Veuillez cacher ce voile Petit Catéchisme laïque, androcentriste et raciste.

Banc Public n° 189 , Avril 2010 , Catherine VAN NYPELSEER



La polémique sur le voile islamique qui fait couler beaucoup d'encre et de salive en Belgique a généré un nouveau petit livre joliment intitulé « Fichu voile ! » par la philosophe bruxelloise Nadia Geerts, paternalistement préfacé par le sociologue de l'ULB Claude Javeau.
Cet ouvrage constitue un plaidoyer pour l'interdiction du foulard islamique, un tissu qui cache les cheveux sans masquer le visage, dans de nombreuses fonctions en Belgique, notamment dans la fonction publique ainsi qu'à l'école.

Sur cette question nous ne partageons ni la conclusion ni plusieurs arguments censés la justifier, et sommes souvent désolée de la pauvreté et de la sottise de cette polémique dans certains milieux intellectuels prétendument de haut niveau (1);

En effet, en tant que femme, je ne souhaite pas qu'une quelconque législation m'empêche de me vêtir ou de me couvrir la tête comme j'en ai envie ou besoin, et je ne vois donc pas de quel droit je pourrais imposer cette contrainte à d'autres femmes dans mon pays (2), sous prétexte de leur supposée religion, de leur

Nadia Geerts a pourtant de belles références dans son pensum, et elle cite notamment abondamment et à bon escient (pp. 150-151) un communiqué de l'a.s.b.l. et organisation syndicale qui héberge votre Banc Public papier au centre de sa revue mensuelle (Diagnostic) depuis son premier numéro, le GERFA, dont nous ne partageons pour une fois pas l'opinion.
Il s'agit de l'aspect de la présence éventuelle du voile dans les services publics.

 

Féminisme

Le petit livre de Nadia Geerts se prétend un «Petit argumentaire laïque, féministe et antiraciste». On sait qu'il y a différentes tendances dans le "féminisme". Mais la volonté de régler la tenue des femmes dans ses moindres détails et de façon obsessionnelle et maniaque ressortit évidement du plus grossier machisme. On fait un scandale internationnal – à juste titre – d'une affaire où en Afrique noire musulmane une femme soit punie de coups de fouets pour avoir porté un pantalon en public, sur la décision d'Imams ou d'Oulémas considérés ici comme évidemment rétrogrades, et on ne voit pas le ridicule qu'il y a à vouloir interdire le foulard dit «islamique», c'est-à-dire noué d'une certaine manière.

On va donc plus loin que les Africains, en n'interdisant pas un vêtement, mais une subtilité dans sa forme ou son drapé. Et l'on aboutit ainsi à ce qui me met personnellement mal à l'aise, qui est que je sois brimée dans ma liberté de porter éventuellement un foulard ou une écharpe, puisque dans le climat actuel – que l'on pourrait qualifier d'hystérique – il risque d'être interprété comme «islamique». L'effet de cette volonté d'interdiction est donc totalement antiféministe, puisqu'il permet à la société belge de se mêler à nouveau de la manière dont ses femmes s'habillent, après quelques décennies de liberté conquises par nos mères: jupes courtes, droit de porter un pantalon, ou si l'on remonte un peu plus loin dans le temps, droit de nager en maillot de bain et non toute habillée, par exemple…

Liberté d'expression

Toute société possède, implicitement et explicitement, un ensemble de règles guidant le comportement de chacun. En ce qui concerne l'habillement, nos sociétés occidentales prohibent par exemple la nudité totale, mais permettent selon les circonstances des tenues qui en sont proches comme des maillots de bains filiformes voire topless, des tenues de soirée exibitionnistes. Et il existe des sous-sociétés de notre société qui interdisent explicitement le port de la moindre pièce de vêtement, ce sont certains clubs de nudistes ou naturistes où ce sont les individus qui gardent leur slip qui sont priés de le retirer (ou de quitter les lieux). La manière de se vêtir et les limites de ce qui est admis ou prohibé sont donc très relatifs et variables, tout comme le concept plus large de liberté d'expression dont elle peut être considérée comme une des facettes.

