Islamo-gauchismes... (1)

Banc Public n° 286 , Décembre 2020 , Frank Furet



Parmi les noms d’oiseaux et les anathèmes qui égayent les débats publics français sur l’Islam, l'expression « islamo-gauchisme » revient régulièrement. Pour ceux qui l’utilisent, cette expression est un mot «choc» pour décrire l’alliance contre-nature d’une partie de la gauche avec un islamisme réactionnaire. « Il désigne ceux qui, au nom d’une vision communautariste de l’identité, combattent le féminisme universaliste et la laïcité», estime ainsi l’essayiste Caroline Fourest, qui l’utilise couramment. Pour les autres, ceux qui en font les frais, elle n’est qu’une arme pour disqualifier une lutte légitime, faire entendre la voix des musulmans «racialisés» et «discriminés» et qui sert simplement à refuser le débat et à stigmatiser.

 

Un peu d’histoire

 

Même s’ils ne correspondent pas à un corps de doctrine bien établi, quelques exemples peuvent illustrer cette étiquette. Pour certains, l’islamo-gauchisme serait l’attitude de militants gauchistes de pays dits "occidentaux", le plus souvent non musulmans, qui pensent que, parmi les religions, il faut réserver un sort particulier à la religion musulmane parce que ce serait plutôt celle des immigrés et des opprimés à l'intérieur du monde impérialiste, et que, d’un point de vue anti-impérialiste, il y a donc une tactique particulière à adopter vis-à-vis des musulmans en tant que musulmans.

 

Une référence historique revient régulièrement : un article rédigé en 1994 par Chris Harman, leader du Socialist Workers Party (SWP), un petit parti trotskiste britannique, intitulé «Le Prophète et le prolétariat». Cette longue réflexion sur la nature de l’islamisme et l’état des luttes sociales de l’époque conclut que la gauche a commis deux erreurs : la première est d’avoir considéré les islamistes comme «fascistes», la seconde de les avoir imaginés «progressistes». Il faudrait par conséquent que la gauche s’adresse aux convaincus de l’islamisme pour les ramener dans son giron. Même si sa position est plus nuancée qu’un simple appel à s’allier aux islamistes, c’est pourtant cette idée qui demeurera.

 

Pierre-André Taguieff évoque les années ‘80, où les "palestino-progressistes" et un certain tiers-mondisme gauchiste se retrouvaient côte à côte, dans les mobilisations pro-palestiniennes notamment, avec divers courants islamistes.

 

A l’occasion du Forum social européen de Saint-Denis en 2003, des centaines d’ONG, des dizaines de milliers de militants sont réunis; la présence du théologien musulman Tariq Ramadan, invité à débattre avec José Bové, de la Confédération paysanne, et Daniel Bensaïd, de la Ligue communiste révolutionnaire, va créer la polémique. C’est que Tarik Ramadan a désigné une liste d’intellectuels juifs à la vindicte populaire et, en 2009, il apportera sa caution aux antisémites d’extrême droite Alain Soral et Dieudonné.

 

Claude Askolovitch (Nouvel Observateur) signe alors un article titré «Les gauchistes d’Allah», tandis que Fiammetta Venner (Charlie Hebdo) se demande ironiquement si «un autre djihad est possible». Sans évoquer le terme d’islamo-gauchisme, tous deux dénoncent des rapprochements entre altermondialistes et «islamistes».

 

Explosion

 

L’utilisation du terme « islamo-gauchiste » va exploser, à l’occasion du débat sur la loi interdisant les signes religieux ostensibles à l’école, votée en 2004. Il désigne alors les militants de la gauche, souvent radicale, qui y sont opposés et un militantisme hétéroclite où l’on retrouve aussi bien des chrétiens de gauche que des personnes engagées dans la solidarité internationale qui travaillent avec des associations musulmanes. 

 

En 2006, Pascal Bruckner, dans son livre "La Tyrannie de la pénitence", et Caroline Fourest, qui consacre un livre à la «tentation obscurantiste», font évoluer le concept. La seconde estime «qu’une partie de la gauche semble avoir perdu tous ses repères. Et qu’il vaudrait peut-être mieux parler de gauche obscurantiste, pro-islamiste.».

