QUE SONT LES SANS PAPIERS DEVENUS?

Banc Public n° 98 , Avril 2001 , Vanessa CRASSET



Le  dossier des « sans-papiers » est devenu le dossier « régularisation ». Une partie du problème n'est plus débattue : si l'on parle aujourd'hui de régularisation -et encore faut-il voir en quels termes- peut-on pour autant dire que le problème des personnes sans papiers de séjour ni possibilité réelle de travail est résolu? Qui mieux que les « sans papiers de l'Eglise du Béguinage », dont la plupart n'ont que peu de chances d'être régularisés, pouvait répondre à cette question?
Depuis que l'église du Béguinage a brûlé, ses anciens occupants ont poursuivi dans une ancienne ambassade vide l'occupation qu'ils avaient commencée dès 1997. Occupation collective: en poursuivant envers et contre tout leur action, ils posent un acte politique signifiant que l'on n'a pas encore donné les réponses appropriées à leur revendication principale, à savoir: des papiers reconnaissant leur situation. Compte rendu de leur perception des événements.

 

Scission

Au début de l'occupation de l'église du Béguinage, se côtoyaient dans un même lieu des gens de toutes origines, de tous âges, chacun ayant vécu des expériences, dramatiques et brutales. Les rassemblait une situation commune liée à l'absence de reconnaissance officielle de leur existence, de leur droit à vivre dignement et légalement dans la société où ils estimaient avoir leur place. Beaucoup ont abandonné, pour se mettre au grand jour, une situation clandestine (plus de 10 ans pour certains) souvent plus confortable que ce qu'offrent les conditions de vie en groupe dans une église.

Bien vite des tensions vont apparaître entre les occupants de l'église. Ce qui s'explique par les conditions de vie mais surtout par la différences de statut entre sans papiers face aux autorités belges et aux associations. Différence qui explique aussi les disparités dans la manière de mener des revendications, certaines devenant plus nuancées pour les uns que pour les autres. Il ne pouvait être question pour les occupants, considérés comme des « réfugiés économiques », ou ne pouvant se satisfaire des conditions de régularisation proposées actuellement (être ici depuis plus de 3, 4 ou 6 ans, témoigner d'une bonne intégration dans la société belge et être en mesure, alors que l'on vit clandestinement, de prouver que l'on remplit tous les critères) d'accepter l'étude de dossiers au cas par cas). Alors que cela pouvait constituer une solution acceptable pour des gens qui pouvaient plus facilement évoquer la situation politique de leur pays et des circonstances sociales telles que la présence avec eux d'enfants nés en Belgique, les autres souhaitaient une solution globale pour tous les sans papiers et comptaient sur la solidarité et le jeu des associations présentes. Cette divergence expliquerait le départ de l'église de nombreux sans papiers, aidés par la perspective d'obtenir une aide sociale. Ce fut pour ceux qui restèrent à l'église une première déception puisque l'uniformité des « mots d'ordre » était tombée.
Représentativité?

Il est difficile de « parler au nom de tous les sans papiers » et ceux qui sont souvent présentés dans les médias comme les « représentants » des sans papiers sont loin de faire l'unanimité aujourd'hui. S'il est vrai qu'ils ont été des « porte-parole »à une période ou l'autre de l'occupation ce fut en raison de leur désignation par leurs pairs au début de l'occupation. Il ne convient plus dès lors de se présenter comme tels lorsque cette décision a été revue. Présenter les intérêts des sans papiers comme étants uniformes ne correspond pas à la réalité. Ceux (dont les occupants de l'Eglise du béguinage) qui ont décidé de ne pas céder aux sirènes du monde associatif '' à leurs côtés'', par crainte d'être déçus, d'être manipulés, ne sont objectivement plus représentés.

Rôle des associations

Il y a trois ans, la plupart des sans papiers n'avait pas idée des enjeux et des conséquences politiques que leur apparition soudaine soulevait. Ils avaient besoin pour poser des actes clairs et efficaces du soutien du monde associatif, plus au fait des règles du jeu politique belge. De même, d'un point de vue matériel, ils avaient besoin d'un soutien pour organiser leur vie à l'église.
Dès le départ, les diverses associations qui se sont investies ont fait un travail inestimable; sans elles et de nombreux voisins, connaissances, étudiants, professeurs- rien n'aurait été possible.

Mais aujourd'hui, le rôle de ces acteurs apparaît sous un jour différent. Une très large partie du monde associatif, la plus influente, a opéré parmi les sans papiers un choix au détriment de ceux dont la situation était moins facilement défendable ou qui ne se satisfaisaient pas des « solutions » défendues par ces associations ou par le gouvernement. Dès l'annonce d'une possible régularisation, la majorité des associations et des particuliers ont peu à peu cessé de se mobiliser et de les soutenir: la question de la portée qu'il fallait donner aux revendications était devenue un point d'achoppement.