La liberté d'expression est une valeur positive de nos sociétés occidentales. Comme toute liberté, son exercice est soumis à des limites posées par la société, comme les limites juridiques et judiciaires à l'expression verbale ou écrite que sont les lois pénales sur la calomnie et la diffamation, certaines dispositions sur la publicité commerciale, ou encore, plus récemment introduite, la limitation du droit de nier ou minimiser certains génocides. Ces limites sont en évolution constante dont les étapes apparaissent notamment dans des décisions judiciaires portant sur des cas particuliers. Le fait de porter un voile «islamique» - et d'y attacher éventuellement un sens religieux - est également un acte qui ressortit de la liberté d'expression individuelle.

Maintenant, le fait de vouloir interdire ces signes apparents de religion est-il la marque d'une société laïque? Si l'on ne peut plus porter ni foulard islamique, ni croix catholique, ni kippa (calotte) juive, ni même un tee-shirt mentionnant que «Dieu n'existe pas», on restreint jusqu'à l'absurde notre liberté d'expression. Qui va déterminer quelle tenue est admissible ou risquerait d'être interprétée comme l'expression d'une religion ou d'un athéïsme? Des Commissions à créer, pour les services publics par exemple, avec une sous-commission pour l'enseignement, et des comités locaux avec des préposés à l'entrée de chaque bâtiment qui auront le pouvoir de renvoyer chez eux les travailleurs se présentant le matin dans une tenue non-conforme aux différentes normes édictées et au feeling particulier de l'individu chargé du filtrage ?

Soyons sérieux, une société démocratique mature et laïque se ridiculise dans de telles dérives dignes des ex-Union soviétique ou Yougoslavie. Les thuriféraires de l'interdiction du voile sont des personnes aux conceptions laïques fragiles qui continuent à se vivre dans un combat prolongeant celui contre la religion catholique dominante du début du siècle passé (XXe), qui sont terrifiées par l'arrivée d'une nouvelle religion monothéiste sur leur sol. Elles évoluent dans un milieu clos qui évite la fréquentation des personnes qui ont des conceptions différentes, celles qui croient en un Dieu ou pratiquent une religion. Ce faisant, elles ne se rendent pas compte qu'elles affichent en fait la faiblesse de leurs convictions.

Quand on a des convictions fortes, athées ou chrétiennes par exemple, on ne se sent pas remis en question par la fréquentation de personnes d'opinion ou de croyance différente, parce que ces convictions résultent d'un cheminement intérieur personnel et pas d'un sentiment d'appartenance à un groupe social particulier qu'il importerait de défendre comme une citadelle assiégée contre les légions d'autres groupes affiliés à la concurrence. Si l'on a besoin d'un effet de groupe pour savoir ce que l'on pense, pour se rassurer entre personnes pratiquant la même religion ou absence de religion, c'est qu'on ne le sait pas très bien soi-même, et la simple connaissance de l'existence d'autres conceptions possibles est insupportable à ceux qui ne pratiquent une religion ou absence de religion que par habitude ou le hasard de leur naissance, parce qu'elle risque de remettre en question le confort ou l'inconfort de leurs certitudes floues compromises par une construction intellectuelle déficiente, un manque d'intelligence, une paresse intellectuelle, d'où résultent un manque de capacité à se remettre en question et à soumettre ses convictions à la confrontation avec d'autres systèmes de pensée.

Signes

A ce moment-là le signe d'appartenance religieuse prend une importance démesurée parce que le choix d'un système religieux ou philosophique est d'abord vu comme la volonté d'affiliation à tel ou tel groupe social et non comme une conviction intérieure à l'individu.

Si l'on est sûr de soi et bien dans ses conceptions démocratiques, on est assez fort pour ne pas renoncer à ces valeurs face à une menace hypothétique, et l'on comprend également que les humains pratiquant la religion islamique sont comme les autres des individus distincts, capables de se remettre en question et d'évoluer, surtout peut-être s'ils vivent dans une démocratie qui leur présente différentes religions ainsi que l'absence de religion comme modèles possibles et réalisés concrètement, incarnés dans des concitoyens et des groupes qu'ils peuvent cotoyer tous les jours. Si l'on est sûr de ses conceptions athées, on souffre que d'autres se vivent croyants et pratiquent une religion ou une coutume à laquelle ils croient et qui ne nuit pas à la vie en société, sans se sentir si profondément remis en question. Si l'on est vraiment féministe, on place en avant le respect des autres femmes par rapport au supposé signe extérieur de féminisme ou d'émancipation que représente l'absence d'un tissu sur les cheveux.

