Les affaires sont les affaires(3): Les lobbies de la graisse

Banc Public n° 166 , Janvier 2008 , Frank FURET



Suite aux pressions des industriels de l'agroalimentaire, la lutte contre l'obésité peine à se mettre en place. L'agroalimentaire et la grande dis­tribution sont mis à l'index par les scientifiques, qui jugent ces secteurs en partie responsables de l'épidémie d'obésité. La montée en puissance de l'obésité découle largement de la dérive des comportements alimen­taires. Les experts s'interrogent sur la façon la plus efficace d'inciter les consommateurs à une alimentation plus saine.

 

Face à cette catastrophe annoncée, les responsables politiques et les experts en santé publique s'interro­gent. Comment réduire l'appétit des jeunes pour le grignotage et les spé­cialités à forte densité énergétique
à base de sucre et de graisses? Comment inciter les industriels à prendre en compte la composante santé de l'alimentation, alléger leurs recettes et réduire leur offensive marketing?

L'exemple finlandais

Plusieurs initiatives ont été lancées par l'Union Européenne pour corriger le tir. Un Livre vert pour la promotion de l'activité physique et une alimentation plus saine, une consultation sur l'éti­quetage des produits et plusieurs plans spécifiquement centrés sur les enfants et des adolescents. En novembre 2006, les ministres de la Santé de 48 pays ont été réunis par l'OMS à Istanbul pour débattre de ces sujets.

Mais seuls deux pays scandinaves se sont véritablement mobilisés: la Finlande et la Norvège. Il y a une quinzaine d'années, ils affichaient des taux de mortalité par maladies cardiovasculaires (induites par la surconsommation de graisses anima­les) parmi les plus élevés du monde. La Finlande a démontré qu'il était possible de changer les habitudes alimentaires d'une population en une dizaine d'années: le gouvernement d'Helsinki a en fait mis en place un dispositif national consistant à distribuer gratuitement des fruits et des légumes dans tout le pays, y compris dans les zones les plus isolées, pendant l'hiver.

Le problème du sucre

Chaque Français engloutit chaque année 34 kilos de sucre, 11 de plus qu'il y a cinq ans. «La densité énergé­tique de notre alimentation augmente d'année en année, alors que notre mode de vie sédentaire nous fait brûler de moins en moins de calories», explique la pédiatre Marie-Laure Frelut, spécialiste de l'obésité infantile.

Afin de produire en masse et à bas prix, l'industrie agroalimentaire a misé sur les matières grasses bon marché; et pour faire avaler tout ce gras hypercalorique, il a fallu trouver des «moteurs gustatifs», au premier rang desquels le sucre. 80 % de ce sucre est préincorporé dans les aliments et les boissons par les industriels. Le plus souvent subrepticement, puisqu'il n'est pas obligatoire d'indiquer sur l'éti­quette les quantités ajoutées. «L'agro-alimentaire risque de connaître la même situation que l'industrie du tabac», a prévenu Daniel Tomé,
professeur de nutrition à l'Institut national d'agronomie de Paris.

Plus on consomme de sucre, plus on en redemande. C'est particulièrement vrai pour les produits de grignotage. Afin de nous faire manger plus, les industriels sont allés jusqu'à stigmati­ser le «diktat des trois repas». Et, en vingt ans, la consommation de boissons sucrées a doublé, pour atteindre près de 50 litres par personne et par an. Or, un enfant qui prend un soda sucré par jour a 60% de plus de risques de devenir obèse que celui qui n'en consomme pas.

Science, ou propagande?

Le Cedus, le lobby des producteurs de sucre en France, a participé à Fleur­baix Laventie, une étude qui a montré que les gens minces étaient ceux qui mangeaient le plus de sucre. Une étude grâce à laquelle le lobby espèrait relativiser le rôle des sucres dans la prise de poids, en mettant en avant le fait que ces derniers pèsent deux fois moins de calories que les graisses. Pourtant, si on mange trop gras, c'est bel et bien en partie à cause du sucre, puisque l'un ne va pas sans l'autre. En outre, le sucre raffiné est une «calorie vide», c'est-à-dire dépourvue de tout nutriment protecteur de l'organisme comme les minéraux ou les vitamines.

