UN ANGE PASSE

Banc Public n° 102 , Septembre 2001 , Frank FURET



Il est difficile de parler d’engineering social sur une échelle nationale ou internationale sans impliquer des objectifs étendus du contrôle social, généralement défini par la sociologie comme «l’ensemble des ressources matérielles et symboliques dont dispose une société pour s’assurer de la conformité du comportement de l’immense majorité de ses membres à un ensemble de règles et principes prescrits et sanctionnés» (1). Fin des années '60, selon Vance Packard (2), l’homme devient un véritable champ d’expériences pour l’homme: psychologues, sociologues, statisticiens, généticiens, médecins, chirurgiens et chimistes en tout genre se mettent ouvertement ou secrètement à penser son remodelage.

Conditionnements et reconditionnements, gosses turbulents calmés à coups de médicaments, surveillance discrète, propagande insidieuse, gestion policière, publicité, trompettes politiques contrôle des médias et spectacles en tout genres, propagandes diverses, trucs de management et de marketing, nouveaux types de dominations dans le monde du travail, contrôle, récupération et appropriation de la contestation, infiltration des zones de turbulence, techniques de persuasion, désinformation, sous-information, sur-information, manipulations en tous genres, plans dans les plans et jeux dans les jeux: stratégies d’inspiration militaire et psychologie sociale, autant “d’armes silencieuses qui tireraient des situations au lieu de balles ” (3) et soutiendraient les objectifs assignés par un “groupe de personnes” au reste de l’espèce? “Le secret ”, estimait Debord, (4) “n’apparaît à presque personne dans sa pureté inaccessible et dans sa généralité fonctionnelle. Personne ne pense que la généralité des choses puisse lui échapper; beaucoup croient être dans le secret. Flattés qu’on ne puisse les soupçonner d’être des irresponsables, satisfaits d’une vision privilégiée et donc d’autant moins portés à la critiquer et à remarquer que dans toutes ces informations, obtenues par relations, par réseaux, la part principale de réalité reste toujours cachée ”.

Contrôle social

Dans une optique behavioriste, le contrôle social s’appuie souvent sur les instincts les plus primaires et sait créer une contrepartie avantageuse pour être accepté. Contrôles du comportement, de la faculté de réflexion, des émotions et de l’information ressortent tous au même principe: encourager dépendance et conformité. Des effets de groupe à la mobilisation des émotions, du néolangage à l’isolement et à la consommation comme sens existentiel, de la culpabilisation aux techniques de mobilisation de la vigilance, l’objectif est de renforcer la dépendance psychologique comme univers de remplacement où on trouvera entre autres substituts relations d’un nouveau type, activités, idéaux préfabriqués, projets, affectivité, explications et solutions toutes faites ainsi qu’autorité.

Qu’elle soit attachée à la fonction ou découle de la capacité individuelle, basée sur le savoir, la légitimité, la reconnaissance, la soumission, sur la force, le savoir ou l’argent, interactive ou non, hiérarchique, qu’elle soit un mécanisme d’influence, qu’elle joue sur les effets de conformismes ou sur les rapports interpersonnels comme la séduction, la confiance, la culpabilisation, la théories de l’engagement, le chantage, la gestion mesurée de l’information ou l’appel à la «raison», l’aptitude à obtenir adhésion et comportement de la part de ses subordonnés, l’autorité renouvelle sans cesse ses outils d’influence.

Malléabilit

La théorie de l’homme ne faisant que réagir aux incitations de son environnement est acceptée par le plus grand nombre des psychologues du comportement. Le plus célèbre des behavioristes, B.F. Skinner a appelé de ses voeux une technologie du comportement nécessitée par le besoin de réaliser de grands changements dans le comportement humain.
Les behavioristes s’occupent surtout du comportement observable et se méfient de l’Esprit, difficile à observer.

Les plus zélés défendent l’idée qu’un réel progrès pour l’humanité ne peut se produire que si les gens se débarrassent des notions de liberté, de volonté, de conscience et de dignité; les behavioristes sont fascinés par les techniques de contrôle; ils se plaisent à modifier les conduites humaines en faisant varier les éléments de l’environnement et en manipulant les stimuli. En 1976, le contrôle du comportement était le thème du congrès de la puissante Association Américaine de Psychologie; les principales techniques envisagées: stimulation et modification du cerveau, programmation du comportement, manipulation des gènes, contrôle radio des individus, création de techniques nouvelles pour la gestion des grands groupes, mise au point de nouvelles formes de surveillance:
hypnoses diverses, grandes messes à la communication et manipulation de l’environnement.


