Une société de «jobs à la con» ?

Banc Public n° 232 , Novembre 2014 , Frank FURET



David Graeber, anthropologue à la London School of Economics et une des figures du mouvement Occupy Wall Street, dénonce dans un pamphlet la bureaucratisation de l'économie et la multiplication des emplois inutiles, baptisés «bullshit jobs» (jobs à la con). Selon lui, l’aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau, amenés à consacrer leur vie à des tâches inutiles et vides de sens, tout en ayant pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société, est un phénomène en pleine croissance.

 

Graeber cite Keynes, qui, en 1930, prédisait que les avancées technologiques permettraient, d’ici la fin du XXe siècle, de réduire le temps de travail hebdomadaire à 15 heures par semaine. Pourtant, si la robotisation du travail a bien eu lieu dans de nombreux secteurs, «la technologie a été manipulée pour trouver des moyens de nous faire travailler plus», déplore Graeber. «Pour y arriver, des emplois ont dû être créés et qui sont, par définition, inutiles», explique-t-il, donnant en exemple «le gonflement, non seulement des industries de service, mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la croissance sans précédent de secteurs comme le droit des affaires, les administrations, les ressources humaines ou encore les relations publiques: «c’est comme si quelqu’un inventait tout un tas d’emplois inutiles pour continuer à nous faire travailler».

 

Comment définir un emploi inutile? Graeber propose la méthode empirique suivante : imaginer ce que serait le monde sans «les jobs à la con». Si les infirmières, éboueurs ou mécaniciens venaient à disparaître dans un nuage de fumée, les conséquences seraient immédiates et catastrophiques, écrit-il. Un monde sans profs ou dockers serait bien vite en difficulté, et même un monde sans écrivains ou musiciens serait clairement un monde moins intéressant. En revanche, il n’est pas sûr que le monde souffrirait de la disparition des directeurs généraux d’entreprises, lobbyistes, assistants en relations presse, télémarketeurs, huissiers de justice ou consultants légaux.

Beaucoup, estime-t-il,  soupçonnent même que la vie s’améliorerait grandement».

Dans le monde occidental, «les métiers productifs ont été automatisés»

poursuit-il, alors qu’aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, en un siècle, «les emplois en tant que professionnels, clercs, managers, vendeurs et employés de l’industrie de service ont triplé, passant d’un quart à trois quarts des employés totaux». L’anthropologue estime  par ailleurs que paradoxalement, plus un travail est utile à la société et moins il est payé, et bien souvent déconsidéré, même si il reconnaît quelques exceptions, comme les médecins.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

"Vers une société de ‘jobs à la con’? ", Guillaume Gendron, Libération, 28 août 2013

 

"On the phenomenon of bullshit jobs", David Graeber, Strike magazine, août 2013

 

 

 
     

     
 
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