Un syndicat pour le fleuve Niger

Banc Public n° 151 , Juin 2006 , Kerim Maamer



Dans un article précédent, l’auteur a évoqué l’importance du fleuve Niger, en tant que don exceptionnel pour les pays du Sahel. Cette ressource vitale s’avère gravement menacée par une baisse de pluviométrie, associée à un ensablement croissant, à une diminution de renouvellement de ses eaux, à l’amplification du rejet d’eaux usées, à l’intensification de l’exploitation des ressources du fleuve, à la pollution de la flore, à l’eutrophisation qui raréfie l’oxygène… la capacité d’autoépuration du fleuve n’est pas sans limites. Son état suscite de grandes inquiétudes.

 

Différents facteurs de pollution avaient été identifiés en 1997. Les risques et les conséquences ont été évoqués. La situation actuelle va au de-là des prévisions les plus pessimistes. Le fleuve est pollué. Le rejet d’eaux usées s’est amplifié. Des habitudes malsaines se sont développées, comme le lessivage dans le fleuve. En conséquence, des espèces de poissons ne remontent plus le fleuve, d’autres ne se renouvellent plus. Quant à la qualité du poisson, les habitants craignent d’en manger. Aucune police des eaux n’est fonctionnelle, aucun règlement n’est applicable. Les méthodes ancestrales de gestion de l’eau qui avaient leur cohérence économique ont été oubliées. En revanche, l’approche commerciale pour la promotion du confort individuel s’est imposée. De grandes infrastructures ont été établies qui laisseraient croire à une abondance. En réalité, cette forme de gestion de l’eau produit gaspillage et pratique inadéquate pour les pays du Sahel.

Les principaux polluants proviennent des eaux usées, domestiques et industrielles. Les activités de lessivage de cuir ou de textile; les industries de chimie, brasserie, mécanique… ont une forte charge polluante, déversée dans le fleuve. Les stations d’épuration pour les eaux domestiques paraissent inadaptées ou sont non fonctionnelles. Les entreprises locales ne sont pas raccordées à des systèmes d’épuration. Dans le cas des industries, il n’y a pas non plus de système organisé de récupération des déchets. En fin de compte, le souci de traiter les eaux usées et les rejeter proprement dans le fleuve a suscité peu d’intérêt.

Par ailleurs, sur ces questions de l’épuration des eaux, il y a un mutisme général pour des raisons de paix civile. Les industriels évitent le sujet de l’épuration car, de leur point de vue, la construction de stations suppose des études, des investissements, des coûts… qui paraissent sans profits, rendant la préoccupation de l’épurement largement secondaire. Si un écologiste institutionnalisé se risque à soulever ce problème, les industriels pointent la menace de «fermeture d’entreprise», de «mise au chômage». Les familles d’ouvriers sont devenues des alliées des patrons, au nom de leur «gagne pain».

Les divergences de vues ont leur logique mais le mutisme n’est pas un remède, particulièrement lorsqu’il s’agît de l’environnement vital, d’une ressource unique, non renouvelable. La responsabilité publique est de démontrer les risques et les dangers que comporte le rejet d’eaux usées sur la vie du fleuve et sur la qualité de vie de tous. Dans un deuxième temps, l’Etat devra contribuer à construire un partenariat de confiance avec la société civile, le secteur privé et éventuellement la coopération internationale, qui gagnerait beaucoup d’éloges à soutenir un tel projet.

Dans sa fonction régalienne, l’Etat appuie la création de contre-pouvoirs pour défendre des intérêts collectifs. Il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes compétences et des technologies pointues pour limiter les dégâts. Un travail d’organisation permettrait de développer une dynamique de préservation du fleuve et de ses ressources. Quelques moyens administratifs et juridiques; des outils simples, peu coûteux, permettraient de réduire les pollutions du fleuve Niger et de réorganiser le système social afin qu’il s’inspire mieux de l’expérience locale.

En 2002, des recommandations avaient été proposées pour la mise en place d’institutions d’alerte et de prévention. Il s’agissait principalement d’un «observatoire de l’eau» pour identifier et évaluer les risques, et d’un «syndicat du fleuve» pour développer une dynamique en faveur de la protection des ressources du fleuve. Ces organes apparaissent plus que jamais nécessaires.

