Fabrique de femmes

Banc Public n° 186 , Janvier 2010 , Catherine VAN NYPELSEER



LESLIE T. CHANG est une jeune journaliste américaine du Wall Street Journal dont la famille est d'origine chinoise. Née et élevée aux États-Unis, diplômée de Harvard en 1991, elle commence une carrière de correspondante internationale en s'installant à Prague en Tchéquie en 1992. En 2000, après avoir été correspondante de différents journaux anglo-saxons à Hong-Kong en 1993 puis à Taïwan en 1995, elle s'installe à Pékin, la capitale de la Chine continentale, le pays dont ses parents avaient émigré en 1948. A l'âge de 31 ans, elle entreprend le vaste travail d'enquête sur le terrain dans les villes et villages sur la sociologie des travailleuses migrantes de la nouvelle société industrielle qui fait l'objet de son premier livre, «LA FABRIQUE DES FEMMES», le sujet de cet article.

L'ouvrage mêle le compte-rendu de ce travail journalistique, et le compte rendu d'une enquête sur sa propre histoire familiale menée en parallèle, formée de visites sur les lieux où se déroulèrent les événements marquants pour sa famille, précédées d'investigations de plus en plus poussées auprès des personnes de sa famille encore en vie, alors que ses parents avaient occulté leur passé douloureux et traumatisant. Le reportage sur la Chine actuelle est enrichi de rappels de son histoire récente vue au travers de trajectoires humaines concrètes, ce qui le rend particulièrement passionnant et utile pour qui souhaite comprendre le fonctionnement actuel de ce grand pays, notamment au niveau économique.

 

Les deux jeunes ouvrières dont il est question dans le titre de la traduction française de son livre sont Lu Quing Min (âgée de 18 ans début 2004) et Wu Chunming (17 ans à l'été 1992)
(les prénoms sont respectivement Min et Chunming. Une petite erreur dans la traduction française – la confusion entre Chunming et «Chinmung» dans toutes les pages où il est question de cette dernière complique la lisibilité de la traduction française).

Les rencontres avec les deux jeunes femmes ont lieu de début 2004 à février 2007 au cours de l'enquête pour le Wall Street Journal.

Mais il existe une subtilité supplémentaire dans la construction de l'enquête et donc du livre, c'est que l'auteure elle-même se vit comme une migrante et est perçue comme telle par les jeunes femmes qui en sont l'objet, dont elle partage – par intermittences – les dures conditions de vie, ce qui donne une qualité particulière à ses contacts et lui permet de nous fournir une enquête sur les jeunes migrantes chinoises et donc l'essor économique actuel de la Chine d'une qualité rare et de plus particulièrement actuelle puisque l'enquête sur le terrain s'achève en février 2007, il y a moins de deux ans.

Il y a donc en fait 3 histoires de jeunes femmes chinoises - une Américaine d'origine chinoise et deux jeunes Chinoises, migrantes au sein de leur propre pays et qui rêvent d'Amérique - dont le fil des vies est entrelacé tout au long de l'ouvrage.

Wu Chunming est âgée de 28 ans au début de l'enquête. Village de la province du Yunnan (HUNAN carte). A l'été 1992, à 17 ans, elle fugua avec une cousine pour se rendre à Dongguan, énorme ville industrielle sur la côte de la mer de Chine, proche de Shenzhen et Hong Kong.

Lu Quing Min est une jeune villageoise qui a passé une enfance très heureuse dans un petit village proche de la vallée du Yangtsé, le bourg agricole de Dajin, dans la province du Hubei.
Lorsque LESLIE T. CHANG la rencontre pour la première fois à Dongguan début 2004, elle est âgée de 18 ans et a déjà changé plusieurs fois d'usine et venait de franchir «la barrière qui sépare les ouvriers des travailleurs intellectuels» (p.30) puisqu'elle avait été engagée à l'usine Yidong Electronic pour tenir à jour le livre où était consigné à la main l'état de toutes les machines servant à la fabrication des composants pour téléphones portables (un historique reprenant leur état, les pannes et les réparations), en raison de sa belle calligraphie. Elle était en effet devenue l'une des personnes les plus instruites de son village grâce à un cursus de 2 ans dans un collège professionnel à l'issue de ses études primaires, financé par les revenus procurés à la famille par le travail de sa s½ur aînée Guimin dans une usine de Dongguan.

La famille de LESLIE T. CHANG est originaire de Liutai sur la palissade des saules en Mandchourie où elle était établie depuis 11 générations. Elle avait une maison à Pékin, où vivait son père avant le départ de sa famille en exil en 1948, alors qu'il avait 12 ans. Son grand-père paternel CHANG SHENFU assassiné dans la nuit du 16 janvier 1946 était fonctionnaire du gouvernement national chinois. C'était un ingénieur qui avait fait ses études aux États-Unis et était revenu dans son pays pour le faire profiter des compétences acquises à l'étranger. Diplômé de l'École des mines du Michigan en 1925, il fut chargé d'une mission dangereuse par le gouvernement du Kuomintang: reprendre le contrôle suite à la capitulation du Japon en 1945 de la principale richesse de la province de Mandchourie, «un immense gisement de charbon à ciel ouvert, le plus grand du monde à l'époque» (p. 169), situé au pied de la lointaine ville de Fushun. Avec son équipe de fonctionnaires civils désarmés, il fut fait prisonnier par des soldats soit communistes chinois soit soviétiques et assassiné à coups de baïonnettes dans un endroit désert.

Conclusion

Cet ouvrage extrêmement riche et documenté est évidemment à recommander à tous nos lecteurs. Lors d'une nouvelle édition de la traduction française, l'éditeur devrait veiller à corriger la coquille dans les prénoms signalée ci-dessus, qui complique fortement la lisibilité d'un ouvrage dont l'entrelacement des vies humaines qu'il évoque est suffisamment  complexe en soi – comme dans la vraie vie…

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

LA FABRIQUE DES FEMMES

 

DU VILLAGE à L'USINE:
DEUX JEUNES CHINOISES RACONTENT

Par LESLIE T. CHANG

(Prépublié en américain sous le titre:
“FACTORY GIRLS
From Village to City in a changing China”
chez Spiegel & Grau,
à New York en 2008)

Traduction française par Florence La Bruyère
Éditions Belfond, Paris
Mai 2009


460 pages – 22 Euros

 
     

     
 
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