Pourtant, la « solution » de la régularisation telle que conçue actuellement n'en est même pas une, ne fut-ce qu'en raison des critères de temps: les gens entrés en Belgique sans visa et qui n'ont pas d'enfants ici doivent justifier et prouver (ce qui est souvent difficile) leur présence depuis au moins 6 ans (5 si ils ont un enfant). Toute une série de gens restent donc sur la touche et continuent de vivre dans des conditions lamentables sans que personne ne s'en inquiète. Les sans papiers dans leur ensemble veulent continuer jusqu'au bout, c'est à dire jusqu'à l'obtention de papiers : ils ne peuvent envisager d'abandonner avant d'avoir obtenu la reconnaissance de leur existence d'abord, de leur droit à circuler librement ensuite. Les occupants de l'Eglise particulièrement, ne peuvent envisager d'abandonner ces revendications après trois ans d'efforts et de solidarité et refusent de ne récolter que silence et expulsions.

Trahison ?

Il y a chez de nombreux sans papiers la sensation d'avoir été trahi par une partie importante du monde associatif, sentiment présent, déjà, lorsque le Mouvement National pour la Régularisation des Sans Papiers de Mario Gotto encourageait à quitter l'église du Béguinage pour constituer un dossier en vue d'obtenir l'asile politique. De même, s'afficher comme garant de la défense des intérêts des sans papiers et présenter toute action entreprise comme allant dans ce sens et bénéficiant à tous est sans doute louable sous certains aspects mais masque une réalité importante : c'est avant tout le point de vue des associations - qui ont négocié - qui est médiatisé.
La difficulté à capter l'attention est une des raisons pour lesquelles les personnes rencontrées sont aigries. Il semble qu'il y ait une volonté de minimiser ce que pourraient encore avoir à dire les sans papiers qui se démarquent de la ligne de conduite adoptée par les associations. En témoigne un incident lors de la manifestation nationale du 10 décembre: les sans papiers de l'église du Béguinage étaient tous présents et entendaient se faire voir et se faire entendre. Mario Gotto et un Pierre Galland leur refusant le gueulophone, rien n'y fît: aucun d'eux ne put prendre la parole. Témoigne aussi de cet abandon d'une catégorie de personnes la disparition de l'aide matérielle pour les derniers occupants de l'église du Béguinage. Or, l'aide matérielle signifiait aussi aide logistique, relais médiatiques, composition et distribution de communiqués,etc-: bref, tout ce qui est nécessaire pour faire connaître une situation, une position.

Cela étant dit, il est vrai que beaucoup de sans papiers - ceux qui se retrouvent dans les critères - y trouvent leur compte et sont plus que satisfaits du travail des associations. Tous les sans papiers ne sont pas aujourd'hui dans la même situation matérielle. Certains travaillent et d'autres perçoivent une aide sociale.


Disparité des moyens d'existence

Tous les sans papiers ne sont pas aujourd'hui dans la même situation matérielle; certains travaillent et d'autres perçoivent une aide sociale. Mais, outre le fait qu'une inscription à l'Orbem est loin de garantir un emploi, nombre d'employeurs exploitent la précarité de leur situation et ceux des occupants qui ont demandé une aide sociale financière se sont vu opposer une proposition d'aide sous forme de gîte et de couvert , ce qu'ils ne peuvent accepter.
C'est, par exemple, avec une méfiance justifiée que les démarches du CPAS d'Yvan Mayeur (qui clamera que toute aide sociale proposée est refusée de même que les solutions de relogement qui ont suivi l'incendie de l'église) ont été accueillies; par le biais d'un ancien porte-parole, des déclarations ont été signées selon lesquelles certains étaient sans domicile fixe, et cela, leur avait-on dit, pour qu'ils puissent obtenir une aide sociale. Cette démarche a été perçue comme un moyen détourné mais quasi avoué de faire cesser l'occupation. En outre, certains ont craint qu'une telle pièce ne joue défavorablement dans leur dossier de régularisation et ont donc essayé, mais en vain, de récupérer les documents qu'ils avaient signé en toute confiance même si leur contenu n'était pas toujours très bien compris.

Amertumes

Les actuels occupants de l'ambassade reprochent le manque de souci du respect de leur point de vue et l'exploitation d'une image qui est la leur mais qui a été construite par d'autres. Reproches aussi quant à la représentativité des porte-paroles qui ne représentent pas tous les sans papiers, loin s'en faut. Aujourd'hui très amers, ils ont le sentiment d'avoir fait les frais de choix cruels alors qu'on leur annonçait vouloir les soutenir. Ce qui les désole également, c'est que finalement ces choix font le jeu des autorités belges: dissiper le mouvement social qui a fait suite au meurtre de Semira Adamu tout en n'accordant qu'un minimum.

 

Vanessa CRASSET

     
 

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