OBSERVATOIRE DE L’EAU

Les Etats des pays du Sahel se sont peu investis dans la connaissance scientifique du fleuve. L’idée de «l’observatoire»  de l’eau ou du fleuve avait été proposée afin d’accumuler des données sur la qualité des eaux par des prélèvements réalisés depuis l’origine du fleuve jusqu’à son débouché, en amont et en aval des villes, en période de crue et en période de sécheresse. La réalisation d’études et de travaux de recherche permettrait d’obtenir des données scientifiques et d’améliorer notre connaissance du fleuve. L’assistance d’institutions scientifiques comme des universités ou des laboratoires intenationaux serait bien appréciable.

L’observatoire pourrait englober une connaissance générale du fleuve, en précisant notre savoir sur la flore et la diversité biologique; les cycles et les facteurs de vie des plantes; les risques et dangers d’ingestion de polluants; le suivi de la diversité et de l’évolution des espèces; la définition de paramètres de saturation pour indiquer les limites au-delà desquelles l’écosystème devient non viable (survie aquatique des poissons, des algues)… L’observatoire tirerait la sonnette d’alarme sur les dangers, les risques, les violations.

Cette vocation scientifique de l’observatoire serait déterminante pour établir une politique d’environnement de l’eau et promouvoir les bonnes pratiques. Ensuite, il conviendrait de faire entendre la problématique, et de contribuer aux prises de décisions. En collaboration avec l’observatoire, le syndicat a été proposé pour porter les responsabilités de sécurité, de santé, de contrôle et d’alerte des activités susceptibles de porter atteinte au patrimoine écologique du fleuve Niger.



SYNDICAT DU FLEUVE

Dans le paysage institutionnel, généralement, les associations, les agences régionales jouent un rôle d’alerte. Pour le Niger, ces choix avaient été écartés par l’analyse des inconvénients.

Les associations sont des initiatives personnelles qui entreprennent de défendre un groupement d’intérêts. Mais elles dépendent de subsides des Etats, lesquels sont limités ou aléatoires. Dans le cas du Niger, les bonnes volontés existent, les mécènes manquent.

Les agences sont des établissements publics, chargés de mener des actions de lutte contre la pollution de l’eau. Mais elles dépendent d’un financement du secteur privé. Dans le cas présent, il parait peu probable que les «pollueurs» acceptent de financer des actions qui iraient à l’encontre de leurs activités.

L’idée de syndicat a été préférée car c’est une idée forte. Elle s’impose comme un droit fondamental tourné vers une action de défense d’un intérêt vital collectif. Il serait composé de puissants organes officiels ainsi que du secteur privé, mais aussi de groupements d’intérêts de la société civile et d’associations. En effet, il convient de défendre le point de vue de ceux qui profitent des ressources du fleuve. Face aux «pollueurs», il faut aussi défendre le point de vue de ceux qui vivent du fleuve, afin de créer un contre-pouvoir en faveur de sa protection, pour préserver le patrimoine écologique, le milieu naturel, un cadre de vie. Ainsi, pêcheurs, hôteliers, agriculteurs, artisans, commerçants du tourisme, amoureux de la nature et de l’environnement… devraient pouvoir s’exprimer face à l’exploitation intensive ou abusive et à la dégradation des ressources du fleuve.
Partenaire de l’Etat, le syndicat aurait un rôle de négociation incontournable. Il aurait un pouvoir consultatif d’interpellation des pouvoirs publics sur les excès ou les abus, ainsi qu’une capacité d’organisation, un rôle de discipline. Il veillerait au respect des lois sur l’environnement, et serait chargé de mener des actions de lutte contre la pollution.


L’EXEMPLE DU LAC D’ANNECY

Le choix de la forme de syndicat a été inspiré de l’expérience du lac d’Annecy. Dans les années cinquante, ce lac était complètement pollué, asphyxié. Il paraissait condamné. Les autorités locales ont pris conscience du danger. En 1957, un syndicat intercommunal fut créé, regroupant habitants, propriétaires, commerçants, pêcheurs, hôteliers… Le lac a été placé sous surveillance comme un grand malade en observation avec des bilans biochimiques, biophysiques, bactériologiques… Le rejet d’eaux usées a été interdit, une station et un réseau d’épuration ont été réalisés. Aujourd’hui, c’est un des lacs alpins les plus propres. Les propriétés qui le jouxtent figurent parmi les fonds les mieux valorisés. On connaît aussi l’atout économique que représente le développement du tourisme.

C’est cet exemple qui est à méditer pour le fleuve Niger.

 

Kerim Maamer

     
 

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