BREVES RENCONTRES

Banc Public n° 65 , Décembre 1997 , Yves LE MANACH



Mon premier compagnon d’établi

Mon premier compagnon d’établi fut un nommé G. C’était un ouvrier petit et malingre qui était proche de la retraite.
Alors que je sortais tout juste du centre d’apprentissage, le fait qu’il utilisât un cartable d’écolier en guise de musette m’amusa beaucoup. Peut-être n’avait-il pas voulu abandonner son enfance ?
G. n’était pas très bavard. En fait, en dehors du salut matinal, je ne me souviens pas qu’il ne m’ai jamais dit un seul mot. mais il n’était pas un compagnon désagréable pour autant. Il était autre part.

Tandis que j’ébavurais et embrevais les trous d’épinglage de montagnes de raidisseurs, G. plongeait sous l’établi avec une bouteille de 25 cl. vide et la remplissait à l’aide d’un des quatre litres de vin rouge qui garnissaient son cartable. Les autres ouvriers se donnaient des coups de coudes et disaient : « Regardez, G. descend à la cave! ». Ne montrant jamais que 25 cl. à la fois, G. pouvait passer pour sobre.
Embauché au début du mois de juillet, j’accompagnai les autres ouvriers pour les congés payés du mois d’août. G., avec quelques autre, resta pour faire la permanence.
En revenant de congés nous apprîmes que G. était mort. Il était tombé sous les roues d’un Fenwick et était mort sur le coup, écrasé dans l’usine à quelques mois de la retraite.
Je n’avais que deux mois de travail derrière moi, dont un mois de congés payés, mais j’avais déjà compris que si la vie d’usine n’était pas facile pour les adolescents, elle n’était pas commode non plus pour les anciens.
Cet accident dramatique, conjugué avec la gentillesse d’A., le militant syndical de notre équipe, influença fortement mon adhésion au syndicat. Plus tard j’ai compris que j’aurais mieux fait de m’enfuir de cette usine en courant. Hélas, c’était trop tard.

Transports solitaires

A cette époque là j’étais aide-magasinier intérimaire chez Toyota à Diegem, dans la Brabant flamand. Un matin, alors que j’avais raté le car de l’entreprise et que je gagnais mon travail avec l’autobus de la STIB, un jeune ouvrier avec lequel j’avais travaillé quelques mois auparavant, monta à la Place Madou. Me reconnaissant, il vint s’asseoir à mon côté.
Il me raconta qu’il avait trouvé une place fixe dans le zoning industriel d’Evere. Il était content de sa nouvelle entreprise. C’était une entreprise moderne. Tout le monde s’y tutoyait, y compris le directeur, un jeune cadre plein de dynamisme, qui, d’ailleurs, venait travailler en moto.
Il bénéficiait de nombreux avantages extra-légaux, tels que l’horaire mobile ou les chèques-repas. La direction avait organisé des cercles de qualité qui permettaient au personnel de s’exprimer librement et de prendre des initiatives pour l’organisation du travail.
Mais ce qui lui plaisait le plus c’était l’environnement. De son établi il pouvait voir, au travers des larges baies, les pelouses, les massifs de roses et d’aubépines, les arbres en fleurs. Des pies et des geais se poursuivaient dans les branches et des lapins couraient dans l’herbe. L’été le ciel bleu et le soleil le ravissait, l’hiver la neige le rendait mélancolique.

Discrètement, tandis qu’il me parlait, j’observai mon jeune compagnon. Son pantalon était élimé et ses baskets étaient avachis. Ses cheveux étaient gras et négligés. Son visage mal rasé était pâle et il semblait fatigué. Arrivé à Evere, il me salua, sauta du bus, serrant sous son bras le sac de plastique Aldi où il serrait ses tartines, il s’éloigna en courant parmi les flaques d’eau car il était en retard.

Conseil syndical

Au début des années 80, j’eus l’occasion de rencontrer Jean-Pierre V. à plusieurs reprises. A cette époque il ne jurait que par Thucydide, les Guerres du Péloponnèse et Alcibiade, dans lesquels il voyait à l’oeuvre la puissance de la communication dans toute sa cruelle beauté.

Quelques années plus tard, découvrant ce livre dans le catalogue du libraire Alain Ferraton, je m’empressai de me le procurer. Il s’agissait de l’édition L. Hachette et Cie de 1863 avec une introduction et des notes de E.-A. Bétant, directeur au gymnase de Genève, que j’acquis pour la somme de 300 francs. Bref, c’était une bonne affaire.

Les bons livre d’histoire sont aussi des livres d’aventures et je trouvai là un moyen de passer agréablement mes obligatoires et longues fréquentations des transports en commun.
Un mercredi soir, comme j’étais arrivé en avance à la réunion mensuelle du conseil syndical, je continuais ma lecture pour faire passer le temps. J’en étais arrivé au passage où Hippocratès, ayant parcourut le front de l’armée athénienne, la harangue en ces termes : « Athéniens, mon exhortation sera brève ; mais qu’impporte à des gens de coeur ? Mon but n’est pas de relever votre courage, mais de vous en faire souvenir. Que nul de vous ne s’imagine que nous affrontons le péril sur une terre et pour une cause qui nous sont étrangères. C’est sur leur territoire, mais c’est pour le notre que nous allons combattre...» C’est alors que le jeune délégué de chez Volkswagen qui était assis près de moi me demanda ce que je lisais.
La question me gênait un peu, je sais bien que mes lectures ne sont pas très orthodoxes. Si encore j’avais eu entre les mains, Dieu m’en préserve, un livre de Bernard-Henri Levy, je n’aurais pas hésité un seul instant, mais là, Thucydide... Après cette légère hésitation que, je l’espère, mon compagnon n’eut pas le temps de remarquer, je me décidai :
— Je lis l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse.
A peine avais-je eu le temps d’achever ma phrase, que mon compagnon me répondit du tac au tac :
— Ah! oui, le bouquin de Thucydide !
Vous devinez quelle fut ma surprise. Ainsi je n’était pas le seul métallo bruxellois à aimer les lectures extravagantes.

Bientôt, l’entreprise pour laquelle je travaillais ferma ses portes et je me retrouvai au chômage. Je n’eus plus l’occasion de me rendre au conseil syndical ni de faire plus ample connaissance avec ce jeune délégué.
— Camarade! Toi qui connais les prouesses de Lacédémone, reçois mon salut !

L’Europe sociale au début des années septante

Ouvrant la boite en carton qui protégeait mon achat, je trouvai le certificat d’emballage suivant :

 

U.G. GLASS CONT. LTD CASTELFORD

SORTERS N° 545

Any complaints must be accompagned by this note

Anonyme sorter n° 545 qui emballait des marchandises à Castelford au début des années septante, je profite de l’occasion qui m’est donnée pour t’envoyer mon cordial salut !

Yves LE MANACH

     
 

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