Comme nous sommes à l’IFCAD dont l’objectif est le développement en particulier de l’Afrique, je voudrais faire quelques commentaires sur la situation géopolitique du continent.
C’est évidemment la situation en RDC qui requiert notre plus grande attention. Cet immense pays, qui compte plus de cent millions d’habitants, est malade depuis des dizaines d’années et ne se remet ni de la colonisation, ni du régime de MOBUTU. L’insécurité, voire des guerres larvées font que le régime actuel ne parait contrôler effectivement que la région autour de Kinshasa. Enfin, le pays est en proie à l’est à une guérilla brutale manifestement soutenue par deux pays voisins. Cette guerre a fait depuis une vingtaine d’années peut-être un million de victimes voire plus, mais ne suscite guère l’inquiétude du monde. Il faut croire que les victimes en Afrique n’ont pas le même poids que celles en Ukraine ou en Palestine. (…)(1)
Début de l’année 2013, c’est le Mali qui a été à la une de l’actualité : l’intervention française avait permis d’éviter la partition du pays et surtout le chaos avec son cortège d’exactions et de crimes ; la situation était loin d’être réglée avec le nord, mais elle était stabilisée. On peut donc dire qu’on avait évité le pire, mais que l’Europe était restée particulièrement frileuse dans cette affaire, se contentant de déployer des moyens logistiques. Les armées africaines étaient cependant venues en appui et avaient joué un rôle important à côté des forces françaises. En 2014, la situation paraissait figée. En 2020, la situation, déjà très tendue, ne s’était guère améliorée et la réconciliation entre le nord touareg et le sud était de plus en plus compromise. Par ailleurs, les pertes françaises (50 militaires depuis 2013) étaient de plus en plus douloureusement ressenties et risquaient à terme d’entrainer le retrait français, comme nous l’écrivions en 2021.La situation s’est cependant précipitée à la suite du coup d’état et de la volonté des militaires de chasser les Français et les Européens. C’est de fait ce qui s’est passé en 2022 : l’armée française s’est retirée en laissant la place aux Russes et au groupe WAGNER, sorte d’armée privée payée par Moscou. Cela étant, contrairement à ce que nous commentions en 2023, la situation ne s’était pas détériorée puisque le gouvernement de Bamako paraissait s’être imposé et avait repris certains territoires aux séparatistes touarègues. Cela ne signifiait pas que le combat était gagné mais cela signifiait que des points étaient marqués malgré l’absence des armées occidentales. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, on ne peut nier qu’un sentiment national fort, peut-être un peu naïf, se fait jour doublé d’un sentiment très francophobe. Cela étant, tout a basculé en 2024 avec la défaite cuisante du groupe Wagner et des forces armées maliennes lors de la bataille de Tin Zouatine, dans le nord du pays, en zone touarègue. Depuis, la situation n’évolue guère dans la zone touarègue ; dans le reste du pays, les groupes djihadistes ne semblent pas affaiblis et continuent à contrôler des territoires importants.
Il serait peut-être opportun de réfléchir sur les aides de l’Europe aux pays africains. Est-il bien utile d’imposer à ces états des standards démocratiques et juridiques européens au risque de provoquer un rejet ? Toutes les initiatives dans ce sens qui ont été menées en Afghanistan, en Irak se sont soldées par des échecs cuisants. Quand le Mali a appelé à l’aide, était-il utile, à côté de l’aide militaire dont il avait besoin, de lui imposer la modification de son système juridique selon des standards conçus pour l’Europe et de détacher à Bamako différents experts dont certains connaissaient à peine le français mais étaient spécialisés en droit public européen. Qu’est-il resté de cette mission ? Rien ! L’Europe devrait apprendre à décoloniser sa pensée et se limiter à fournir les aides qui lui sont demandées sans s’immiscer dans la gestion interne des pays. Le soi-disant devoir d’ingérence ne s’impose pas et reflète une sorte de pensée néocoloniale. Les différents pays africains ont chacun une histoire qui a forgé leurs coutumes et leur mode de gouvernement, que cela plaise ou pas ; certes, en cas de violation manifeste des droits de l’homme ou en cas de massacres de population, il faut réagir et ne pas fermer les yeux mais la voie diplomatique est là pour cela.
Par ailleurs, le Mali, grand comme deux fois la France et peu peuplé, est difficile à contrôler et la porosité de ses frontières nord, est et sud permet le passage de groupes terroristes, extrêmement dangereux pour la stabilité du pays et de ses voisins. A travers la situation au Mali, c’est donc toute la région du Sahel qui est menacée, voire le nord des pays du golfe de Guinée.
