Time is money (3): MONNAIE ET SUCCESSION

Banc Public n° 97 , Mars 2001 , Serge KATZ



Quand donc l'économie s'est-elle constituée comme science ? La majorité des historiens ont coutume de dater la naissance de ce nouveau savoir à l'époque de Ricardo (début du XIXe siècle), lorsque l'économie politique rompt avec l'analyse des richesses caractéristique du mercantilisme. Jusque là, une économie scientifique serait demeurée impossible pour cause d'une perception purement morale du profit et de la confusion systématique entre monnaie et marchandise, ou encore valeur et prix du marché.

Toutefois, au XVIIe siècle, peu à peu, on aurait découvert le caractère conventionnel de la monnaie, distingué le prix d'échange et la valeur intrinsèque puis, préfigurant les marginalistes, relié la valeur à une théorie de l'utilité. Les physiocrates auraient entamé l'analyse de la production avant qu'Adam Smith ne mette à jour la division croissante du travail, Ricardo le rôle du capital, et enfin J.-B. Say les lois fondamentales d'une économie de marché. Dans cette perspective d'un savoir cumulatif, les sciences économiques se seraient constituées sur la base de notions à partir d'un futur qui les attendait à l'époque moderne. Pourtant, les concepts de monnaie, prix, valeur, circulation et marché sont bien définis dans le strict champ scientifique de "l'analyse des richesses" mercantiliste. En revanche, l' "économie politique" entendue comme science moderne s'est constituée à partir du concept de production , et, plus précisément, de l'activité humaine de production que l'on nomme travail. Les classiques pouvaient bien parler de production, la valeur demeurait pour eux un signe. Par contre, même lorsqu'un économiste moderne étudie la monnaie, c'est en sachant que la valeur est un produit. Le temps ne s'applique plus à la valeur comme de l'extérieur durant l'opération de représentation qui articule monnaie et marchandise. Il habite à présent en son sein même, puisque la valeur naît d'un processus.

Cet approfondissement de la temporalité s'accompagne d'un bouleversement dans la configuration des savoirs. En lieu et place de la grammaire générale, de l'histoire naturelle et de l'analyse des richesses, sciences des mots, des êtres et des besoins selon l'ordre des représentations, l'économie politique, la biologie et la linguistique voient le jour, qui sont sciences du travail, de la vie et du langage, ces trois positivités où s'enracine la condition humaine(1). La figure de l'homme apparaît dans cet écart à la fois comme objet de science spécifique et sujet transcendental. Naissent également l'histoire, la psychologie, et, plus généralement les sciences humaines, de même que la notion de progrès cumulatif. Sans doute, constitutif de la triade Passé-Présent-Avenir que nous avons vue le mois dernier, le présent de conscience découvert par la mystique chrétienne et transmis dans la discipline monastique n'est-il pas étranger à cette intériorisation du temps (2). Toutefois, l'occident moderne n'a pas inventé le temps, il l'a simplement approfondi et déplacé dans ce qu'il nomme le "sujet humain". Or, ce "sujet", il a fallu le produire. Ce qui, précisément, est l'objet de l'économie.

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De Copernic à Davanzatti, la pensée économique du XVIe siècle se confine aux problèmes du prix et de la substance monétaire. De même que toute chose comporte sa marque ressamblante inscrite par le Dieu créateur, de même les signes qui mesurent les richesses doivent porter eux-mêmes la marque réelle de la richesse selon un principe circulaire de similitude(3). Ils doivent donc être précieux, rares, utiles, désirables, mais il faut également que ces qualités restent stables pour que la marque soit une véritable signature universellement visible. De là cette relation entre le problème des prix et la nature de la monnaie.
Durant la majeure partie du Moyen-âge, le Prince demeure le "maître des mesures". Il imprime son sceau et fixe les valeurs monétaires qui divergent de celles du métal incorporé. Pour cause d'afflux des métaux précieux, les réformes de la Renaissance tentent au contraire de ramener la valeur à celle de la quantité de métal (4). Fussent-ils princiers, on ne peut plus faire valoir des signes arbitraires pour des marques réelles. La monnaie est un juste étalon si elle ne signifie rien d'autre que son pouvoir d'être la mesure des richesses. Or, elle tient ce pouvoir de sa propre réalité matérielle de richesse: le scintillement équivoque et inquiétant du métal qui attire tous les désirs.

