Les affaires sont les affaires(1) : Mauvaises graisses

Banc Public n° 164 , Novembre 2007 , Frank FURET



Début ce mois-ci d’un long dossier sur les grands lobby’s industriels: les secteurs agro­alimentaires, pharmaceutiques, chimiques, auto­mobiles, nucléaires, informatiques, celui de l'armement, de l'énergie, etc., y  seront examinés d'un point de vue économique, politique, médiatique, communicationnel, envi­ronnemental, médical, social et culturel, au sens large.

En ce froid mois de novembre, dans le cadre des articles sur l’industrie agroalimentaire, Banc Public introduit la problématique de la surnutrition et du surpoids.
En quelques dizaines d'années, discrètement, notre alimentation s'est modifiée dans des proportions inquiétantes: fruits et légumes chargés de pestici­des, desserts saturés en acides gras nocifs, élevage industriel, etc., amènent de nombreux scientifiques à estimer que l'espérance de vie de nos descendants sera plus courte que la nôtre. Epidémie mondiale d'obésité et multiplication de certains cancers seraient, selon ces chercheurs, d'infaillibles signes de ce raccourcissement annoncé de la durée de vie.

Il n’y a, remarque Stephan Roessner médecin Suédois président de l’association interna­tionale pour l’étude de l’obésité, aucun état au monde où l’obésité  n’est pas en augmentation. Même les pays en voie de dévelop­pement comme le Zimbawe ou la Gambie n’y échappent pas: elle se propage à toute allure et est d’ailleurs considérée officiellement  comme une épidémie.

Un Chinois sur cinq souffre de surcharge pondérale, en Thaïlan­de, le taux d’obésité des  5-12 ans est passé  de 12, 2 à 15,6% en 2 ans. Le Japon a vu son ratio d’obèses augmenter de 100% depuis 1982, 5% de Philippins souffrent d’obésité, comme  les Néo-Zélandais et les Australiens En Polynésie, plus de 60% de la population endure la pandémie. L’Inde, qui a du mal à lutter contre la malnutrition en milieu rural, voit des villes comme New Delhi compter des taux d’obésité de 10% parmi les 14-24 ans.
En Zambie, 20% des enfants de 4 ans sont obèses, même pourcentage pour le Maroc et l’Egypte; au Moyen-Orient, de Beyrouth à Bagad, un quart de la population  est obèse ou en surpoids.

Les beaux quartiers de Rio comme les favelas de Sao Paulo (31% d’augmentation en 10 ans), la Colombie (43% d’augmentation en 10 ans). Un quart des enfants péruviens, chiliens et mexicains en souffrent également.

Au Canada,  une enquête de 2004 sur la santé  des collectivités a révélé que 23% de la population était obèse, un tiers dans les communautés rurales pour 20% dans parmi les résidents des grandes villes.

La pandémie est solidement implantée en Europe également: en France, la dernière enquête Obepi a confirmé que l’obésité continuait sa progression et que l’ensemble des générations était désormais touchées. 5,9 millions de Français sont obèses: il y a 10 ans, le chiffre n’était que de 2,9 millions.

En Italie, 8% de la population est atteinte, en Allemagne, 12%. Un quart des habitants de la Grande-Bretagne, comme de Bulgarie, sont obèses. En Belgique, particulièrement depuis ces vingt dernières années, le phénomène a progressé de manière fulgurante. On estime aujourd'hui que 20 à 30% des Belges présentent un excès de poids.

Aux Etats-Unis, une partie importan­te des corps s’est mise à l’échelle du gigantisme architectu­ral, du pachyder­misme automobile et des désirs impériaux des multinationales: si on ajoute aux obèses, les individus en surpoids, les personnes qui sont proches de leur poids de forme ne sont plus qu’une minorité.
Un problème de santé publique

La problématique de l’obésité dépasse évidemment les questions d’ordre esthétique: pour Paul Zimmet, président du 10ème congrès international sur l’obésité, réunissant 2.500 experts mondiaux en 2006 à Sydney, l’obésité est désormais reconnue par l’Organisation Mondiale de la Santé comme un tueur insidieux et comme l’une des causes principales de maladies qu’ils possible de prévenir   comme le diabète, les affections cardiaques ou certains cancers.

