QU'EST-CE QUE LA SCHIZOPHRENIE?

Banc Public n° 67 , Février 1998 , Serge KATZ



On parle souvent, ces temps-ci, de désirs pervers. Mais en donne-t-on une définition satisfaisante? On n’est pervers que relativement à une réalité. Et sans doute faut-il se mettre d’accord sur la réalité pour définir la perversion. On appelle généralement perversion une disposition à jouir qui exclut radicalement le caractère reproductif de la sexualité.

La schizophrénie est tenue pour une forme de psychose - une maladie mentale caractérisée par la perte du principe de réalité - , et même l’une des plus graves. Toutefois, nul n’a jamais su convenablement définir la schizophrénie. C’est là un terme psychiatrique, et partant clinique dont seul la symptomatologie peut esquisser l’identification.
Or, les neuropsychiatres ont toujours voulu chercher la trace matérielle des manquements psychiques par l’étude du cerveau dans sa plus stricte matérialité. Grâce à eux, on sait par exemple que l’exercice de certaines fonctions s’exprime par une activité supérieure de certaines régions du cerveau. Et l’on a même pu monter une sorte de cartographie des réseaux neuronaux, de sorte que telle activité psychique doit activer tel groupe de neurones bien localisés.


Fort de cette découverte, on a donc cru pouvoir démontrer l’existence matérielle de la schizophrénie par un manquement aux règles les plus élémentaires de la cartographie neuro-cervicale. L’extrait qui suit est issu d’une revue qui se veut hautement scientifique: il s’agit de “La Recherche” spécial cerveau n°289 de juillet/août 1996:
"Considérons deux caractéristiques fréquentes de la schizophrénie. La première est l’absence de volonté, associée à la phase chronique de la maladie; la seconde est constituée par les hallucinations auditives qui interviennent souvent pendant la phase aigüe. De nombreux schizophrènes chroniques présentent des symptômes liés à la pauvreté d’action : pauvreté de pensée, pauvreté du langage et pauvreté du mouvement. Le patient répondra aux questions avec aussi peu de mots que possible, ne soignera pas ses réponses et n’initiera jamais une conversation. Son comportement peut être décrit comme “dicté par des stimuli”. Il réagit à une stimulation appropriée mais n’agit pas
spontanément. Plusieurs faits conduisent à penser que l’action spontanée et l’action en réponse à un stimulus diffèrent sur le plan physiologique. L’incapacité des schizophrènes à agir spontanément peut être mis en évidence: il suffit de faire accomplir au patient certaines tâches pour lesquelles il n’existe pas d’indice évident pour choisir une réponse et où chaque réponse est d’une égale pertinence. Exemple: deviner le résultat d’un lancer de pièce. Généralement, des sujets normaux émettent une série de réponses qui reflètent le comportement probabiliste de la pièce; en revanche les schizophrènes vont répéter la même réponse ou alterner mécaniquement les réponses. Ce type de comportement répétitif et stéréotypé a d’ailleurs été observé depuis longtemps par les psychiatres. (—) Les schizophrènes éprouvent des difficultés dans ce genre de tâches. Danny Weiberger, à Washington, a observé des patients schizophréniques chroniques pendant le test du classement de cartes de Wisconsin (N.D.A. Il s’agit d’apparier des formes qui pourraient tout aussi bien s’apparier de toutes les façons possibles de sorte qu’en fin de compte il s’agit d’une simple combinatoire). Ces patients n’ont pas montré l’augmentation d’activité dans le cortex frontal qui, habituellement, est associée à cette tâche. Ce résultat concorde avec leurs faibles performances durant le test. Nancy Andreasen a obtenu des résultats similaires (—) Ces résultats sont en accord avec mon hypothèse, à savoir que ces symptômes négatifs reflètent un trouble des actions volontaires associées au système cérébral incluant le cortex préfrontal dorsolatéral et le cortex antérieur cingulaire. L’échec à générer des réponses originales est associé à une réduction d’activité du cortex préfrontal (—) Ces observations ne nous disent cependant pas pourquoi ces patients n’arrivent pas à activer leur cortex frontal. On ne discerne nulle anomalie à l’échelle macroscopique dans cette zone. Mais la volition ne dépend pas entièrement du cortex préfrontal. Il met en jeu un vaste système dont le cortex dorsolatéral préfrontal n’est qu’une des parties. Les problèmes de la volonté rencontrés par beaucoup de schizophrènes sont probablement liés à une défaillance des interactions entre les composants de ce système plutôt qu’à un dysfonctionnement de l’un de ses composants."
En encadré, la figure 4 de l’article montre clairement que le patient schizophrène n’utilise pas les zones susdécrites alors qu’il le devrait. Son cerveau ne s’allume pas là où il le faudrait.
Imaginez maintenant, cher lecteur, que, pour différentes raisons, l’on vous considère comme schizophrène. Cela arrive à des gens très bien, croyez-moi! Cela veut dire que l’on vous croit fou. Bien évidemment, comme fou, vous n’avez rien à dire.
L’article ne dit pas si l’on vous a enfermé avant de vous soumettre au test, ni si on vous a simplement permis de manger ou de boire avant l’épreuve. En tout cas vous n’êtes pas ici par votre propre volonté. Peut-être est-ce pour faire plaisir à l’un de vos proches qui trouve que vous ne faites pas ce que vous devriez faire. Peut-être même vous a-t-on amené ici de force. On vous a peut être souvent traité de fou, et il faut que vous ayez une solide personnalité pour ne pas y croire vous-même.
Bref, on vous amène devant un homme, généralement barbu et à lunettes avec une tête de Père Noël ou une autre, mais enfin une tête qui inspire le respect - parce qu’il faut cette tête-là pour jouer le rôle du psychiatre.
On vous demande ensuite d’apparier des formes qui pourraient l’être de toutes les façons possibles - ou bien de choisir si une pièce va tomber du côté pile ou du côté face. Le jeu est absurde puisque, de toutes façons, il n’y a pas de bonne réponse. Alors, vous ne vous fatiguez pas, et vous donnez des réponses répétitives, ou alternées. De toutes façons, vous n’en avez rien à foutre, parce que c’est idiot, et vous pensez à autre chose de plus intéressant ou de plus agréable (par exemple, au moyen de vous sortir de ce merdier).


