DU TRAVAIL POUR TOUS (Qui ne travaille pas ne mange pas)

Banc Public n° 54 , Novembre 1996 , Isa LAFLEAU



Dans ce monde désenchanté, où Dieu est mort et Son Pape bien mal en point, où les séries américaines, le trou dans la couche d’ozone, les guerres en direct et l’obsession de vendre ont sérieusement mis à mal des concepts tels que l’amour du prochain, l’optimisme ou la pudeur, il reste encore une valeur que nul ne conteste : le travail. Et pour cause : d’elle seule dépend la survie du système dans lequel nous vivons. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas s’interroger sur le sens de cette valeur.

Tout le monde conviendra qu’il est souvent nécessaire de travailler, que les hamburgers ne poussent pas tout chauds sur les arbres, mais pourquoi est-il désirable, respectable de remplir des fiches ou de visser des boulons durant huit heures par jour alors que les biens nécessaires à notre vie sont déjà produits en surabondance, et que ce productivisme forcéné menace l’équilibre de la planète ? Et pourquoi une activité n’est-elle prise au sérieux que dès lors qu’elle est payée, qu’il s’agisse de laver la vaisselle ou d’écrire des poèmes ?

Dans le cadre du dossier «réduction du temps de travail», Banc Public vous propose ici quelques réflexions sur le thème du travail.
Prolétaires de tous pays, excusez-moi
On a tendance à oublier que la glorification du travail est un phénomène fort récent ; il date, quel hasard, de la révolution industrielle, donc du début de la société capitaliste.
Dans la Grèce antique, le travail n’était permis qu’aux esclaves et aux femmes ; les hommes libres s’adonnaient à l’étude et au jeu. L’idée que l’homme n’est sur terre que pour y travailler eût horrifié un noble du Moyen Age ou un gentilhomme d’avant la révolution française.
La conception du travail comme valeur rédemptrice est née avec l’invention des usines et du travail à la chaîne, avec les journées de quatorze heures, et les femmes et les enfants envoyés sans merci, au nom du progrès, au fond des mines. Elle fut prêchée bien évidemment d’abord par les classes dominantes, patrons et prêtres qui y voyaient le «salut» des pauvres et se gardaient bien de travailler eux-mêmes. Puis, par un curieux renversement, elle fut récupérée par le mouvement socialiste, qui en fit la base de toute son idéologie, Karl Marx en tête.1 La terre appartenait à ceux qui la travaillaient.
Et de nos jours, si la dictature du prolétariat a fait long feu, on ne trouve pas un patron qui ne justifie son gros salaire en expliquant qu’il travaille plus que ses employés, qu’il se lève à six heures du matin, lui, et est encore plongé dans ses dossiers à minuit.
«Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front» (Gen., II, 19)
Le travail, quel qu’il soit, enrichit la société, dit-on ; mais se rend-on vraiment utile à son prochain simplement en se rendant chaque jour à son bureau ou à son usine ? Faut-il travailler ?
Imaginons pour un instant (hypothèse absurde !) qu’il existe, au sein d’un ministère ou d’une administration quelconque, un groupe de fonctionnaires affectés à un travail parfaitement inutile.
Il faudra qu’à ces fonctionnaires soient affectés des locaux, lesquels auront bien évidemment été construits par des ouvriers qui auraient peut-être préféré consacrer leurs journées à autre chose. Il faudra embaucher des femmes d’ouvrage pour entretenir ces locaux. Il faudra d’autres fonctionnaires pour déterminer et contrôler les heures de travail des premiers fonctionnaires, ainsi que celles des ouvriers et des femmes d’ouvrage susmentionnés, les conditions d’embauche et de licenciement, les barèmes salariaux, les modalités de promotion etc... Il faudra produire de l’électricité, abattre des arbres pour fabriquer de la paperasserie. Il faudra pour que ces fonctionnaires se rendent à leur travail, que l’Etat finance la construction d’autoroutes, etc..., ou alternativement de transports en commun. Des voitures, produit fort coûteux en matières premières et en travail