Une autre «enquête» avait conclu que «les preuves sont insuffisantes pour conclure que le sucre a un rôle dans les cancers», mais elle a été commanditée et financée par le lobby du sucre, ce qui pose question. D'autres ouvrages, au look scientifique, nient la respon­sabilité des sucres dans les grandes maladies chroniques: l’obési­té, le diabète (sauf éventuelle­ment chez des personnes «prédispo­sées», un concept totalement invérifiable), et le cancer.

Est-ce que ce monde est sérieux?

Même l’AFSSA, l’agence française de sécurité sanitaire des aliments, s’est exprimée d’une façon discutable en 2001 dans un livre consacré aux «Apports nutritionnels conseillés» pour la population française. Ce document, censé servir de référence aux médecins français pour guider leurs patients, minimisait le rôle des glucides concernant le surpoids et le diabète, en "oubliant" des dizaines d’études expérimentales et en "volatilisant" 140.000 participants à des études épidémiologiques qui montraient précisément l’importance de son rôle.
Les experts de l’AFSSA s’appuyaient sur les conclusions du livre financé par l’industrie du sucre et de la confiserie cité plus haut, et, pour eux, «aucune recommandation particulière concer­nant la consommation de glu­­cides ne se justifiait si des règles d’hygiène buccodentaire et alimentaire étaient respectées».

Mais, bonne nouvelle, le rapport sur les glucides de l’Afssa du 14 octobre 2004 s’est souvenu des 140.000 volontaires mentionnés plus haut, et a donc contredit forcément -et allègre­ment- ce qu’elle affirmait trois ans plus tôt. Ceci dit, ce rapport n’osait tou­jours pas s’en prendre ouvertement

aux autres lobbies: ceux des amidons, filière céréalière et boulangère en tête.

Baratin gluco-scientifique

Rien ne doit entacher l'image positive du sucre. En juin 2002, lorsque l'Association française des diabétiques (AFD) a édité des affiches montrant des morceaux de sucre avec la mention «Dépassement dangereux», le Cedus a aussitôt agité la menace de poursuites judiciaires, l’AFD préférant alors stopper la campagne de prévention. Pour les industriels, il faut éviter de faire un lien entre sucre et problèmes de santé publique. Face à l'épidémie d'obésité, ils ont invoqué l'argument de la liberté individuelle: on a le droit
d'être obèse.

Afin de défendre cette thèse, l'agro-alimentaire a repris à son compte certaines trouvailles de sociologues telles que l'«obésophobie», stigmatisée par le sociologue Claude Fischler. Selon ce dernier, les «médias qui relaient le discours médical» sont en partie responsables du rejet par notre société de l'obèse, dont l'image serait devenue celle du «maudit» . Quant au modèle de la minceur, Claude Fischler n'hésite pas à le comparer à la «forme laïcisée de la sainteté de jadis».

L'agroalimentaire a même sorti de son chapeau une nouvelle maladie, l'«orthorexie», soit «l'obsession des aliments sains»: les personnes qui en souffrent présenteraient comme symptôme de se balader avec leur yaourt au soja dans la poche, selon Anna Yung, ex-chercheuse chez Danone, aujourd'hui présidente du Conseil européen de l'information sur l'alimentation (Eufic).

Consommez-nous et dépensez-vous, amen
«Pas question de manger moins, c'est au consommateur de brûler les calo­ries en surplus. Et, pour y parvenir, il suffit de faire du sport». C'est, en substance, un des messages servis par l'agro-alimentaire pour se dédouaner. Le Syndicat national de la biscuiterie française a ainsi diffusé chez les pédiatres des guides intitulés «Biscuits et gâteaux» accompagnés de cet avertissement: «Parents, soyez vigilants! Limitez le temps passé devant le petit écran, incitez vos enfants à bouger... ».
Quand on entend que le sucre est un problème, on conseille systématique­ment aux industriels de répondre qu'il faut encourager l'activité physique.
Coca-Cola, premier acheteur de sucre avec 180.000 tonnes par an, distribue gratuitement du matériel sportif dans plus de 800 établissements scolaires.
Nestlé participe à «Ensemble préve­nons l'obésité des enfants», une opération qui vise à promouvoir l'acti­vité sportive. Dans le même registre,  on trouve «Bien manger, bien bouger». Lancé dans 127 écoles parisiennes, ce programme de 400.000 Euros est essentiellement financé par la profession laitière et le Centre d'étude et de documentation du sucre (Cedus).