Monde du travail

La contrainte psychologique est partout dans le monde du travail. Lorino (5) estime qu’à défaut de pouvoir nier le sujet, le dirigeant peut tenter de le contrôler; le projet modélisateur a fait place au projet manipulateur; plutôt que de gouverner les actes, on tente de gouverner les motivations; plutôt que de contraindre, on tente de conditionner; la modélisation fruste du passé est remplacée par une modélisation sociopsychologique (“gouverner à coups d’épingles”) des comportements qui permettent de le piloter non plus par un ordre hiérarchique traditionnel, mais par les stimuli d’un comportement subtil. L’analyse, qui s’intéresse particulièrement aux failles et aux faiblesses des sujets, sert alors de base à la détermination des stimuli informationnels adaptés, puis elle s’efface derrière un libre exercice apparent qui est en réalité savamment planifié.

Le comportement du salarié sera plutôt obtenu par une modification de son environnement dans le cadre d’une approche behavioriste et par modification de sa perception de la réalité. Préoccuper le plus possible le monde du travail avec le moins de temps possible pour penser relèvera plutôt de la stratégie de la diversion.

Epuisés par le travail, effrayés par le chômage, envoûtés par les médias, les citoyens subissent un endoctrinement constant, invisible et clandestin, embrigadement qui suscite chez beaucoup une obéissance sans limite que certains appellent consensus. Précarisés sur les lieux de travail avant de l’être encore davantage s’ils en sont chassés, beaucoup ont internalisé l’idéologie de la guerre économique et de la concurrence exacerbée, et fait de leur propre ressource humaine un ennemi potentiel de la rentabilité et de la compétitivité; le dégraissage érigé en outil de gestion, les “plans sociaux” qui ont un effet immédiat sur la cotation en bourse, les discours bidon sur le management participatif, la “gestion prévisionnelle  des ressources humaines”, le reengineering , la “culture d»entreprise”, le néo-paternalisme des employeurs qui s’estiment à nouveau fondés à exercer un contrôle total sur les prestations de travail et sur la personnalité de leurs collaborateurs qu’ils sont prêts à virer à la moindre occasion:

que la méthode la plus simple pour gagner le contrôle du public est de le maintenir ignorant des principes basiques des systèmes, tout en le gardant dans la confusion ou le doute, désorganisé et distrait par des sujets sans importance réelle; désengager les esprits, saboter les activités mentales, fournir des programmes d’éducation en logique de basse qualité, décourager la créativité, engager les émotions primaires, augmenter les égocentrismes, multiplier les attaques émotionnelles, donner en excès ce qui est désiré, les priver de ce dont ils ont réellement besoin, déplacer les pensées vers des priorités extérieures préfabriquées: la règle générale est qu’il y ait un profit dans la confusion, la meilleure approche étant de créer des problèmes et ensuite d’offrir des solutions (3).
Des trucs de management dans le monde du travail (5 et 6), aux diverses astuces du marketing (7), de la fausse subversion (8) aux consensus frauduleux, des secrets de fabrication pauvres cachés derrière la publicité (4) aux sociétés-écrans (au sens large), des calmants médiatiques aux diverses propagandes feutrées, du lobby mondial du Bienconcon au décervelage médiatique visant à maintenir le divertissement public à un niveau mégalamentable (objectif: consolider sa médiocrité)(3), en passant par le massacre du cinéma et de la musique, notamment, (de plus en plus conçus en fonction de plans marketing), et donc des sensibilités, le psychosociologiquement correct et le foisonnement des “machins”, le faux prolifère et consolide la Fausse Conscience Générale.

Garder le public ignorant afin d’obtenir moins d’organisation publique, créer de la préoccupation afin de diminuer les défenses, maximiser le contrôle, stabiliser le consentement, allouer ou détruire des opportunités, contrôler les services, la force de travail, la publicité , le contact avec les médias, détourner l’attention des problèmes réels, instaurer la surveillance électronique, tout semble indiquer le renforcement du contrôle social. “La pire des illusions” estimait Watzlawick (9) ”consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalit”. Développements et illustrations dans les prochains numéros.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

(1) Définition de l’Encycopédia Universalis


(2) Vance Packard: “L’Homme remodelé ”, éd. Calmann Levy, 1977


3) Silent Weapons


(4) Guy Debord: “Commentaires sur la société du spectacle ”, éd.Gallimard, 1988


(5) Philippe Lorino: “L’économiste et le manageur ”, éd. La Découverte, 1999


(6) Loïck Roche: “Psychanalyse, Sexualité et Management ”, éd. l’Harmattan, 1999


(7) Robert Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois: “Traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens ”, Presses Universitaires de Grenoble, 1987


(8) Louis Janover: “Voyage en feinte dissidence ” éd. Paris Méditerranée,1998


(9) Paul Watzlawick: “La réalité de la réalité ”

 
     

     
   
   


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