VOUS M'FREZ 100 JOURS

Banc Public n° 42 , Septembre 1995 , Philippe REYNAERS



Aujourd'hui, le 6 septembre, le ministre australien Paul Keating a qualifié le premier essai nucléaire français de “stupide”, ce qui est je crois le terme le plus adéquat pour définir ce qui est nécessaire dans l'intérêt supérieur de la France.

Les cent premiers jours d'un nouveau président exercent un étrange pouvoir de fascination sur les analystes politiques, que ce soit aux États-Unis ou encore, dernièrement, en France. D'analyses en bilans, le président et son équipe font l'objet d'une attention accrue. L'attrait du “tout nouveau, tout beau”? Rien n'est moins sûr vu le parcours du combattant de l'heureux élu. Peut-être est-ce tout simplement dû à ce que les “vainqueurs” ne se lassent pas de faire des bourdes et de tenter de régler leurs comptes avec l'Idée(ologie).
Souvenez-vous en 1981, la génération Mitterrand n'était encore qu'en gestation et son père spirituel s'aliénait déjà une bonne partie de son électorat en revenant sur ses promesses de fermer les centrales nucléaires bretonnes. Mitterrand le réaliste troqua ainsi un idéal contre une certaine idée de l'indépendance de la France étroitement associée avec la raison d'État.
L'autre fait remarquable de cet été 1981 fut le retour d'un keynesianisme social-démocrate visant à augmenter le pouvoir d'achat. Mitterrand l'ami des masses fit ici un choix plus politique qu'économique, ce qui eut, pour la balance commerciale française, un effet aussi désastreux que momentané.
Ces premiers cent jours de 1981 furent ponctués de choix volontaristes et certainement pas toujours aussi bien raisonnés. En 1995, le performant candidat à la pomme sombre curieusement en pleine déconfiture quand s'égrènent les cent premiers jours de son septennat.
Etre tenu en échec par Dieu lui-même n'a rien de déshonorant, c'est pourquoi le candidat à la pomme n'a pu s'empêcher de se laisser aller à une bruyante manifestation idéologique dès que Dieu s'éloigna.
Après coup, sa démarche apparaît d'une dangereuse prévisibilité; de plus, les propos tenus par Mitterrand en mai 1994 (sur lesquels nous reviendrons plus tard) semblent nous avoir bercés de désarmantes illusions.
En effet, quoi de plus sain pour un (néo-)gaulliste que de réaffirmer de façon retentissante l'indépendance de la France en matière de défense (nucléaire) et son corollaire du sanctuaire national, fondement même du gaullisme.
Le candidat Chirac une fois devenu président n'a donc pas pu résister au plaisir de démontrer qu'il était indubitablement le détenteur souverain de la souveraineté nationale.
Gaulliste, gaullissime... goal! car le candidat à la pomme tout à son plaisir d'enfin pouvoir n'en faire qu'à sa tête et de donner une bonne leçon à Tonton, en perdit de vue son agenda politique. Il annonça son heureuse décision, entre autres, quelques semaines avant les sinistres cinquantenaires d'Hiroshima et de Nagasaki.
Consternation et malaise, de Tokyo à Washington, de Canberra à Stockholm! Il est probable que les seuls à se réjouir furent les Chinois tout à leurs préparatifs.
Bien sûr, une équipe, ça se rode. On la met en place, et on espère en toute bonne foi qu'elle démarre au quart de tour. Et bien non! La fifille à son papa1 oublie de l'avertir que ses boulettes étaient trop grosses pour être cuites. Le lien entre l'annonce de la reprise des essais et celle - quasi simultanée - de la mise à disposition de moyens importants à la Force de réaction rapide en ex-Yougoslavie, ne parut qu'une bien faible contrepartie à la reprise des essais nucléaires français en Polynésie (française).
De toute évidence, l'Élysée est plus touché qu'il ne veut le laisser paraître par les protestations. Allant jusqu'à évoquer l'ingérence dans les affaires intérieures de la France lors du dépôt d'une pétition par le ministre Japonais des affaires économiques aux autorités de Papeete.
Manque de pot. Pour la première fois de son histoire, le mouvement écologiste avait fait plier un gouvernement et une multinationale2 après une belle partie de bras de fer. Tout guilleret et auréolé de sa récente victoire, celui-ci ne pouvait pas ne pas transformer la pomme de Chirac en maître punching-ball.
Surpris dans un premier temps par les déferlantes de protestations, agacés ensuite, et finalement ulcérés, les responsables français se sont mis dans un bien mauvais pas.
Car s'il est exact que les gouvernements australien et néo-zélandais mettent moins de zèle à critiquer les essais nucléaires de l'armée chinoise, il n'en reste pas moins que les Chinois font leurs saletés chez eux.
Il est trop facile, à l'heure actuelle, d'oublier que les premiers essais nucléaires français eurent lieu... en Algérie. Et que donc les agissements français dans le Pacifique Sud sont simplement coloniaux, aux charmes aussi surannés que le gaullisme.
Chirac semble vraiment prendre les non-gaullistes pour des cons et le reste de la planète pour des fourmis aux prises avec la raison d'État. Pourtant, le président précédent, adepte également de la raison d'État, et gaulliste à ses heures perdues n'avait-il pas déclaré: “Je vous assure qu'après ma présidence, plus aucun tir d'essai n'aura lieu. Une nouvelle escalade aux armements nucléaires serait une injure pour le monde entier et une gifle pour le tiers-monde. J'ai confiance en mes successeurs, ils suivront la même route” déclara le président Mitterrand le 6 mai 1994. Le 13 juillet 1995, un an après cette déclaration, un mois après la signature du traité de non-prolifération et trois jours après le dixième anniversaire de l'attentat sur le Rainbow Warrior, le président Chirac fraichement élu déclara “suivre l'avis unanime des spécialistes estimant une reprise des essais nécessaire.”.
Et les Belges dans tout cela? Bruyantes manifestations rue Béliard, et pétitions massives. Le gouvernement s'est borné à une solidarité européenne de mauvais aloi. Au sein des formations politiques, la palme revient au PRL, qui déclara en toute simplicité être farouchement en faveur des essais. Primo, si les experts le disent, c'est qu'ils faut les faire. Deuxio, la France doit tout faire pour garder son rang, car - tenez-vous bien! - la sécurité de toute la Communauté européenne en dépendra dans un avenir pas si lointain. Tertio, Greenpeace n'a qu'à aller protester en Chine (sic). Quarto, aucun rapport n'existe sur une pollution quelconque de l'océan.
Donc, si les spécialistes disent que l'on s'en portera mieux et qu'il n'y a pas de danger, on est pour! De fait, il n'existe aucun rapport officiel, indépendant et public ! Le parti de la croissance bénéfique ne semble pas touché par l'impossibilité de faire rimer sauvegarde de l'environnement et sauvage développement.
Au-delà des gesticulations au nom de la France, et des promesses de signer tous les traités que nous voulons, il semble bien que les bêtises gaullistes auront un impact et un facteur de pollution des esprits entreprenants non-mesurables et beaucoup plus durables qu'une simulation.
Car le traité de non-prolifération devient lettre morte si toute transaction touchant à l'atome relève (ce qui a toujours été le cas d'ailleurs) de l'affaire intérieure. Donc, la seule voie vers une vraie politique de non-prolifération réside dans la “dénationalisation” de l'atome en le confiant, en quelque sorte, au “patrimoine de l'humanit”. Sinon, pour tous les régimes et en tous temps, la raison d'État prendra le pas sur l'intérêt supérieur de l'humanité.



Philippe REYNAERS

     
 

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