 

Depuis, l’islamo-gauchisme resurgit régulièrement au fil des aléas de l’actualité et ne désigne plus seulement des personnes : la « laïcité inclusive » a aussi gagné des institutions, comme l’Observatoire de la laïcité.

 

En 2016, Elisabeth Badinter, féministe universaliste et militante de la laïcité, emploie le terme dans le journal Le Monde pour dénoncer la gauche «tolérante» face au communautarisme, en plein débat sur la mode islamique.

 

Une longue liste de reproches

 

Dans son film «Islamo-gauchisme, la trahison du rêve européen», Yves Azéroual souhaite pointer les agissements troubles de personnalités politiques, médiatiques, associatives et intellectuelles, les complicités idéologiques et «les risques, pour la démocratie européenne», de voir l’islam politique et radical s’imposer au détriment de l’Islam des Lumières.

 

Il s’y étonne que l’islam, religion patriarcale,  homophobe, sexiste et antisémite, ne rencontre pas de résistance chez «une certaine gauche laïque». Une série d’intervenants viennent y dénoncer pêle-mêle le péché d'orgueil d’une gauche s’imaginant connaître le sens de l’histoire, une autre gauche s’imaginant que les immigrés, rabattus sur leur condition musulmane, constituent le nouveau prolétariat, une maladie infantile prenant l’islam le plus réactionnaire pour les nouveaux amis de la terre, les sympathies constitutives entre marxisme et islamisme, une sainte alliance entre bons sentiments et haine, les accointances entre relativisme culturel et dogmatisme, ceux qui confondent progression de l'islam avec forme du progressisme, une gauche qui pense que l'islam pourrait être toxique pour les courants libéraux et qui mériterait qu’on s’y allie, l’enthousiasme du philosophe Michel Foucault pour la révolution iranienne qu’une partie de la gauche aurait partagé, la capacité des islamistes à déstabiliser les sociétés occidentales, l’instrumentalisation du discours décolonialiste et de la cause palestinienne qui permettrait de fermer les yeux sur tout, les islamo-gauchistes se voyant comme les prêtres latino-américains qui soutenaient la théologie de la libération, Tariq Ramadan agent d’un islamisme rampant, Edwy Plenel auto-proclamé M. Opprimé mas peu intéressé par les femmes assujetties des pays musulmans, les islamo-gauchistes qui veulent rejouer les conflits coloniaux, la gauche luttant contre l’islamophobie mais sourde à la montée de l'antisémitisme musulman, la gauche qui estime que les musulmans ne peuvent mal faire car ce sont des "dominés", les réseaux de gauche et d’extrême gauche capables de passer des accords avec des islamistes politiques et jouant sur la repentance et la culpabilité par intérêt électoral, la mise au ban de Kamel Daoud pour délit de vérité concernant la misère sexuelle dans le monde arabe, etc.

 

Pour Yves Azéroual, la faiblesse de l'État français qui n'arrive pas, selon lui, à organiser l'islam, profite à l’islam radical qui estime qu'il vaut mieux des alliances avec la gauche que le terrorisme. Les partis islamistes n'existent pas ou font des scores rikiki, mais les courants islamistes s'appuient sur les partis de gauche et la gauche, incapable de gérer le problème, alimente les partis d'extrême droite et entretient l’lillusion de pouvoir infuser des idées de gauche aux islamistes.

 

Caroline Fourest déclare notamment dans ce film que nier le danger islamiste pour empêcher la montée de l’extrême droite est une illusion, et qu’il y a danger de récupération des problèmes par l’extrême droite.

 

Du côté de l’extrême droite, on va assister à la création d’une série de dérivés: islamo-racailles, islamo-collabos, islamo-serviles, islamo-couchés… apparaissent forgés sur le même modèle, dans les commentaires des sites d’extrême droite ainsi que sur les réseaux sociaux où, au fil des ans, ils tiennent lieu d’argument suffisant à toute démonstration.

 

La parole à la défense

 

Pour Corinne Torrekens, la notion d’islamo-gauchisme permet d’englober sous le couvercle de l’islamisme à peu près n’importe quel courant culturel, politique ou religieux se réclamant de l’islam et de les confondre dans une même stigmatisation, la démonstration scientifique cédant le pas à l’affirmation péremptoire.

