Les affaires sont les affaires(2): L'argent de la graisse

Banc Public n° 165 , Décembre 2007 , Frank FURET



Depuis cinquante ans, en matière d’alimentation comme d’environne­ment, nous admi­rons tranquille­ment la destruc­tion foudroyante d’un équilibre forgé par des millénaires de pratiques harmonieuses et com­patibles avec la survie des espèces, de la nôtre en particulier. Obésité, malbouffe, et déséquilibres alimen­taires entraînent problèmes cardio-vasculaires, cancer, diabètes de type 2, arthrose, goutte, troubles du sommeil, troubles des cycles menstruels chez les femmes, problèmes d’érection chez les hommes, problèmes dentaires, etc...

 

Aux USA, dès le milieu des années 80, les hôpitaux se mirent à devoir gérer des patients de plus en plus jeunes. L’expression «diabète de l’âge mûr» est devenue caduque, et la maladie a été rebaptisée «diabète de type 2».

Une enquête menée au Texas estime même que 45% des nouveaux patients ont moins de 16 ans, et qu’ils ont en commun le fait d’être obèses. Aux USA, le diabète de type 2 est devenue la maladie officielle de la pandémie d’obésité. 21 millions d’Américains (2 millions seulement en France) en sont atteints, mais 54 millions sont considérés comme pré-diabéti­ques, leur taux de sucre dans le sang étant déjà au dessus de la moyenne. D’ici 2050, le nombre de Américains diabétiques devrait se situer autour des 60 millions.

Cette évolution va mettre en péril le système économique américain et celui du monde entier, qui a tendance à s’aligner sur lui. Si rien n’est fait, estimait en 2002 le médecin canadien Patrice Perron, au cours des prochaines années, les hospitalisations pour cause de diabète vont être multipliées par 2 ou 4, on verra 3 fois plus d’amputations pour cause de diabète( 82.000 par an, rien que pour les USA). Et les systèmes de santé seront incapables de l’assumer.

Les médecins savent que cette explosion de diabètes est directement liée à la pandémie d’obésité. Mais la prévention ne rapporte rien. Combattre le diabète de type 2 en amont ne fait pas vendre de médicaments coûteux. Par contre, les médicaments qui le soignent en aval représentent une très juteuse affaire: en 1999, le fabricant pharmaceutique Eli Lilly and Company a construit une usine, la plus importante au monde, consacrée à la fabrication d’un seul produit: de l’insuline destinée à traiter les diabétiques. Eli Lilly and Company a un taux de croissance annuel de 24%.

La situation américaine nous concerne: les sociétés européen­nes et mêmes mondiales ont tendance à imiter les USA, d’une part, nos organismes réa­gissent comme ceux des Américains, d’autre part.

Un environnement bouffiogène

Pour William Reymond, aux USA, la bouffe est partout: manger n’importe où, n’importe comment et n’importe quand imprègne cons­tamment l’envi­ron­nement psycho­social des Américains, jusque dans les urinoirs et les centres fitness. La tentation est partout. Les USA comptent 925.000 restaurants et le secteur, avec ses 4% du PNB, est fier d’être un des fondements du moteur économique américain. Ceci sans compter les fastfood (186.000, dont 14.000 Mac Donald’s, 12% des calories ingé­rées par la nation), les 48.000 supermarchés et les 130.000 épiceries, ainsi que les 21.000 stations d’essence où le commerce d’essence est devenu une activité accessoire, la vente de boissons et de choses à grignoter dégageant les meilleures marges. Un tiers des calories consommées aux USA le sont hors domicile; or, même si elle a meilleur goût, la nourriture servie dans les restaurants et les fast-foods est généralement plus grasse, plus riche et d’une qualité nutritionnelle moindre.

Une logique entrepreneuriale

Les hommes (et les femmes) sont prédisposés au goût sucré. L'enfant vient au monde avec un goût inné pour les saveurs sucrées et une aversion tout aussi innée pour les substances amères. Ces prédispositions lui per­mettraient notamment de sélectionner les aliments pourvoyeurs d’énergie (glucides) et d’éviter d’ingérer certaines substances toxiques (tels les alcaloïdes de plantes au goût amer caractéristique). Le système de régulation énergétique est couplé à une attirance innée pour deux caractéristi­ques associées, dans la nature, à une haute densité énergétique: le goût sucré et la texture grasse. Les enfants ont ainsi un goût marqué pour les aliments riches en sucres et en graisses (tels les gâteaux, desserts et crèmes glacées) avec un pic vers l'âge de 12 ans. L’alimentation est d’autre part étroitement asso­ciée au système de plaisir et de récompense. Chez le nourrisson, la douloureuse expérience de la faim cède ainsi la place à l’apaisement de la satiété.

