La guerre des ondes

Banc Public n° 147 , Février 2006 , Catherine VAN NYPELSEER



Au confluent de deux histoires, celle de la radio et celle de la seconde guerre mondiale, la célèbre aventure des émissions en français de la BBC pendant l’occupation, qui joua un rôle si important dans l’évolution politique ultérieure de la France, a fait l’objet d’une recherche historique détaillée dont a résulté l’ouvrage d’Aurélie Luneau, «Radio Londres 1940-1944». Il s’agit d’un travail d’historien, non romancé, destiné a établir avec le plus de précision possible ce qui fut émis par cette radio française, dans quelles conditions, ainsi que l’influence qu’elle eut sur les habitants de la France occupée.

A la veille de la seconde guerre mondiale, les Français, qui disposent de 5 millions de postes de TSF déclarés, ont accès à leur Radio Nationale et à une série de postes privés que le déclenchement des hostilités privera de leurs ressources (animateurs mobilisés, recettes publicitaires taries). Ils peuvent également capter en langue française la radio suisse Radio Sottens, ainsi que de nombreux postes allemands se faisant passer pour des stations françaises comme Radio Stuttgart, éléments importants de la propagande du régime nazi. La radio nationale française est peu en phase avec les attentes des auditeurs: horaires inadaptés, programmation élitiste, éditoriaux politiques alambiqués.

En Angleterre, il y a 9 millions de postes de radio déclarés; la BBC est une «radio nationale forte, tournée vers l’information, l’éducation et le divertissement» (p. 20). Pour contrer la propagande des régimes allemands et italiens, elle propose diverses émissions en langue étrangère. En 1939, elle diffuse des programmes en neuf langues. Dès 1938, un service français composé de trois personnes est créé et diffuse un bulletin d’information quotidien de 19h à 19h10’.

Le général Micro

Le général De Gaulle prônait l’utilisation de la radio comme outil de guerre dès les années ’30 (notamment dans son livre «vers l’armée de métier»). A la veille de l’armistice, il se trouve à Londres en vue de poursuivre la lutte contre les Allemands. Le 17 juin, le maréchal Pétain annonce l’armistice au peuple français à la Radio Nationale française; le lendemain, de Gaulle obtient du gouvernement anglais l’autorisation de pouvoir lancer, sur les ondes de la BBC, son fameux appel. Il dénonce la trahison de la France par ses chefs et appelle à la poursuite des combats depuis d’autres territoires. Cette intervention ainsi que les suivantes le feront connaître des Français dont la plupart n’avaient jamais entendu parler de ce général auparavant; ils ne connaissent donc pas son visage, ce qui incitera les radios sous contrôle allemand à le surnommer le général Micro par dérision.

Après le drame de la destruction de la flotte française par les Anglais à Mers el-Kébir le 3 juillet 1940 (pour éviter qu’elle ne tombe aux mains des Allemands),

Churchill offre à De Gaulle de pouvoir s’exprimer tous les jours cinq minutes à la radio.

Plusieurs émissions quotidiennes sont émises à destination de la France: «Les Français parlent aux Français», «Honneur et Patrie» animée notamment par Maurice Schumann. Toutes ces émissions sont soumises à la censure anglaise pour des raisons de sécurité militaire, ainsi qu’au contrôle politique des services de la BBC pour éviter que des programmes en différentes langues ne donnent des informations divergentes, ce qui nuirait évidemment à la crédibilité de la chaine. Contrairement à ce que leurs auditeurs imaginent, elles ne sont pas sous le contrôle du général De Gaulle. Le succès des émissions françaises de Londres va crescendo et le temps d’émission est adapté en conséquence: de 30 minutes par jour en 1939, il passer à 2h30 en 1940, 4h en 1941, 6h à la fin de l’année 1944.

Les relations entre De Gaulle et les Alliés ne seront pas toujours au beau fixe: en novembre 1942, les Anglais et les Américains débarquent en Afrique du Nord sans même en avertir le leader de la France libre. Celui-ci les soutient néanmoins, jusqu’à ce qu’il apprenne leur décision de négocier avec l’amiral Darlan, ancien membre du gouvernement de Vichy, Après avoir exprimé son point de vue sur Radio Londres, il sera privé d’antenne pendant plusieurs jours.

De l’autre côté du Channel

La première lettre d’auditeur, reçue à l’automne 1940, suscite une vive émotion dans l’équipe de Radio Londres, qui a enfin la preuve d’être écoutée. Elle va alors développer une stratégie pour fomenter un grand mouvement de résistance civile en France.

La première action est programmée pour le 1er janvier 1941. Ce jour là, les Français devront rester chez eux pendant une heure (de 14 à 15h en zone non occupée, de 15 à 16 h en zone occupée). Le mot d’ordre est diffusé à partir 23 décembre 1940. Le succès de l’opération fut mitigé parce que les Allemands purent attribuer au mauvais temps le fait que peu de personnes étaient sorties ce jour-là.