Ce que l'agroalimentaire oublie de dire, c'est qu'il faut une heure de marche pour éliminer l'équivalent calorique de deux poignées de cacahuètes ou d'un pain au chocolat. En clair, faire du sport est fortement recommandé pour nos artères, mais inefficace pour réduire le tour de taille. Pour la nutritionniste Marie-Laure Frelut, «le sport solution miracle au surpoids est un mythe sur lequel s'appuient les industriels pour se dédouaner du contenu hypercalorique de leurs produits».

Du côté de l’OMS

L’OMS cite explicitement, dans son rapport, les fast food et l’industrie agro-alimentaire comme portant une part de responsabilité dans la générali­sation de l’obésité. Elle reproche notamment au fast food leurs pratiques marketing. L’OMS considère que le lien est établi entre cette démarche marketing et la croissance de l’obésité chez les enfants.

L'OMS s’est de ce fait retrouvée dans le collimateur des sucriers. La Sugar Association, l'organisation mondiale du sucre, a tout fait pour empêcher la publication de son rapport de 2002 qui recommandait, afin d'enrayer l'épidé­mie d'obésité, de limiter à 10 % la quantité de calories tirées quotidien­nement du sucre ajouté dans les aliments transformés et les boissons. Il a même été fait pression sur le Congrès américain pour que ce dernier supprime sa subvention annuelle de 406 millions de dollars à cet organis­me. Le directeur général de l'OMS a reçu une lettre, émanant du conseiller du secrétaire d'Etat américain à la Santé, qui mettait en question la qualité scientifique du rapport, qui n’a cessé d'être attaqué par les industriels avec les mêmes arguments que ceux longtemps utilisés par les fabricants de tabac pour discréditer les études qui faisaient le lien entre cigarettes et cancer du poumon. Et certaines firmes ont réussi, en plaçant des experts dans différents comités scientifiques au sein de l'OMS, à bloquer tout projet de réduction du sucre, du gras ou du sel dans les aliments industriels.

Au niveau Européen

La présence de quinze mille lobbyistes et de deux mille six cents groupes d’intérêts dûment répertoriés auprès de la Commission, qui inspirent bon nombre de lois nationales et orientent journalistes et décideurs publics sans véritable contrôle, n’incite évidem­ment pas vraiment à la confiance.

"Face à la montée de l'obésité, le régime alimentaire et l'activité physi­que sont désormais deux questions de santé absolument prioritaires pour l'Union Européenne", a néanmoins déclaré le commissaire européen à la santé Markos Kyprianou.

Pour lui éviter d'éventuels règlements contraignants, Bruxelles a bien fait l’effort de demander gentiment à l'industrie alimentaire de démontrer qu'elle contribue à une meilleure nutrition des Européens. Mais l’aima­ble Commission s’est juste bornée à "inviter les industriels du secteur concerné à faire un usage réfléchi de la publicité et à réduire la teneur en sel, en graisses et en sucre de leurs produits"; elle ne souhaite d’ailleurs pas évaluer ses orientations stratégi­ques et les «initiatives volon­taires des industriels» avant 2010. Les associa­tions de consom­mateurs esti­ment que l’autorégulation par les professionnels de l’agro-alimentaire est insuffisante. L’AFOC (Association Force Ouvrière Consom­mateurs) a officiellement regretté que le lobby agro-alimentaire ait fait pression pour vider de sa substance la proposition de règlement européen sur les allégations nutrition­nelles et de santé, au détri­ment des
exi­gences de santé publique.

 

Frank FURET

     
 

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