SEMIRA ADAMU ET FRANZ KAFKA La justice, les filles et l'éternité

Banc Public n° 88 , Mars 2000 , Yves LE MANACH



LE HASARD, QUI EST, AVEC LA nostalgie, l'une des manifestations visibles de notre inachèvement, fait curieusement les choses. En même temps que j'écrivais Le vertige du temps dans les sciences humaines (Artichaut 48), je cherchais un texte que j'aurais pu dédier à Semira Adamu, la jeune nigérienne morte étouffée par le coussin de la justice belge. Je voulais faire en sorte que la mort d'une jeune Africaine ne soit pas un prétexte pour éluder la misère de ma vie quotidienne, une manifestation de militantisme tiers-mondiste, mais l'occasion de m'interroger sur la qualité de mon existence. Comme je voulais coller à l'actu-alité (faire vite), je pensais dédier à Semira Adamu un beau texte d'un auteur que j'aime.

Peut-être parce qu'il a consacré son oeuvre à parler de sa propre aliénation, je pensais à Kafka et à sa nouvelle La colonie pénitentiaire. Je m'aperçus rapidement que ce texte n'était pas approprié au but que je lui destinais. Racontant l'histoire d'une machine à écrire la loi en lettres de sang dans la chair des condamnés, il convenait mieux à mes textes sur le langage qu'à l'hommage que je voulais rendre à la jeune victime de l'absurdité. Déçu, je m'endormis sans achever la nouvelle, omettant de marquer ma page.

Le lendemain, à peine réveillé, je voulus reprendre ma lecture. Les cahiers décousus, les pages non massicotées qui avaient été coupées par le premier lecteur avec une machette émoussée, rendaient le livre difficile à feuilleter, je ne parvenais pas à retrouver la page sur laquelle je m'étais endormi. Par contre je tombai sur une corne que j'avais faite la première fois que j'avais lu ce livre. Il s'agissait de la page 28 de l'Introduction de Jean Starobinski que je n'avais jamais achevée - probablement découragé par les subtilités du Zohar. Ne résistant pas à l'appel du temps, je repris ma lecture là où je l'avais laissée quinze ans plus tôt. Quelle ne fut pas ma surprise !

Starobinski écrivait à l'endroit exact où je l'avais abandonné : « L'homme dans le péché est divisé et c'est en même temps l'univers qui est divisé. De toutes les divisions qu'il éprouve, le signe essentiel est l'antagonisme qui oppose le temps à l'éternité : le temps exclu de l'éternité, l'éternité exclue du temps, - deux réalités fermées sur elles-mêmes et inconciliables. Le problème se pose en termes d'existence : le moi temporel se connaît déchu de sa détermination éternelle, condamné à vivre en dehors de son identité et de sa validité plénière, à l'état de fragment. L'existence est réduite en lambeaux par une temporalité discontinue. »

Starobinski me disait que mon moi temporel, cet arc de volonté compris entre ma naissance et ma mort et qui constitue mon achèvement, est antagonique avec l'éternité qui, n'ayant ni commencement ni fin, est inachevée. Et il disait que cet antagonisme entre l'achevé et l'inachevé était le résultat du péché. Même si je ne comprenais pas ce que le péché venait faire là, je trouvais posée l'une des trois questions qui m'obsédent depuis l'enfance : la question de l'éternité. Alors qu'au XIXe siècle les sciences sociales avaient introduit le vertige du temps dans l'étude de l'histoire, Starobinski, non seulement introduisait ce vertige dans notre présent, mais il posait la question de notre réunification à l'éternité, encourageant ainsi mon refus du four à micro-ondes et du téléphone portable.

L'auteur faisait ensuite remarquer que Kafka, dans certains de ses romans, amputait son propre nom pour le réduire au simple « K » initial, se réduisant lui-même à n'être qu'une sorte de fantôme : « K. ne paraît posséder ni mémoire ni futur, rien de ce qui établit la personne dans sa complète amplitude ». Pour Starobinski, ce qui manquait au nom mutilé: « c'est une part de l'âme qui a été ôtée. Or, l'âme ne retrouvera son unité que le jour où l'homme pourra épouser son nom entier. »

Même s'il le faisait d'une manière qui me semblait excessivement ésotérique, Starobinski posait la question que je nomme, en souvenir de mon adolescence solitaire, la question des filles. L'homme ne peut épouser son nom entier, être complet, qu'en épousant une femme. D'ailleurs Starobinski désignait l'homme au nom incomplet comme étant le célibataire : « c'est précisément la situation des héros de Kafka, et de Kafka lui-même. Kafka est l'homme des épousailles impossibles.»

Starobinski se demandait ensuite si le célibataire Kafka, réduit à la lettre initiale de son nom, n'exprimait pas un doute, une incertitude terrible : « est-ce l'homme qui n'a pas la force de se rejoindre lui-même, ou est-ce au contraire Dieu qui n'est pas assez fort pour donner à l'homme cette plénitude de l'être dont il est frustré ? ».

La réponse de Starobinski m'alla droit au coeur : « Kafka interjette appel. Et ici le langage "judiciaire" n'est pas inopportun pour exprimer la situation de cet homme : il campe dans le déni de justice. Si le héros de Kafka est un tel quêteur de justice, c'est que le drame du péché - la blessure qui a divisé le temps et l'éternité - ne peut trouver sa guérison que dans un acte de justice - dans une justification. Il faut se justifier ou être justifié ; conquérir la justice de haute lutte, ou la recevoir humblement. Que la justification vienne de nous-mêmes, ou de la transcendance, c'est toujours pour la même réconciliation qu'elle est attendue, et cette réconciliation donnera l'unité en intégrant le temps à l'éternité, mais sans annuler aucun des deux termes antagonistes. » Ainsi se trouvait exposée

la troisième des questions qui m'obsèdent, celle de la justice.