Malgré le succès incertain de cette première opération,la légitimité du général de Gaulle augmente et bientôt la radio sera utilisée pour promouvoir une autre action: obtenir que les Français retirent de la circulation les pièces de cinq sous que les Allemands cherchent à se procurer puisqu’elles sont en nickel, métal dont ils ont besoin pour leur industrie de guerre. Chaque Français est invité à retirer de la circulation huit pièces de cinq sous. L’opération est un succès.

Ensuite eut lieu la célèbre campagne des ‘V’. L’idée avait été lancée en janvier 1941 par la section belge de la BBC, dont le speaker avait demandé aux Belges de tracer des ‘V’ un peu partout en Belgique. Le succès de cette opération en Belgique, aux Pays-Bas et dans le Nord de la France avait incité la section française à faire de même au printemps 1941. C’est par le succès de cette campagne que les Anglais réaliseront le rôle capital que peuvent jouer les auditeurs dans le combat, selon Aurélie Luneau (p. 101).

Au cours de l’année 1942, ces actions prennent une autre dimension par la coordination avec la Résistance qui s’organise en France. Une première opération est menée conjointement à l’occasion du 1er mai 1942. Annoncée par des tracts et les journaux clandestins et relayée par Radio Londres, l’action consiste en une manifestation dans chaque localité de la zone non occupée devant la statue de la République ou, à défaut, devant la mairie. Les Français doivent y passer entre 18h30 et 19h30. Cette manifestation rencontre un grand succès. L’opération est réitérée le 14 juillet.

Réactions

Pour lutter contre l’influence de la radio londonienne, le régime pétainiste et l’occupant développèrent différents moyens:
- propagande en faveur du régime sur les radios françaises, où l’on se moque des émissions londoniennes et de leurs auteurs;
- brouillage des fréquences utilisées par la BBC;
- promulgation de lois interdisant l’écoute de cette radio;
- coupures de courant (très peu de postes fonctionnaient sur piles) ;
- finalement, en désespoir de cause (parce que cela nuisait également à leur propre propagande radiophonique), confiscation des postes de TSF.

Sur les conseils de Radio Londres, les Français se débarrassèrent de beaucoup de vieux postes hors d’usage à cette occasion.

Néanmoins, après plusieurs années de guerre, il devient difficile de se procurer un poste de TSF. Au marché noir, en 1943, des postes d’occasion se négocient à 5.300 F ou 7.000 F pièce, et les lampes de rechange valent de 7 à 800 F, alors que le salaire horaire moyen d’un ouvrier spécialisé est de 10 F (p. 204).

La BBC diffuse de nombreux conseils d’utilisation des postes de radio: comment les entretenir, ne s’en servir que pour l’écoute des émissions importantes afin de ne pas les user, former des groupes d’écoute. Des émissions en code Morse sont créées pour rester en contact avec des auditeurs en cas d’efficacité trop grande des brouillages allemands.

La fin de la guerre

Dans la deuxième partie de la guerre, la radio est utilisée pour donner des conseils de sauvegarde aux Français pendant les bombardements alliés: s’éloigner des zones à risque (côtes, usines, noeuds ferroviaires, villes). Son rôle est également de préparer les actions de soutien aux Alliés. Les Français les plus actifs doivent constituer des groupes, s’armer et rejoindre le maquis. Les autres devront aider les Alliés et les groupes organisés, mais éviter «tout soulèvement civil qui pourrait s’avérer dangereux» (p.264).

Les célèbres phrases codées adressées aux réseaux de Résistants, déguisées notamment en messages personnels, se multiplient à l’approche du débarquement du 6 juin 1944. Le célèbre «les sanglots longs des violons...» tiré d’un poème de Verlaine est «destiné au réseau ‘Ventriloquist’ qui doit déclencher le sabotage des voies ferrées situées en arrière des côtes de Bretagne et de Normandie» (p. 264).

Après la victoire

Les radios françaises de la collaboration, Radio Paris et Radio Vichy, cessent d’émettre les 16 et 17 août 1944 et leurs collaborateurs se replient sur l’Allemagne.

La passation de pouvoir entre Radio Londres et la nouvelle Radiodiffusion nationale française se fait dans une «atmosphère chaleureuse» (p. 292). Le 22 novembre 1944, la radio anglaise diffuse la dernière émission des «Français parlent aux Français» et les derniers membres de l’équipe encore présents à Londres prennent congé des auditeurs. Une partie d’entre eux intègrera la nouvelle institution radiophonique. Maurice Schumann devient le porte-parole du général De Gaulle avant de réaliser la brillante carrière politique qui l’amènera à devenir l’un des fondateurs de l’Union Européenne.

Conclusion

Ce livre relate une tranche de l’histoire du XXe siècle avec un souci d’objectivité et de précision digne d’une thèse universitaire, malheureusement dans un style qui ne s’accorde pas toujours avec l’enthousiasme que le sujet suscite.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Radio Londres 1940-1944

Les Voix de la libert
(Avec un CD)
Aurélie Luneau
Editions Perrin
Septembre 2005
350 p – 22,5 Euros

 
     

     
 
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