Cette volonté de retour à la monnaie-métal met à jour nombre de phénomènes liés à la monnaie-signe, et qui compromettent son rôle de mesure. Gresham découvre que la monnaie circule d'autant plus vite qu'elle est moins bonne, tandis que les pièces à haute teneur de métal précieux demeurent cachées (5). Mais surtout: le rapport devenu patent entre les faits monétaires et le mouvement des prix dévoile la monnaie comme une marchandise parmi d'autres. Sa valeur se modifie selon la rareté. La monnaie elle aussi a un prix. L'étalon se situe lui-même dans le système d'échanges. La valeur de la monnaie n'est rien d'autre que la valeur marchande du métal. Aussi, de même que le rapport du microcosme au macrocosme arrête l'oscillation indéfinie de la ressemblance et du signe, de même doit-on poser un rapport constant entre métal et marchandise. Pour ce faire, il faudrait fixer la valeur marchande des métaux présents dans le monde entier pour étalonner ensuite de façon certaine le prix de toutes les denrées. Ce rapport, digne d'un calcul divin, c'est celui qui a été établi par la Providence lorsqu'elle a enfoui dans la terre les mines d'or et d'argent (6). Dès lors, la réflexion sur les richesses s'accompagne d'une spéculation sur le cosmos. Une cosmologie des signes fonde la réflexion sur les prix et la monnaie.Tous les signes qui composent le secret du monde ont été déposés par la Création. Il suffit de les découvrir pour connaître le dessein de la Providence. Le métal est à la fois présence cachée et signe de toutes les richesses du monde. C'est pourquoi, ce que les devins sont au jeu du signe et de la ressemblance dans le domaine de la connaissance, dans celui des richesses, les marchands le sont au jeu toujours ouvert des échanges et de la monnaie (7).

Au XVIe siècle, le métal est en lui-même marque de richesse par sa seule préciosité. Pour cette raison, non seulement il a un prix, mais il mesure aussi tous les prix, et on peut le substituer à tout ce qui possède un prix. Un siècle plus tard, ces trois qualités subsistent, mais la principale ne consiste plus dans le caractère précieux, c'est maintenant la troisième qualité, la fonction d'échange, qui sert à fonder les deux autres. Telle est l'oeuvre du mercantilisme. Souvent présenté par la confusion des monnaies et des richesses, le mercantilisme, loin de confondre, instaure une articulation réfléchie et livre à la monnaie le pouvoir de représenter des richesses. La vieille configuration circulaire des similitudes s'est déplyée en deux séries parallèles et ordonnées: celle des repésentations et celle des signes (c'est-à-dire des représentations de représentations). Comme le cercle du précieux se défait au profit de la fonction d'échange, les richesses apparaissent à présent comme objet de besoin et de désir, c'est-à-dire des représentations. Elles se divisent et se substituent par le jeu des espèces monnayées qui les représentent. Par suite, les rapports de la monnaie et des richesses s'établissent sous la forme non plus de la Providence mais de la circulation. Car, de même que toute représentation est signifiante et entre dans un système d'identité et de différence successives, les richesses, parce qu'elles sont monnayables et donc analysables en parties qui autorisent des rapports d'égalité ou d'inégalité, peuvent s'échanger.

Le mercantlisme a donc libéré la monnaie du postulat de la valeur du métal. Il a établi entre monnaie et richesse un rapport de représentaion et d'analyse. On lui reproche d'avoir défini la monnaie comme signe alors qu'il en demandait l'accumulation comme d'une marchandise. Mais à l'époque il ne pouvait y avoir de distinction fondamentale entre monnaie-signe et monnaie-marchandise. Si la monnaie permet de représenter les marchandises, sans elle, celles-ci demeurent inutiles. En ce sens, pour l'époque classique, la monnaie crée les valeurs quand elle remplace les marchandises, leur permet de se déplacer ou d'attendre, donne aux matières brutes la possibilité de devenir consommables, et rétribue le travail (8). Il n'est donc pas à craindre que l'accumulation de monnaie dans un pays fasse monter les prix. Si "la monnaie est à la société ce que le sang est au corps" (9), c'est que la circulation devient une catégorie fondamentale de l'analyse des richesses. De même que les représentations ont le pouvoir de se représenter elles-mêmes en une chaîne ininterrompue formant un tableau ordonné des identités et différences, de même toutes les richesses du monde sont en rapport les unes avec les autres dans un système d'échanges. D'une représentation à l'autre, d'une richesse à l'autre, on trouve une indéfinie possibilité d'échanges successifs.

