SHAKE HAND

Banc Public n° 57 , Février 1997 , Catherine VAN NYPELSEER



Benjamin R. Barber est un Américain qui se pose des questions sur l’économie de marché. Il voit l’évolution actuelle du monde, suite notamment à la chute de l’empire soviétique, comme le triomphe sans partage des marchés et de la communication de masse, qui est aux mains de groupe multinationaux de plus en plus puissants et concentrés, intégrant la production et la promotion de leurs produits, ainsi que celle du style de vie américain ou occidental qui crée le besoin de ces produits. Pour lui, contrairement au discours tonitruant actuel (le président Clinton emploie l’expression “marchés démocratiques” lors de ses voyages à l’étranger), les marchés ne sont pas nécessairement synonymes de démocratie.

Ils ont besoin de stabilité politique, mais s’accommodent très bien de la dictature, comme ils l’ont montré par exemple en Amérique latine dans le passé ou en Chine actuellement. Ils n’ont que faire de citoyens critiques, ingrédient de base de la démocratie, et s’attachent plutôt à façonner des consommateurs manipulables. Sont-ils en train de transformer le monde en un gigantesque parc à thème façon Disney World? Barber en voit des signes avant-coureurs préoccupants dans la nomination de Sylvester Stallone comme chevalier des Arts et Lettres par le gouvernement français ou dans le succès des restaurants Mac Donald’s et Kentucky Fried Chicken au Japon.
Les marchés dépendent de moins en moins des États, les entreprises n’étant plus situées en des lieux déterminés - et il cite comme exemple l’inscription suivante lue sur un circuit intégré “Fabriqué dans un ou plusieurs des pays suivants: Corée, Hong Kong, Malaisie, Singapour, Taiwan, Ile Maurice, Thaïlande, Indonésie, Mexique, Philippines. Le pays d’origine exact est inconnu”. Ils échappent donc aux systèmes juridiques de contrôle démocratique qui sont des émanations des Etats-nations, et n’aspirent pas à la construction d’un tel système au niveau mondial. Tout ce qui les intéresse, c’est d’avoir un cadre minimal permettant de faire des affaires: respect des contrats, relations commerciales et monétaires, etc.
Ces conditions actuellement remplies permettent l’extension spectaculaire de McWorld, le meilleur des mondes (virtuels) possibles, qui ravage les cultures anciennes comme une moissonneuse-batteuse planétaire dévorerait nos forêts sauvages pour nous les restituer ensuite fièrement sous forme de boîtes d’allumettes - ou de parcs à thème.
A côté de McWorld, il y a “Djihad”, qui représente la violente défense des particularismes locaux ethniques, religieux, culturels de communautés liées par le sang. Si les habitants de McWorld - vedettes des médias, programmeurs, banquiers internationaux, metteurs en scène, avocats, pilotes de ligne - mènent la même vie partout (comme dans cette ville nouvelle appelée SCEEPZ en Inde où, au beau milieu d’une région misérable, des programmeurs indiens écrivent des logiciels pour Swissair et d’autres multinationales), les tenants de “Djihad” défendent farouchement leurs particularismes. McWorld unifie le monde par dessus les États nations, qu’il prive de leur capacité de décision politique, tandis que “Djihad” tend à désintégrer ces derniers de l’intérieur. A première vue, “Djihad” et McWorld sont antagonistes. Mais la situation n’est pas aussi simple. “Djihad” et McWorld sont deux extrêmes qui s’attirent, se nourrissent l’un de l’autre et s’entendent parfaitement contre leur ennemi commun: la démocratie que seule peut créer la société civile érigée en nation. Leur entente apparaît pour Barber dans une multitude de petits faits montrant leur interpénétration, qu’il relève avec délectation: les juifs orthodoxes ou les néo-nazis se servent de la musique rock pour faire passer leur message, pendant que “les intégristes élaborent des conspirations virtuelles sur internet” ; les “snipers” serbes portent des jeans et des tennis et les mollahs iraniens regardent Dynasty et les Simpson...
Ni “Djihad” ni McWorld ne feront évoluer le monde vers la démocratie. Leur jeu dialectique nous conduit à de nouvelles “formes de tyrannie” qui vont d’une évidente barbarie à “la contrainte invisible de la société de consommation”.
L’idéologie du choix fait croire au consommateur qu’il est libre parce qu’il peut choisir entre “seize marques de dentifrice, onze modèles de camionnettes”; elle tente de l’empêcher de “ne pas choisir” (c’est-à-dire de ne rien acheter), et ne lui permet pas non plus d’échapper aux conséquences de l’addition de l’ensemble des libres choix individuels des autres consommateurs. Celles-ci s’imposent à lui de façon quasiment inéluctable, ce qui est évidemment le contraire de la liberté! Un exemple en est le choix entre de nombreux modèles de voiture, au détriment de la possibilité de choisir entre transports individuels et transports en commun, ainsi que de celle de vivre dans un environnement sain, une urbanisation harmonieuse, ou de ne pas subir des embouteillages. Ces caractéristiques de la vie urbaine “n’ont jamais fait l’objet d’un choix de la moindre instance démocratique” (p. 222).
Seul espoir de salut du monde pour Barber: la promotion de la démocratie réelle, basée sur une société civile forte. Au lieu de nous demander “comment diviser ou internationaliser ou pacifier des pays en voie de désintégration”, le vrai défi est de savoir “comment rendre ces pays démocratiques” (p.301). Mais nous savons bien, en Europe, que la démocratie ne s’impose pas de l’extérieur, elle se conquiert de l’intérieur. Comme un réalisateur hollywoodien chargé de transposer sous une forme digérable par le public américain un film européen à succès, Barber a repris beaucoup d’idées exprimées depuis longtemps chez nous en élaguant quelque peu le discours. Bien enraciné dans son particularisme local, il propose à ses compatriotes une réflexion dans une forme accessible pour eux, ce qui leur permettra peut-être d’élargir à un large public et donc de démocratiser le débat au sein de la puissance qui domine le monde actuellement. Pour un lecteur européen, outre l’intérêt documentaire de savoir ce qui se discute aux États-Unis, le livre apporte une représentation imagée plus palpitante qu’un aride traité d’économie politique de certaines questions actuelles.


Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Djihad versus McWorld, par Benjamin R. Barber, Editions Desclée de Brouwer

 
     

     
 
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