 

« Menace extérieure, subversion intérieure : les schémas de la dénonciation anticommuniste sont redéployés sur l’islam et les immigrés. Comme dans les années 1930, où les communistes et diverses personnalités de la gauche radicale étaient fréquemment qualifiés de “judéo-bolcheviks” ». Le terme «islamo-gauchisme» recèle, pour Corinne Torrekens, à la fois d’anciennes techniques de disqualification politique et intellectuelle et tous les ingrédients du complot mondial («peu nombreux, mais puissants», «agissant en réseau», «dissimulant un agenda caché», «disposant de relais médiatiques et politiques», «dans le but inavoué de menacer les États-nations européens», etc.).

 

Qu’est-ce qu’un «islamo-gauchiste»? Un islamiste de gauche ? Une gauche qui penserait prendre appui sur la religion musulmane ? questionne Jean-Luc Mélenchon. «De tels alliages», estime-il, «ne résistent pas à cinq minutes d’examen rationnel.».

 

Pour lui, la dénonciation de l’islamo-gauchisme a été empruntée littéralement aux sectes d’extrême droite et été appliquée à tout ce qui tient tête au pouvoir. «D’un bout de la chaîne, on a des nigauds qui répètent ce qu’ils ont entendu comme ils le feraient de n’importe quel ragot, de l’autre bout on trouvera des racistes à peine masqués et des agents ouverts ou cachés de l’extrême droite ».

«Pour que macronistes, PS, et la droite d’EELV (les verts français)», poursuit Mélenchon, «se retrouvent au deuxième tour, il leur faut un commun dénominateur, plus fort que les divergences écologiques et sociales. La haine des musulmans et la logorrhée pseudo-laïque et républicaine en tiennent lieu à présent, l’étiquette d’islamo-gauchistes et ses variantes, repose d’abord sur la phobie personnelle de ceux qui la manient. Il s’agit en fait d’un racisme ‘mondain’, c’est-à-dire acceptable entre gens de bonne compagnie.

L’emballage « laïque » ou « républicain » est, poursuit Mélenchon, un prétexte pour masquer le caractère raciste de l’imputation. «Tous ceux-là», conclut-il, «produisent et attisent des braises de guerre de religion, mortelles non seulement pour le combat social qu’elles fracturent mais pour le pays lui-même qu’elles déchirent».

 

Un confusionnisme diffus ?

 

Pour la journaliste Isabelle Kersimon, coautrice d ’ « Islamophobie, la contre-enquête», «la popularisation du terme reflète surtout la diffusion de la vulgate d’extrême droite dans des sphères qui se prétendent "républicaines". C’est un concept toxique qui sert juste à discréditer tout discours sur l’égalité et la justice entre individus» Si bien qu’à droite, «tout devient "islamo-gauchiste» «Ce terme est dangereusement confus » pour Jean-Yves Pranchère. « Paradoxalement, il brouille la nécessaire critique d’un certain discours de gauche euphémisant à la fois les dangers d’un islam radical et un certain antisémitisme en son sein. Phénomène qu’on ne peut nier, mais que le terme stigmatisant d’islamo-gauchisme ne permet pas de comprendre.».

Frank Furet

     
 

Biblio, sources...

- Islamo-gauchisme, Wikipedia

 

- « "La Gauche", les Noirs et les Arabes», Laurent Lévy, Ed. La Fabrique, 2010

 

- "Du Venezuela à l’islamo-gauchisme" in «L’Ère du peuple», Jean-Luc Mélenchon, 2 décembre 2020, melenchon.fr

 

"Islamo-gauchisme", Corinne Torrekens, La Revue nouvelle n° 5, 2020

 

"En finir avec l’«islamo-gauchisme»?", Simon Blin, Libération, 23 octobre 2020

 

"Islamo-gauchisme, aux origines d'une expression médiatique", Sonya Faure et Frantz Durupt, Libération, 14 avril 2016

 

« Islamogauchisme, la trahison du rêve européen », film écrit et réalisé par Yves Azeroual, 2020

 
     

     
   
   


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