On voit par là que, de la Renaissance à l'époque classique, le savoir économique change de temporalité. Il ne s'agit plus d'un présent toujours déjà là et à venir, maisbien d'une succession ordonnée des richesses circulant dans un système d'échanges. De là, la possibilité d'une perception conventionnelle de la monnaie, mais aussi d'affecter tout le savoir économique d'un savoir temporel qui fonde le monétarisme classique. Le XVIIIe siècle, en effet, fait l'expérience d'une rareté monétaire. Le commerce régresse, les prix baissent, la charge des dettes s'accroît tandis que la terre se dévalorise. De là une suite de dévaluations et réévaluations, mais aussi l'expérience des premiers billets créés par Law en 1701 et, malgré la reprise du commerce, le retour à une monnnaie métallique stable en 1726 (10). C'est à cette même époque que s'opposent les tenants de la monnaie-marchandise et les partisans de la monnaie-signe. Mais si cetteopposition apparaît alors, c'est à partir d'une conception unique: la définition de la monnaie comme gage de crédit. La monnaie, pour chacune, demeure une fiction consensuelle. Dans cette mesure, surgissent de nouveaux problèmes qui mettent en jeu la vitesse, le rythme et la quantité.

Tout d'abord, si la monnaie constitue un gage, elle est aussi un échange différé (11). Mais aussi: le pouvoir de représentation varie selon la quantité de monnaie d'une part, et de richesse d'autre part. Deux siècles auparavant, on savait déjà que l'accroissement de monnaie en circulation faisait monter le prix des marchandises, mais le mécanisme était référé à une dévalorisation du métal. A présent, depuis la "loi quantitative" de Locke, et puisque la monnaie est conventionnelle, la quantité de monnaie reste en proportion avec le commerce (12). Il n'y a donc pas de juste prix. Or, en circulant, une unité monétaire peut représenter plusieurs choses, à l'instar, pour la grammaire générale, du nom commun (13). Toutefois, l'extension de ce dernier dépend du nombre de choses désignées qu'il groupe dans un espace simultané. La monnaie, en revanche, ne représente plus de richesses qu'en circulant plus vite. La vitesse de circulation de la monnaie, en effet, se définit par le nombre de mains par lesquelles elle passe avant de revenir à son point de départ (14). C'est que, puisque la monnaie est tenue pour un gage et assimilée au crédit, l'espace de représentation économique devient immédiatement temporel.

La question consiste donc à définir la quantité de monnaie adéquate pour qu'elle passe entre toutes les mains en accordant à chacun sa subsistance. On comprend dès lors pourquoi sont liés le calcul de la quantité optimale de monnaie et le problème du développement de la population. Or, c'est à cette même époque que naît, avec la statistique, une forme de gouvernementalité qui prend pour objet la population entendue comme "richesse" et non plus seulement les habitants d'un territoire susceptible d'être pillé (15). Bien que la statistique soit déjà utilisée pour des raisons commerciales à Venise dès le XIVe siècle (16), on sait par ailleurs que le terme, qui date de l'époque classique, recèle en lui-même ses origines étatiques en relation directe avec la nouvelle notion de population (17). Il semble évident dans ce cas que les tranformations que nous venons d'étudier dans le domaine du savoir économique ne sont étrangères ni au "grand enfermement", que décrit Michel Foucault, ni aux prémisses d'une société disciplinaire à cette époque (18). Il faut toutefois attendre le XIXe siècle avant que la "population" désigne un ensemble de sujets gouvernés par une norme. Comme on le verra, cette dernière mutation est étrotement corrélée au passage de la manufacture à l'industrie (car chacune possède respectivement sa propre temporalité), et, partant, d'une science économique fondée sur la production et non plus sur l'échange. Nous y reviendrons.