humain, devront être construites et/ou importées. L’essence utilisée fera gagner leur pain à quelques garagistes, mais contribuera à épuiser les ressources terrestres. Il faudra des places de parking supplémentaires, des agents pour verbaliser. Et aussi des snacks, c’est-à-dire des personnes vouées à la préparation de sandwiches et à la vaisselle, travaux insignifiants que chacun peut faire pour soi-même (et fait, lorsqu’il en a le temps), mais qui deviennent accablants quand ils sont répétés à longueur de journées. Des crèches, des baby-sitters, des assistants sociaux pour enfants en manque de parents. Des chômeurs promeneurs de chiens (A L E). Des loisirs préfabriqués pour des gens qui n’ont plus de temps que pour la consommation immédiate.
Le stress et tout ce qui va avec (abus de cigarettes, d’alcools, de médicaments, mauvaise alimentation, dépression... ), la station assise prolongée, les accidents de la route sur le chemin du travail leur feront solliciter l’infrastructure médico-hospitalière plus souvent qu’à leur tour. Etc...
On le voit, le travail est créateur d’emplois : par le simple fait de travailler, ces fonctionnaires imaginaires donneront du travail à un nombre de gens qui leur est peut-être égal ou supérieur2. Rien de tout cela n’eût été nécessaire s’ils étaient restés tranquillement chez eux à attendre leur chèque de fin de mois. Mais n’eût-il pas étéimmoral, qu’ils gagnent leur vie à ne rien faire ?
Inversement, pensez-vous que soient moraux cet incroyable gaspillage de ressources humaines et matérielles, cette pollution écologique et sociale ?
Et quels sont les effets, sur le plan moral, de ce travail inutile ? Le travail le plus ennuyeux procure généralement le sentiment subjectif de satisfaction qui naît de l’idée qu’on fait son devoir, qu’on est utile à son prochain, ou reconnu socialement. Mes fonctionnaires hypothétiques auront peut-être conscience d’effectuer un travail absurde ; ce n’est pas le cas de ceux qui doivent leur travail au travail de ces fonctionnaires. Et gageons que c’est la certitude d’être utile à la société qui bien souvent leur donnera le courage de se lever le matin...
Vers le «plein emploi»...
On l’a vu par l’exemple qui précède, le travail, surtout lorsqu’il s’agit de travail «à temps plein», pousse à la consommation, et en particulier à la consommation de biens incorporant une grande quantité de travail humain (des machines en tous genres, téléviseurs, percolateurs, aspirateurs,... aux plats préparés et aux maisons clé sur porte) - à savoir, le travail qu’on a pas pu faire soi-même : préparer son dîner, laver sa vaisselle, ravauder ses chaussettes, imaginer ce qu’on va faire de son temps libre, raconter des histoires à ses enfants, réfléchir au destin de notre civilisation... (C’est d’ailleurs ce type de biens qui profitent le plus aux investisseurs). Mieux encore, le travail à plein temps contribue aussi à la salarisation progressive de toutes les activités humaines, et cette salarisation, incarnation de l’idéal progressiste «du travail pour tous», est un puissant facteur tant de destruction du tissu social que de contrôle, de normalisation de toutes ces activités. On sait comment ça se passe : des tâches qui récemment encore étaient accomplies à l’intérieur de la famille ou comme des services qu’on se rend entre voisins ou amis sont à présent exécutées par des professionnels anonymes et interchangeables. Vous pouvez payer au juste prix quelqu’un de compétent pour tondre votre pelouse, faire votre lessive, écouter avec sympathie le récit de vos problèmes intimes, vous enseigner les mystères de la philosophie, vous faire un massage ou mettre de l’ambiance dans les réceptions que vous organisez. L’invention de nouveaux «métiers» de ce type est hautement valorisée, comme d’ailleurs tout ce qui peut pallier au fléau du chômage.
«L’esclavage c’est la liberté.» (G. Orwell, "1984")