De surcroît, cet apaisement s’inscrit dans une relation affective à autrui; cette tonalité émotionnelle restera toujours associée à la prise d’aliments. Manger demeure, toute la vie, une source importante de plaisir, recher­chée au quotidien. La satiété qui suit l’ingestion d’un aliment à haute densité énergétique fait partie de ces sensations agréables qui poussent à réitérer la prise d’un tel aliment.
L’industrie agroalimentaire a parfaite­ment compris l’intérêt de trans­former ce sens inné: il est toujours plus aisé de vendre ce qui correspond au goût de son public.

Aux USA, le supersizing est un véritable phénomène de société, qui dépasse le cas de l’alimentation. La notion de bigness fonctionne très bien parce qu’elle tourne autour du concept de pouvoir: elle offre une impression de pouvoir à ceux qui choisissent plus grand.

Initiée fin des 60ties par le biais des portions de pop corn dans les salles de cinéma, suivie par Mac Donald, la vague de l’augmentation des portions, qui répondait à la question «comment vendre plus?» a contaminé les USA.
Entre 1985 et 2005, la taille moyenne d’un café crème a doublé, ses calories passant de 45 à 350; les pizzas font 850 calories pour 500 il a 20 ans. Le pop corn vendu au cinéma a triplé sa taille depuis 1985 et sextuplé depuis 1970. Jouant sur l’illusion de pouvoir offerte par le concept du bigness, les vendeurs de bouffe se sont lancés dans une virile surenchère: la chaîne Del Taco a, par exemple, commercialisé un plat finement baptisé «Macho Meal», pesant près de 2 kilos. Macho
Meal, Thickburger, Triple Whooper spécial, King kong, autant de nouveaux produits qui ne sont pas des «burgers pour tapettes», comme le déclare fièrement Andrew Puzder, PDG d’Hardee’s. Pour certains médecins et associations, ces concepts s’apparentent à du food porno, mais au lieu de gêner l’Amérique puritaine, ces considérations génèrent au contraire une certaine publicité à cette très mâle production .

L’explosion médiatique de la Fédération Internationale des mangeurs de compétition témoigne également d’un goût très raffiné pour le non sense et l’humour noir: alors que les USA étouffent sous la graisse et que de nombreux Américains ne mangent pas à leur faim, le principe du glouton est devenu une compétition passant en prime-time sur les chaînes de télévision.

Toute chose étant relative, l’explosion des portions a faussé la perception des consom­mateurs qui ignorent désor­mais ce que veut dire «une quantité raisonnable». Certains menus de taille dite normale dans certaines chaînes de fast-food, sont en fait trois fois plus caloriques que ce que préconisent les normes diététiques. A tel point qu’il n’est pas rare que les touristes améri­cains se plaignent lorsqu’ils consom­ment à l’étranger: les portions servies dans les restaurants américains sont de 25% supérieures à celles qu’on sert dans les restaurants français. Quant aux plats individuels disponi­bles dans les supermarchés, ils s’avèrent, selon des enquêtes de Paul Rozin, 37% plus copieux que ceux  vendus en France.

Mais l’explosion de la taille des portions semble être un phénomène qui tend à être contagieux. Cohen et Serog ont ainsi révélé une tendance inquiétante en France: la valeur nutritive des aliments ne cesse d’augmenter, les portions sont plus grandes, les aliments sont plus riches en sucres et en graisses.

La société des spectateurs

James Hill, directeur du centre de recherches sur la nutrition de l’Université du Colorado, estime que les coupables de la crise de pandémie actuelle sont la télévision, internet, les consoles de jeux, la modernisation, la voiture, l’insécurité etc.

La télévision (allumée en moyenne huit heures par jour aux USA), est montrée du doigt: elle absorbe le temps qui devrait être consacré à l’activité physique (60 minutes sont nécessaires au bon développement d’un enfant et d’un adolescent). Des enquêtes ont montré que les risques d’être touché par un diabète de type 2 sont mult­ipliés corrélativement aux nombres d’heures passées devant la télévision ou l’ordinateur.