En effet, c’est la situation dans l’ensemble du Sahel qui parait grave. Après les coups d’état au Mali et au Burkina, c’était au tour du Niger de renverser son président pourtant régulièrement élu. La CEDEAO a condamné le coup d’état et a agité la menace d’une intervention militaire. Quant à la France, elle s’est cabrée sur une position colonialiste en voulant à tout prix maintenir son ambassade à Niamey. Finalement, le bras de fer s’est conclu par le retrait de la France et la rupture des relations diplomatiques. L’attitude de la France et de son président a été incompréhensible et s’est inscrite dans le maintien d’une politique révolue.
Entretemps, ces trois pays ont constitué une nouvelle alliance militaire, l’Association des états du Sahel (AES), qui devrait évoluer vers une intégration économique et administrative. Alors que peu d’observateurs accordaient du crédit à cette initiative, on observe que, deux ans après, non seulement elle se maintient mais parait même se développer. Cela étant, elle ne parait pas réussir sur le plan de la lutte contre le terrorisme, puisque, selon des observateurs, l’insécurité a augmenté depuis l’expulsion des troupes occidentales.
Entretemps, la position française ne cesse de se détériorer puisque que, après l’expulsion des troupes françaises des pays de l’AES, c’est au tour du Sénégal et du Tchad de mettre fin à la présence de bases françaises sur leur territoire. Et ce ne sont pas les déclarations maladroites du président MACRON « on a oublié de nous dire merci » qui vont atténuer ce désengagement. Cela étant, la fin de la Françafrique, dans ce qu’elle avait de structure néocoloniale, n’est surement pas une mauvaise chose et devrait permettre à la France et aux pays africains de rétablir des relations plus équilibrées. ( …)
Enfin, au Cameroun, en 2025, le président le plus âgé d’Afrique briguera un nouveau mandat de sept ans qui devrait le mener à l’âge respectable de 99 ans, selon les chiffres officiels.
Cela étant, même si la guerre avec les mouvements séparatistes de l’ouest est en mode mineur, la situation économique n’est guère florissante, sans compter la faiblesse d’une administration qui se révèle incapable de jouer le rôle de moteur structurant de l’économie.
Comme on le constate amèrement, les populations civiles de ces différents pays paient le prix fort de leur incapacité à maintenir la sécurité et l’ordre public ; c’est donc de nouveau un problème d’organisation de l’état qui est posé. On peut craindre que certains de ces pays explosent et que des zones de non-droit y apparaissent sous la direction de différents groupes politico-criminels.
Le bilan pour l’Afrique francophone est donc mauvais et on peut craindre que la situation de plusieurs pays ne se détériore encore dans les prochains mois, notamment dans le Sahel.
C’est la question de l’efficacité de l’Etat qui est posée, comme elle est posée également dans de nombreux pays africains, et qui rend les formations de l’IFCAD aussi importantes. En effet, le développement et la sécurité sont entravés par l’absence d’un Etat efficace et non corrompu.
C’est également le fonctionnement de l’Etat de droit qui est au centre des problèmes africains.
Les dirigeants africains, en voulant s’accrocher à tout prix au pouvoir, en niant les règles constitutionnelles, en ayant un comportement de prédation, en s’abstenant de développer une vision positive pour leur peuple dépassant les continuelles rancunes, provoquent des crises destructrices de la démocratie naissante et accréditent l’idée que le pouvoir en Afrique ne se partage pas et ne se remet pas. Maintenant, ils doivent faire face à de nouveaux périls pour lesquels ils ne sont pas armés, ni matériellement, ni psychologiquement.
La démocratie africaine est aussi très malade et, cette fois, les Européens ou les Américains ne portent plus toute la responsabilité. C’est donc aux Africains de prendre la mesure du problème et de le régler.
Evidemment, il n’est pas facile de résoudre les problèmes de développement pour des pays dont la population va doubler en 25 ans. En 2050, la RDC comptera 200 millions d’habitants, soit autant que la France, l’Allemagne et l’Espagne réunies, le Cameroun près de 50 millions d’habitants et le Congo-Brazza près de dix millions d’habitants. Comment créer des emplois en nombre suffisant dans ces conditions ? Alors que la société numérique ne cesse de réduire les besoins en main d’œuvre en les orientant vers des niches d’hypercompétence et de spécialisation. Comment doter ces pays des nouvelles infrastructures nécessaires en matière d’enseignement ou d’hôpitaux ? Le défi est immense et les risques d’échec tout autant.
A l’IFCAD, on est conscient de ces difficultés et de la complexité de ce grand continent avec lequel plusieurs pays européens partagent une histoire commune -parfois douloureuse- et entretiennent de multiples liens culturels et économiques dont l’IFCAD est un exemple.
Cette situation géopolitique n’est certes pas facile et on peut regretter que l’Afrique peine à prendre son destin en mains et que l’Europe, empêtrée dans ses contradictions issues de l’histoire coloniale, soit trop souvent en retrait. On est également conscient que d’autres acteurs