La salarisation des travaux domestiques est d’ailleurs montée en flèche avec la généralisation du travail des femmes, qui n’ont plus le temps de les effectuer. On finira par se demander si les femmes ont beaucoup gagné à leur émancipation économique : laver la vaisselle de la famille pendant que votre mari lit son journal et vous regarde de haut était pénible, laver la vaisselle des autres pendant huit heures par jour et se faire engueuler par un patron l’est encore plus. Surtout que votre mari, qui gagne plus que vous, vous regarde toujours de haut et n’aura probablement pas lavé la vaisselle quand vous rentrez à la maison. En outre, 75 % des enfants de Belgique passent, en plus des heures de scolarité obligatoire, une ou plusieurs heures par jour en garderie. Ils y sont parfois de 7 heures du matin à 18 heures 30 le soir, sagement assis à une table : dressés dès le plus jeune âge aux heures supplémentaires. Il y a des petits travailleurs du tiers-monde qui ont des journées moins pénibles.
Toute personne a droit au travail (Déclaration universelle des droits de l’homme, art. 23)
Nous avons vu jusqu’ici certains des effets sociaux de l’idéologie du travail à tout crin. Mais qu’en est-il de ceux qui, exclus du monde du travail, sont livrés à la déchéance qu’entraînent l’oisiveté et la misère ? N’importe quel travail ne vaut-il pas mieux, à tout prendre, que ne rien faire ?
Examinons un instant la louable entreprise du style de Macadam Journal, grâce à quoi les «sans-abri» maintenant ne mendient plus, mais travaillent et, de ce fait, tout en gagnant un peu d’argent, retrouvent ce qui est bien plus important encore, leur dignité.. - Ces phrases creuses, vous avez dû les entendre souvent, jusque dans votre propre bouche... - Donc : ils ne se contentent plus de tendre la main : ils tiennent dans l’autre, levée bien haut, un journal. Rester le bras en l’air à longueur de journée est d’ailleurs un travail qui n’est ni plus ni moins pénible, ni plus ni moins absurde que beaucoup d’autres. Il peut entraîner des crampes,des tendinites, voire des déformations durables de la colonne vertébrale. Mais il procure de la dignité.
Vous objecterez peut-être que ce n’est pas le bras qui fait la différence entre mendicité et travail, mais le fait qu’ils proposent quelque chose en échange de notre argent, qu’ils ne se contentent pas de prendre. (Ce quelque chose, ils ne l’ont pas produit eux-mêmes, mais il ya belle lurette que la distribution et les services ont remplacés la production dans la représentation collective du travail.) Cependant, la nullité des articles de ce journal (dont beaucoup chantaient platement les louanges de son fondateur) apparente l’argent donné à une aumône. Mais une aumône améliorée : car, si vous payez 60 francs pour ce torchon, le sans-abri, lui, n’en touche que 35 ! Et c’est ici qu’on touche à l’essence même du travail (c’est-à-dire, bien sûr, du travail salarié) : il profite toujours plus au capital qu’au travailleur. Et l’accroissement du capital, qui rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, fait tourner le monde tel qu’il est...
Pour conclure sur une note plus gaie, voici une citation de l’Evangile, gracieusement offerte par Banc Public pour l’édification de ses lecteurs : «Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux.» (Matthieu, VI, 28-29)


Isa LAFLEAU

     
 

Biblio, sources...

(1) Lire à ce sujet l’intéressant petit livre de Paul Lafargue, contemporain et gendre de Marx, Le droit à la paresse, toujours d’actualité. (éditions Mille et une nuits)
(2) Approximation plutôt gratuite de ma part : je ne dispose d’aucun chiffre à propos de ce phénomène assez difficile à mesurer. Faites vous-même votre propre évaluation.Toute information ou avis contraire peut être envoyé à Banc Public. Merci.
(3) En Belgique, seule l’instruction est obligatoire, et non la fréquentation d’une école. Nuance que tout le monde semble oublier, à commencer par la police qui traque les enfants immigrés dans les rues pour les réenfermer dans des boîtes où ils n’apprennent absolument rien.

 
     

     
 
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