de famine structurelle.

Par différents mécanismes, la dette ne cesse de croître:
- les pays débiteurs sont souvent des pays producteurs de matières premières. Ils doivent importer les biens industriels (machines, camions, médicaments, etc.) dont ils ont besoin. Les prix de ces biens sur le marché mondial ont plus que sextuplé en vingt ans, alors que les prix des matières premières agricoles n'ont cessé de chuter voire se sont carrément effondrés (café, sucre de canne). Ces pays doivent donc sans cesse contracter de nouveaux emprunts;
- beaucoup des pays les plus pauvres font l'objet d'une spoliation par leurs propres élites. C'est ainsi que la dette extérieiire de la République démocratique du Congo est de 13 milliards de dollars alors que la fortune de son défunt dictateur Mobutu dans les banques occidentales s'élève à 8 milliards de dollars; la fortune de la famille Duvalier dans les banques occidentales est estimée à 920 millions de dollars, ce qui équivaut à peu près à la dette extérieure de Haïti; ces sommes ne sont évidemment pas productives pour les économies des pays auxquels elles ont été prélevées;
- la plus grande partie des profits réalisés par les sociétés transnationales, qui contrôlent de vastes secteurs de l'économie des pays du Sud, est rapatriée au siège;
- les royalties des brevets utilisés sont versées aux sociétés occidentales qui les détiennent;
Le Bangladesh subit des famines exceptionnelles lors des inondations des bassins du Brahmapoutre et du Gange. Or, la technologie contemporaine permettrait sans problème majeur de domestiquer l'ensemble des fleuves de ce pays. Malheureusement, il ne dispose pas des sommes nécessaires, étant l'un des pays les plus endettés d'Asie du Sud (pp 119-120).
En Mongolie, on manque structurellement de moyens pour combattre les fléaux que sont les feux de forêts et de steppes, les épidémies frappant les humains (la peste, véhiculée par les puces) et les bêtes (fièvre aphteuse, parasites). Ne disposant pas du matériel pour combattre le feu sur d'énormes territoires, les autorités ne peuvent notamment pas évacuer le bétail des régions atteintes par les incendies, tandis que des troupeaux entiers doivent être abattus faute de médicaments pour soigner les bêtes malades. La disparition de leurs troupeaux ruine les familles nomades...

Conclusion

Loin d'être une fatalité, la faim peut être vaincue, notamment par l'annulation de la dette des pays du tiers-monde, qui ne mettrait nullement en danger l'économie mondiale. Par son ouvrage, Ziegler tente de contribuer à faire évoluer les mentalités et donc les politiques. Sous l'empire de la honte...

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

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L'EMPIRE DE LA HONTE

Jean Ziegler

Fayard 324 pages, 20 Euros

 
     

     
   
   


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