Par conséquent vous n’utilisez pas la zone du cerveau requise pour ce genre d’exercice. Éventuellement, vous voulez parler d’autre chose, vous voulez faire savoir comment vous en êtes arrivé là, mais alors on vous dit que vous avez des hallucinations auditives. Vous n’agissez pas spontanément parce que vous n’êtes pas là de votre plein gré. Vous répondez parce qu’il faut bien, donc avec le moins de mots possible. Enfin, vous n’avez rien à dire à ce fou barbu qui vous prend pour je ne sais qui - on sait jamais il pourrait être dangereux, ce bougre!
Eh bien: vous venez de confirmer le diagnostic. Vous exprimez tous les symptômes classiques de la schizophrénie! Et surtout, ne dites pas au psychiatre qu’il est fou ou stupide, n’élevez pas la voix contre lui, ni la main, sinon on vous trouvera une composante paranoïaque avec des passages délirants.
Cela pourrait paraître drôle et inoffensif si ce genre de situation, de plus en plus courante, ne pouvait par le jugement “vous êtes schizophrène” détruire la carrière sinon la vie d’un individu. C’est de la même manière que tout pouvoir, qu’il soit fondé sur la violence, sur l’argent, ou sur les deux à la fois, tente de sauvegarder ses fantasmes, valeurs et principes, en ruinant en l’individu tout ce qui fait de lui un homme. Demandez aux putes, elles ont le même problème - et quand je dis pute, je vise quatre-vingt pourcent de la population, pourvu que, malgré ce genre de traitement, elle ait pu garder un minimum de conscience.


L’espace public, c’est cette conscience. Et il en est de la responsabilité de chacun de se rebeller lorsque l’on veut ruiner la conscience humaine en nous.

Serge KATZ

     
 

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