Quoi qu'il en soit, au XVIIIe siècle, le rapport entre population et quantité de monnaie pose problème sous une forme déjà normative. Il ne s'agit pas de connaître le mécanisme de la circulation monétaire, mais de trouver la bonne quantité d'espèces pour que les prix soient - non pas justes, mais - bien ajustés. Cette quantité de monnaie dépend de diverses variables: la quantité de richesses en circulation, la fraction de cette quantité qui est monnayée (et non troquée), la quantité de métal à laquelle peuvent se substituer les billets, mais surtout le rythme auquel doivent s'effectuer les payements (19). Cantillon fait ce calcul. Mais il n'est exact que dans une nation isolée. Là où les prix sont bas, la monnaie afflue et l'Etat s'enrichit. La quantité de monnaie en circulation fait monter les prix. Mais les particuliers peuvent acheter à l'étranger où les prix sont inférieurs. par suite, la quantité de monnaie diminue et l'Etat s'appauvrit. Tel est le premier cycle strictement économique que décrit Cantillon (20). Toutefois, les mouvements de population obèrent le cycle. Les hommes sont attirés par les salaires élevés des pays où le métal abonde. Par conséquent, les pays les plus pauvres ont encore tendance à se dépeupler. Le gouvernement doit donc composer ces deux mouvements de la monnaie et de la population. Il faut que la population croissepeu à peu mais continuellement. Il faut également que la quantité de monnaie soit toujours en légère augmentation, ce qui permet d'augmenter les salaires sans hausse de prix. Le désastre espagnol sert de contre-exemple, où l'afflux de numéraire n'est pas compensé par un accroissement de la population. L'Angleterre, en revanche, sait attirer le métal pour en faire profiter le travail, et non le luxe des habitants. Dans cette mesure, elle augmente le nombre d'ouvriers et la quantité de richesses avant même toute hausse de prix (21). Déjà, de telles conclusions introduisent la notion de progrès dans l'activité humaine, notion qui sera l'apanage de la modernité.

On voit par là que, dans le domaine économique, le temps appartient à une loi intérieure à la représentation. Là où les autres savoirs observent des différences qui permettent le classement sériel des choses, l'analyse des richesses découvre des différentiels, c'est-à-dire des tendances à l'accroissement et à la diminution. Cette conception du temps comme fonction de la richesse apparaît sans doute après l'invention du calcul infinitésimal. Mais il fallait surtout qu'il apparaisse au moment où la définition de la monnaie comme gage et son assimilation au crédit conduise la durée de la créance et la rapidité de circulation à devenir les variables fondamentales du pouvoir représentatif monétaire. Le prix représente les richesses mais non plus dans un espace statique bien que sériel. Il les désigne à présent dans leur mouvement de croissance ou de diminution. Néanmoins, cette temporalité n'est pas encore l'accumulation moderne. Elle demeure une simple succession.

Serge KATZ

     
 

Biblio, sources...

(1) Cf Michel Foucault, "Les mots et les choses".
(2) voir BP's précédents.
(3) Michel Foucault, op. cit.
(4) En Angleterre, la proclamation de mars 1561 ramène la valeur nominale des monnaies à la quantité de métal qu'elles contiennent. En France, l'édit de 1577 établit l'écu d'or comme pièce réelle et unité de compte.
(5) in J.-Y. Le Branchu.
(6) Cf Davanzatti, op. cit.
(7) Michel Foucault, op. cit.
(8) Voir le mois prochain.
(9) Davanzatti, op. cit.
(10) Law dut renoncer, mais cela n'entama en rien la théorie de la monnaie-gage. Lors du retour à une monnaie métallique stable, le gage sera demandé à la substance de l'espèce. Turgot reprochera à Law de croire que la monnaie n'est qu'un signe dont le crédit est garanti par la marque du Prince.
(11) Le Trosne, "De l'intérêt social".
(12) Locke, "Considerations of lawering of interests".
(13) Michel Foucault, op. cit.
(14) C'est-à-dire l'agriculture, qui sera longtemps source des richesses mais non de la valeur.
(15) Voir BP's précédents.
(16) Les "relazioni".
(17) De "staatkunde", par G. Aschenwall, en 1746.
(18) Cf Michel Foucault, "Surveiller et punir".
(19), (20) Cantillon, "Essai sur la nature du commerce en général".
(21) D'où le jugement de Marx voyant en Petti le fondateur des sciences économiques parce qu'il était partisan d'un salaire minimum (voir BP de janvier dernier).

 
     

     
   
   


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