Alors en revenir à un contrôle vestimentaire digne des "Dames de Marie", c'est vraiment l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire, c'est du même ordre que de renoncer à la liberté d'expression sous prétexte que des personnes mal intentionnées pourraient s'en servir ou renoncer à la démocratie sous prétexte que le suffrage universel peut se porter sur des adversaires des valeurs démocratiques.

Où sont le féminisme et l'antiracisme quand des pratiquants bien-pensants d'un prêt-à-penser laïque veulent faire se conformer de force des jeunes femmes à leurs divagations uniformistes, ne réalisant même pas que notre modèle vestimentaire actuel n'est qu'un des modèles possibles et qu'il comprend également de nombreuses conventions discutables comme le sacro-saint port obligatoire de la cravate pour les hommes dans certains milieux ? C'est au contraire un avatar du sexisme le plus banal dans lequel des femmes enrégimentées par leurs mentors masculins sont instrumentalisées par ceux-ci qui cherchent à conserver leurs positions abusivement acquises en tant qu'hommes et de type ethnique occidental, et s'en prennent brutalement et grossièrement à d'autres femmes sous prétexte de les protéger. Quel humanisme ou même quel respect élémentaire de ces femmes y a-t'il à les contraindre à retirer leur couvre-chef si elles croient devoir le porter en application d'un précepte religieux ? Va-t-on également les contraindre à manger du porc avant de pouvoir obtenir la nationalité belge ? Cette démarche est au contraire antiféministe et raciste, qui s'en prend aux représentants les plus faibles d'une société immigrée qui fait peur - surtout à ceux qui ne la connaissent pas et n'en connaissent pas la diversité, la richesse, le dynamisme et la capacité d'évolution.

Fonction publique

Le même raisonnement s'applique à la fonction publique qu'à la société en général et nous estimons que la position exprimée par la note de service fantôme du SPF-Justice qui recommanderait la tolérance pour tous les signes d'appartenance religieuse chez les fonctionnaires est correcte. Notons tout de même avec amusement l'hypocrisie ou la prudence coutumière à ce ministère, qui a caché sa note dès qu'il a réalisé qu'elle suscitait la polémique; Nadia Geerts n'en a manifestement pas obtenu de copie.

Je ne vois pas en quoi le fait qu'une préposée à un guichet ou une enseignante en mathématiques porte le voile islamique pose problème, si elle fait correctement son travail. Si elle ne le fait pas, de nombreux mécanisme correctifs existent comme s'adresser au supérieur hiérarchique, déposer une plainte, un recours, etc. On sait que les personnes d'origine arabe sont souvent douées en mathématiques, et je préfère personnellement avoir affaire à une prof de math compétente et voilée qu'à une imbécile belge catholique ou socialiste bon teint dont je peux admirer les cheveux décolorés desséchés par les permanentes pendant que je me concentre pour ne pas lui rétorquer trop impoliment qu'elle n'a rien compris à la matière qu'elle est sensée enseigner.

Croire que parce qu'une femme porte le foulard elle ne traitera pas votre cas ou votre dossier avec objectivité est un réflexe d'ordre paranoïaque et primaire, aussi sot que de penser qu'elle le traitera correctement si elle est habillée selon les standards du moment (jupe en dessous du genou, chemisier, veste de tailleur et vaut-il mieux qu'elle porte des talons ou des souliers plats ? A moins que l'on interdise également les hauts talons dans l'intérêt supérieur de la santé des femmes comme il en est question dans la fonction publique en Angleterre…).

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

(1) ce qui s'explique malheureusement par le mode de recrutement de ces notables via les circuits occultes du très machiste Grand Orient de Belgique, qui n'admet toujours pas les femmes en son sein en 2010 !

 

(2) Par contre, en tant que citoyenne prudente et responsable, je souhaite que l'on interdise à tous les êtres humains circulant dans l'espace public que nous partageons de se présenter masqué sauf quelques exceptions limitées comme des pompiers en intervention ou les fêtes de Carnaval et suis donc favorable à l'interdiction de la Burqa ou tout autre accessoire moyenageux masquant totalement ou partiellement le visage de celle qui le porte, comme cela vient d'être votée par le Parlement belge.

Fichu voile !
Petit argumentaire laïque, féministe et antiraciste


par Nadia Geerts


Préface de Claude Javeau
Editeur Luc Pire, collection

«Espace vital»
Février 2010
254 pages – 12 Euros

 
     

     
   
   


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