En cherchant un texte pour honorer la mémoire de Semira, et tout en ressentant une frustration à l'idée que je ne pourrais jamais le lui faire parvenir (en tout cas en ce temps et en ce lieu), je trouvai la confirmation qu'il existait un lien entre l'éternité, les filles et la justice. Si les êtres ne peuvent guérir de la blessure qui dissocie le temps et l'éternité (l'achèvement et l'inachèvement), c'est à cause d'une justice inadaptée. Je me demandai alors si ce que Starobinski appelait le péché n'était pas cette justice faite de fictions et de vides juridiques et tout offerte à l'injustice. Il m'apparaissait évident que l'acte de justice revendiqué par Kafka ne résidait pas dans une révision de la législation sur l'émigration ou dans la suppression de la procédure du coussin, mais dans un acte d'amour. Cette approche du droit me semblait agréablement en rupture avec le juridisme étroit de l'humanisme contemporain.

Je n'étais pas arrivé au bout de mes surprises. Après s'être demandé si le désespoir de Kafka ne venait pas du fait qu'il avait manqué à jamais la communication avec l'être, Starobinski écrivait : « C'est là l'ambiguïté fondamentale dont toute l'oeuvre de Kafka est nourrie. Cette ambiguïté peut s'exprimer en d'autres termes : Suis-je accepté ou refusé ? ». Je faillis tomber de mon lit - ce qui, après tomber de sa chaise, est la chose la plus vexante qui puisse arriver à un homme d'action.

Non seulement Starobinski me montrait que ma tentative pour établir un lien entre la justice, les filles et l'éternité était légitime, mais lui-même posait ces questions en termes d'identité : suis-je accepté ou refusé ? En posant cette question de la reconnaissance, il posait la question plus vaste de la communication et de son organisation : de quelle manière sommes-nous organisés pour être reconnus, aimés ? Je songeai avec amertume à l'interruption de l'Atelier emploi organisé par la Ligue des Droits de l'homme.

Starobinski citait Kafka :
«L'éternité n'est pas l'arrêt de la temporalité. Ce qui est accablant, dans la représentation que nous nous faisons de l'éternel, c'est la justification que le temps doit rencontrer dans l'éternité, et qui nous est incompréhensible ; et ce qui en est la conséquence : la justification de nous-mêmes, tels que nous sommes.»

Kafka disait que nous nous faisons une représentation de l'éternité, cette représentation est une justification de notre vie entre notre naissance et notre mort, une justification de notre achèvement. N'ayant pas su saisir où se situait, en nous (dans l'amour, dans la justice), notre part inachevée, nous cherchons à justifier la haine, l'injustice et la mort.

« L'éternel, écrivait Armand Robin, c'est l'adhérence entière à un instant, la compréhension intégrale d'une journée. ». Il suffirait que l'espace d'un instant nous fassions l'expérience de cet intégralité, que nous éprouvions, ici et maintenant, l'absence d'un début et d'une fin, pour que nous réconciliions le temps et l'éternité, et connaissions la plénitude. Or c'est cette plénitude, qui accompagne tout acte d'amour, de reconnaissance et de justice, qui a été refusée à Semira, qui nous est refusée.

Je ne sais pas si Semira Adamu avait rencontré l'amour et encore moins si elle était en quête d'inachèvement. Par contre, il est certain qu'elle a campé de longs mois dans un déni de justice aggravé de violences physiques. Le fait qu'elle ait été reconnue par une partie non négligeable de l'opinion belge n'a pas empêché que l'incompréhension l'envoie connaître la seule éternité que notre civilisation accepte: la mort.

*
La Colonie pénitentiaire raconte le contraire de ce qu'à vécu Samira Adamu. C'est l'histoire d'un touriste qui visite une île qui a une vocation carcérale. Déboussolé, le touriste en a rapidement assez et quitte l'île. Deux habitants, un simple soldat et un condamné profitent de l'occasion pour tenter de s'enfuir avec le voyageur. Voici les dernières lignes de cette histoire : « Dans le café, le soldat et le condamné avaient rencontré des connaissances qui les avaient retenus. Mais ils avaient sans doute très vite interrompu leur conversation ; en effet, alors que le voyageur n'avait pas encore dépassé le milieu du long escalier qui conduisait aux embarcations, ils se précipitaient déjà à sa poursuite. Vraisemblablement, ils voulaient au dernier moment contraindre le voyageur à les emmener avec lui. Le voyageur discutait en bas avec un batelier, pour se faire conduire à bord du vapeur ; pendant ce temps, les deux hommes dégringolèrent l'escalier à toute vitesse, sans mot dire, car ils n'osaient pas crier. Mais lorsqu'ils arrivèrent en bas, l'étranger était déjà dans un canot, le batelier larguait les amarres et s'éloignait de la rive. Ils auraient encore pu sauter dans le canot, mais le voyageur souleva une lourde corde à noeud et fit mine de les en frapper, ce qui les empêcha de faire le saut. »

*

Comme je rédigeais ces lignes, je pensais que si Semira Adamu n'avait pas été assassinnée, je n'aurais certainement pas relu le livre de Kafka et encore moins l'Introduction de Starobinski. Ou alors je les aurais lu plus tard et différemment. J'éprouvai alors le sentiment amer que, d'une certaine manière, pour moi, la mort de Semira avait été utile à quelque chose. Pourtant je n'éprouvais pas de sentiment de culpabilité, seulement celui d'une plus grande absurdité.

Novembre 1998 a

Yves LE MANACH

     
 

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