Les trois plus gros acheteurs d’espace publicitaire télévisuels sont les constructeurs automobiles, les marques de bière et la restauration. A 65 ans, un Américain moyen a, en 2006, ingurgité 2 millions de spots; mais les enfants en admirent, eux, actuellement, 400.000 par an.

L’industrie agroalimentaire a beau se défiler et à rejeter la faute sur les parents, une enquête de «Que choisir», en France, a révélé en 2006 que, sur 217 spots publicitaires ciblant des enfants, 89% concernaient des produits sucrés ou gras. Et quant on sait que 60% des enfants désirent confiseries, viennoise­ries, gâteaux gras ou sucrés entre les repas ou au petit déjeuner, on ne peut s’empêcher de se rappeler que ce sont justement ces produits qui font l’objet de l’investis­sement publicitaire le plus massif.
L’étude montre que les 13% de familles «réfractaires à la publicité», c'est-à-dire celles dont les enfants sont le moins influencés, appartiennent aux milieux aisés. En revanche, les 30% qui «consomment» le plus de télévi­sion sont aussi ceux qui consomment le plus de produits gras et sucrés, et appartiennent à la catégorie des ouvriers et artisans.

Réactions et solutions?

De plus en plus d’investisseurs et d’analystes prennent en compte le «risque obésité» pesant désormais sur les multinationales de l’agroalimen­taire. Certaines entreprises ont réagi en évaluant leur portefeuille de produits sous cet angle et en s’assurant qu’ils respectent l’équilibre nutritionnel: Cadburry Schweppes, Kraft et Pepsi Cola ont ainsi reconnu le risque d'obésité dû à certains de leurs  produits et ont pris des engagements pour créer des produits qui préservent l'équilibre nutritionnel; d’autres, comme Mac Donald’s, indiquent désormais la valeur calorique de leurs offres et en ont réduit les portions. Pour autant, ces initiatives isolées auront-elles un impact significatif sur l’ensemble du secteur? L'IBLF (International Business Leaders Forum), organisation qui promeut la responsabilité sociale, et Insight Investment, l'un des plus grands fonds d'investissement au Royaume-Uni, y croient peu eux-mêmes.

Pour l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA), "l'interdiction est une mesure cohéren­te et proportionnée dans la mesure où les enfants constituent une cible privilégiée, ce qui est reconnu par les industriels et les publicitaires". Or, il est impératif qu'ils soient protégés de façon efficace et durable. Ne croyant pas un seul instant à l’autorégulation prônée à la fois par l’industrie agroali­mentaire et par le Bureau de Vérifi­cation de la Publicité – le BVP a certes émis des recommandations sur le sujet mais il n’a qu’un pouvoir consultatif –, l’UFC va s’associer, au niveau européen, à d’autres mouve­ments de consom­mateurs, pour tenter d’influen­cer le vote de la directive «télévision sans frontières» en décembre. Ce texte contient en effet des dispositions relatives à la publicité, qui ne vont certainement pas dans la voie défendue par l’UFC, puisqu’il devrait ouvrir davantage la télévision à la publicité. Le travail de lobbying s’annonce à tout le moins difficile.

 

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

- ”Toxic”,William Reymond, éditions Flammarion, 2007

- ”Déterminants des choix alimentaires et possibilités d’interventions nutritionnel­les”, Institut Danone, dossier spécial, juin 2002

- ”Savoir manger, le guide des aliments”, Dr Jean-Michel Cohen et Dr Patrick Serog, éditions Flammarion, 2006-2007

Déterminants des choix alimentaires et possibilités d’interventions nutritionnelles, institut danone, dossier spécial juin 2002

 

Dr Jean-Michel Cohen et Dr Patrick Serog, Savoir manger, le guide des aliments, 2006-2007, éd. Flammarion

Communiqué de presse UFC que Choisir, 29 septembre  2006,

Alimentation. Selon une enquête, la pub oriente les plus jeunes vers le gras et le sucré.
L'obésité des enfants commence par la tél
Par Julie LASTERADE Libération  Mercredi 27 septembre 2006 - 06:00

La publicité, une «fabrique d’obésité» pour l’UFC

Véronique Smée
Mis en ligne le : 26/09/2006

Progression de l'obésité en France
Communiqué L'UFC-Que Choisir réclame des mesures concrètes !27/01/06

Publicité et obésité : l’industrie agroalimentaire face aux pressions

Véronique Smée

 
     

     
 
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