L’obésité est désormais une véritable menace sanitaire et, vu l’ampleur de la crise, c’est de pandémie (épidémie s’étendant à la quasi-totalité de la planète) qu’il faut parler, c’est à dire  qu’elle peut être considérée sur le même plan  que la peste noire bubonique apparue en Chine en 1334, qui ravagea l’Europe entre 1346 et 1350, faisant 34 millions de morts, ou que la grippe espagnole  de 1918 (entre 30 et 100 millions de morts, les chiffres varient) ou le Sida (25 millions de morts, à ce jour, depuis 1981).

Pour Ian Caterson, autre spécialiste de la question, notre société est malade: l’OMS affirme que la planète compte  dès à présent plus d’habitants souffrant de surpoids que de malnutrition; les victimes  de la faim sont toujours plus de 800 millions, mais celles de la malbouffe  dépassent le milliard, dont 300 millions d’obèses.

Pour Xavier Bertrand, ministre français de la santé en 2006, elle est non seulement un défi majeur de la santé du 21ème siècle, mais elle a aussi remis en doute la marche en avant de l’évolution humaine. Comme le remarque William Reymond, la surnutrition et son corrélat, l’obésité s’avèrent être un cas unique de régression dans l’histoire  moderne: malgré les progrès de la science et de la médecine, l’espérance de vie des enfants américains est d’ores et déjà plus courte  que celle de leurs parents.
Discrimination sexuelle

Que ce soit en matière d’hypertension, de maladies cardiovasculaires ou de diabète, des enquêtes  ont montré que les femmes sont bien plus exposées aux maladies que les hommes.

De plus, les femmes obèses éprouvent beaucoup plus de difficultés à tomber enceinte que les autres et encourent plus de risques en tentant de mener un grossesse à terme. L’association britannique  des professionnels de la fertilité a d’ailleurs recommandé récemment que les femmes relevant de la catégorie «obésité sévère» ne soient pas autorisées accéder à un programme de traitement de l’infertilité, et que celles souffrant de malnutrition et classées obèses soient forcées  de traiter leur problème de poids avant d’envisager un traitement contre l’infertilité. C’est que l’obésité diminue, par exemple la fiabilité des examens prénataux, que les enfants sont souvent plus fragiles à la naissance, moins bien alimentés pendant la grossesse.

Concernant l’ampleur des dégâts psychologiques, le gros mal dans sa peau subissant le regard de l’autre  est, particulièrement chez les femmes, un phénomène inquiétant.

Au Danemark, une étude sur la petite enfance a démontré récemment que les filles obèses sont rejetées par leurs camarades de jeux dès l’âge de 3 ans, rejet qui se révèle aussi dans le milieu familial, médical et enseignant: selon cette enquête, la fillette obèse serait plus ostracisée que son équivalent mâle. Cette discrimination, selon Berit Heitmann, conseillère du gouverne­ment danois, s’étendrait à la distribution des bourses scolaires (les étudiantes obèses seraient moins aidées que d’autres) et prendrait toute son ampleur à l’âge adulte, où  l’apparence et la taille semblent liées à la possibilité de conserver ou non son emploi et son salaire.
Aux USA

Revenons au cas des USA, où la pandémie semble être apparue. Le nombre d'obèses y a augmenté dans la quasi-totalité des Etats américains, selon un groupe de pression qui en appelle au gouvernement et au secteur privé pour qu'ils s'impliquent davantage dans le combat contre ce fléau.

Les Etats les plus concernés sont, comme par hasard, ceux du Sud (qui ont massivement voté Bush) notamment le Mississippi, l'Alabama, la Virginie, la Louisiane et le Tennessee. A l'inverse, les Etats les moins concernés par l'obésité adulte se situent dans le Nord-Est et dans l'Ouest: il s'agit du Massachusetts, de Rhode Island, du Connecticut, du Vermont, du Colorado et du Montana. Plus d'un enfant californien sur quatre est obèse ou en surpoids.

