UN GRAND COUP D'EPONGE

Banc Public n° 97 , Mars 2001 , Catherine VAN NYPELSEER



L'invention des farines animales dans les années 1970 en Angleterre fut une découverte à première vue formidable du point de vue économique et écologique: ce recyclage des déchets de l'industrie de la viande permettait d'éviter le recours à des méthodes d'élimination (mise en décharge, incinération)de plus en plus problématiques vu les quantités produites, tout en permettant d'augmenter de façon extraordinaire les rendements des productions agricoles d'élevage (viande, lait).

Le seul problème, c'est que cette instauration du cannibalisme chez les ruminants, sur le mode industriel, a entraîné la propagation phénoménale d'une maladie alors inconnue, dite "maladie de la vache folle" dont le vecteur, extrêmement résistant, n'est pas éliminé lors du processus de fabrication des farines - à la différence des virus et des bactéries.
Le "livre-enquête" que vient de sortir le journaliste français Eric Laurent vise à permettre au public de se faire une opinion sur les risques encourus de contracter la maladie de Creutzfeld-Jacob, la forme humaine de la maladie de la vache folle. Ce journaliste a voulu aller à l'encontre d'une tendance selon lui du monde politique français à minimiser les risques pour la santé publique pour inciter la population à consommer les productions agricoles dangereuses, sous la pression des petits éleveurs, très puissants électoralement en France.

Comme, paradoxalement, cette préoccupation entraîne une volonté de freiner la recherche scientifique dans le domaine, l'ouvrage ne peut que faire état des doutes qui existent quand à l'innocuité de telle ou telle production agricole. En voici un aperçu:

La viande

Aucune expérience n'a été menée pour vérifier l'infectivité de la viande des bovins atteints de l'encéphalite spongiforme (ESB). Tous les scientifiques contactés par Eric Laurent pour l'élaboration de son livre lui ont affirmé que "le muscle contient forcément des prions, en plus faible concentration que les abats spécifiés"1. Selon lui, "Les chercheurs ont détecté l'infection à l'intérieur des muscles d'une multitude d'animaux, du hamster au mouton (...). Pourquoi les choses seraient-elles différentes avec les vaches ?" 2. En effet, en plus de l'infectivité provenant éventuellement du muscle, la viande contient des nerfs et du sang. Le système nerveux est la cible de la maladie, et il est prouvé que le sang des moutons atteints de la tremblante ainsi celui des humains atteints de la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeld-Jacob dérivée de l'ESB contiennent des prions. Il y a donc très peu de chances que le sang des bovins atteints de l'ESB en soit dépourvu! A la colère de l'auteur, les expériences nécessaires pour s'en assurer - pourtant peu élaborées - n'ont pas été menées.Le lait

La contamination du lait, produit issu comme chacun sait d'un bovin, que la course à la productivité dans l'agriculture classique a conduit à alimenter avec des farines animales, ne peut être exclue: pour les chercheurs sérieux, il est illusoire d'isoler les différentes parties de l'animal, bien que le degré de contamination y soit variable. Vu la très grande résistance de l'agent de la maladie, la stérilisation du lait n'est pas susceptible de le débarrasser des agents infectieux s'il en contient. Le fait qu'il s'agisse d'un liquide en diminue cependant la nocivité: il traverse plus vite l'intestin.

Les autres animaux de ferme

Il est possible que la maladie de la vache folle soit la forme bovine de la tremblante du mouton. On sait que cette maladie se transmet à l'homme. La fameuse barrière des espèces - qui empêche votre chat d'attrapper la varicelle de votre enfant - ne lui est donc pas opposable. Or, les farines animales ont été utilisées égalemment pour l'alimentation des porcs, poulets, moutons... Autant de viandes à considérer comme suspectes ?

Les poussières

La mise en contact directe avec des farines animales, par exemple par des poussières provenant d'usines de fabrication ou de sites de stockage, est sans doute un facteur de contamination. Ceci expliquerait les trois cas du village d'Arthorpe en Angleterre: le siège de la compagnie qui contrôle 70% du marché des farines animales anglaises se trouve à six kilomètres du village.

L'infectivité des poussières explique également que des animaux n'ayant jamais été nourris avec des farines animales puissent être touchés: le transport des différents types de granulés se faisant dans les mêmes récipients, il y a fatalement eu desmélanges de poussières animales dans l'alimentation à base végétale.

Les opérations chirurgicales

Si l'origine de l'épidémie humaine est bien alimentaire, son ampleur implique d'autres risques. En effet, cette maladie tellement contagieuse que certains médecins refusent de pratiquer des autopsies lorsqu'une encéphalite spongiforme est suspectée, et qui se transmet notamment par le sang, pourra se propagera lors des opérations chirurgicales (il est très difficile de désinfecter les instruments ayant été en contact avec des prions (3)) et, bien sûr, des transfusions sanguines.

Conclusion

Ce livre passionnant se lit comme un ouvrage de science fiction. Hélas, il semble que la catastrophe soit bien réelle. Elle pourrait bouleverser fondamentalement notre mode de vie. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées? De notre incapacité à nous organiser qui laisse certains d'entre nous jouer aux apprentis-sorciers avec notre petite planète résultera une nouvelle réduction de notre liberté, au niveau de notre alimentationcette fois. Vous avez dit progrès ?

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Untitled document

Eric LAURENT, Le grand mensonge, Le dossier noir de la vache folle, éd.Plon, 202p. 635 Fb.

(1) p. 34
(2) p. 44
(3) p.189 et suivantes

 
     

     
 
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