Depuis 2001,  le nombre de décès liés à une mauvaise  alimentation et au manque d’activité physique dépasse, aux USA, celui du tabac. Les morts par accidents de la route font 2000 fois moins de victimes, on meurt 13 fois plus sous la graisse que sous les balles, 23 fois moins d’overdose.

Deux tiers des décès américains sont désormais liés  au surplus de graisse.

Pour l’anecdote, un Américain de 42 ans qui pesait 482kg lors de son hospitalisation a subi, fin 2005, à Sioux Falls (Nord) une intervention chirurgicale destinée à réduire le volume de l'estomac et donc les quantités de nourriture ingérées. Avant de l'opérer, les chirurgiens lui ont fait perdre quelques 189 Kg, afin qu'il puisse retrouver assez de forces pour marcher. Le patient, ancien directeur d'un restaurant, était alité depuis 3 mois. Incapable de se mouvoir, il souffrait de problèmes respiratoires, d'hypertension et de diabète, maladies liées à l'obésité, et qui étaient en train de le tuer. Mesurant 1,80m, il avait toujours souffert de problèmes de poids, notamment liés à une alimentation trop riche en graisses et en sucres. Il pesait environ 40 Kg à la maternelle et près de 115 Kg à l'école primaire.
Segmentation sociale

L’obèse court de plus en plus de risques de se retrouver en rupture sociale, le monde du travail  préférant  limiter ses coûts en embauchant  des candidats d’apparente bonne santé.

L’étude française publiée par l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) a confirmé que la France suivait  une évolution semblable au reste de la planète. En effet, la crise mondiale d’obésité est un terrible facteur d’inégalités. Créant de fait, un régime de ségrégation, elle touche d’abord les plus pauvres.

L’obésité augmente beaucoup plus vite depuis 1992 chez les agriculteurs ou les ouvriers que chez les cadres et les professions intellectuelles supérieures. Ainsi, moins un individu est diplômé, plus il a de chances d’être obèse.

L’ampleur du tour de taille est proportionnellement inverse à celle du porte-monnaie. Une notion confirmant le rôle déterminant joué par le pouvoir d’achat sur la santé. Les conclusions de l’INSEE ne veulent rien dire d’autre que cela: privés de l’accès à une alimentation plus saine, les ménages  les moins aisés souffrent plus de l’obésité. Et l’obésité n’est que la face visible d’un terrible iceberg sanitaire.
Décadence

Le 11 septembre 2001, environ 3.000 personnes sont décédées suite aux attentats. La même année, 400.000 Américains sont morts, victimes de l’obésité. Richard Carmona, alors ministre de la santé aux USA, osa d’ailleurs déclarer peu après les attentats: «Lorsque nous nous penchons sur notre futur  et regardons  où en sera le taux d’obésité  dans 20 ans  les questions qui  apparaissent sont alarmantes. D’où viendront  nos soldats, nos marins, nos pilotes ?D’où viendront nos policiers et nos pompiers  alors que  notre jeunesse suit une trajectoire qui fera d’elle une génération d’obèses, écrasée  par des problèmes cardio-vasculaires, rongée par  le cancer et une multitude d’autres maladies, une fois qu’elle aura atteint l’âge adulte? Cette vérité là nous menace tout autant  que le danger terroriste que nous connaissons aujourd’hui: l’obésité est une attaque terroriste nous dévastant de l’intérieur. Et si nous ne faisons rien, la magnitude des conséquences de cette menace dépassera largement le 11 septembre ou toute autre menace terroriste.»

Pour William Reymond,  la pandémie actuelle a déjà et continuera à avoir des répercussions que, selon lui, on refuse de comprendre aujourd’hui; les coûts économiques de l’obésité sont énormes et, au-delà de ses citoyens, compromettent la santé même des USA; d’où la nécessité vitale  d’empêcher qu’elle se propage au reste de la planète avec la même ampleur qu’aux Etats-Unis.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

Toxic: obésité, malbouffe, maladies:enquêtes sur les vrais coupables
William Reymond, Flammarion Enquête, 2007

 

Obésité : une épidémie qui menace de nous avaler, Natura Vox

Les Etats-Unis avant-garde de la décadence, Roger Garaudy
Éd. Vent du Large Date de Parution  1997

 
     

     
 
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