ADIEU COCHONS…

Banc Public n° 198 , Mars 2011 , Catherine VAN NYPELSEER



L’ouvrage d’Isabelle Saporta, une journaliste qui a enquêté pendant deux ans sur les pratiques agricoles en France principalement, se dévore comme un roman mais pourrait vous couper l’appétit. Il s’agit d’une dénonciation bien argumentée et documentée des pratiques de l’agriculture industrielle, qui provoque un sentiment de désolation par rapport au gâchis humain, animal et environnemental constaté ainsi qu’aux risques induits pour la santé de la population, alors que des solutions bien meilleures sont disponibles, dont la généralisation nécessiterait cependant un changement de mentalités important.

Ce livre suscite beaucoup d’intérêt et pourrait permettre enfin l’ouverture d’un débat sur ce sujet qui concerne chacun d’entre nous dans la mesure où nous consommons tous les produits de l’agriculture industrielle. Il est divisé en chapitres consacrés à une production agricole particulière: tomates, pommes, maïs, pommes de terre, porcs  - auxquels une petite moitié de l’ouvrage est consacrée - ou bien à une problématique comme la gestion de l’eau ou les traitements phytosanitaires.

Pauvres pommes

La pomme est le fruit préféré des Français, et elle détient également le record du nombre de traitements pesticides et fongicides: elle est traitée 26 ou 27 fois par an.
Dès la floraison, le pommier reçoit des hormones d’accrochage, une technique permettant d’obtenir presque 100 % de fruits lors de la première floraison, au lieu de 50 % sans traitement. Cette technique permet de produire des fruits qui seront mûrs tous en même temps, ce qui facilite bien évidemment le ramassage.

Mais une telle quantité de fruits étant trop élevée pour obtenir des fruits bien calibrés, le pommier reçoit ensuite des hormones d’éclaircissage qui font tomber une partie des fruits obtenus. Pour que les pommes restantes tiennent, il faut leur remettre un petit coup d’hormones d’accrochage... Ces différents traitements fragilisant les fruits, ceux-ci nécessiteront ensuite de nombreux traitements chimiques pour lutter contre les maladies et les nuisibles comme la tavelure, un champignon microscopique qui provoque des taches noires sur les fruits, ce qui les rend invendables.

Un agriculteur bio utilise d’autres techniques, notamment préventives comme le fait de composer des vergers comprenant différents types d’arbres: plusieurs variétés de pommiers, des poiriers, des kiwitiers, des pêchers… chaque espèce étant sensible à différentes nuisances, la diversité réduit fortement les risques qui sont au contraires maximisés dans les plantations industrielles uniformisées.

En agriculture biologique, les rendements sont toutefois très inférieurs: de 17 à 27 tonnes à l’hectare selon les variétés de pommiers, pour 70 tonnes minimum pour l’arboriculture classique (p. 182).

Tristes tomates

Les tomates que nous trouvons toute l’année dans nos supermarchés sont cultivées sous serre. Ce mode de production permet de limiter très fortement l’usage d’insecticides, mais pas des fongicides vu l’atmosphère humide des serres. Il est en outre très gourmand en énergie, puisque la production d’une même quantité de tomates nécessite dix fois plus de pétrole sous serre qu’en pleine terre.

On produit des variétés sélectionnées pour leur bonne présentation et leur tenue dans les étals de supermarchés, au détriment de leur goût. Ces fruits sont considérés comme de bonnes sources de vitamine C et de nutriments comme le lycopène, malgré que les tomates cultivées sous serre n’en contiennent que fort peu en hiver. Leur goût est plutôt fade. La solution préconisée par Isabelle Saporta est de manger des tomates de pleine terre en saison, tandis que les industriels recherchent comment enrichir en nutriments leurs jolies tomates de serres.

Malheureux cochons

La description de l’élevage industriel du porc est la pièce de résistance de l’ouvrage. Plusieurs chapitres lui sont consacrés, qui dépeignent la vie du pauvre animal comme un cauchemar concentrationnaire.

En fait, le porc n’est plus considéré comme un être vivant, mais comme un produit choisi dans une gamme, sur catalogue, pour ses qualités de productivité: vitesse de croissance, proportion de muscles, résistance au stress…

Plus question de le laisser gambader à l’extérieur, le cochon dans la cour de ferme relève de l’image d’Epinal. Les exploitations concentrent les animaux dans de gigantesques hangars, où ils ne peuvent même pas toucher le sol puisqu’ils sont placés sur des caillebotis permettant d’évacuer les excréments, mais qui leur occasionnent des blessures aux pattes.

Les hangars sont surchauffés – pour que le porc ne développe pas de gras – mais non éclairés, sauf ponctuellement lorsque l’on doit par exemple leur administrer des médicaments. Une ventilation –assourdissante – tourne 24h/24 pour évacuer les gaz pestilentiels. Dans les grandes exploitations, les assureurs exigent la présence d’un groupe électrogène de secours pour éviter que tous les animaux ne crèvent en cas de panne d’électricité.

La reproduction des porcs est de plus en plus technocratique, notamment parce que les animaux actuels aux organes vitaux fragilisés par la sélection génétique ne supporteraient plus la reproduction naturelle. La semence des verrats est prélevée toutes les trois semaines à la main par un porcher (toujours le même car les bêtes sont habituées à lui) et immédiatement congelée. Un progrès technique est déjà disponible: «la vaginette en silicone» reliée à une «trayeuse de sperme électronique», deux fois plus efficace que le porcher selon la publicité parue dans «Porc magazine», et, de plus, la machine n’est jamais en retard, jamais en vacances…
Pour savoir si une truie est en chaleur, en plus de l’observention visuelle des vulves de truies, on utilise un «cochon souffleur» d’une race plus petite, sélectionnée pour sa sensibilité sexuelle, qui tire son appellation du fait qu’il va littéralement souffler au cul des truies pour voir si elles sont en chaleur. Il n’est jamais autorisé à saillir la truie et est d’ailleurs vasectomisé afin d’éviter «de disséminer tous les bons gènes de ce nain lubrique au travers des élevages»(p.29).

Le cycle des truies est synchronisé par des injections d’hormones avant les chaleurs puis pendant la gestation, afin que les mises bas se passent le même jour, ce qui est beaucoup plus facile pour l’organisation. Si la truie n’est pas pleine après une insémination, elle est envoyée à l’abattoir.

Grâce aux techniques modernes, une portée peut comporter 18 à 19 porcelets, qui doivent être extraits à la main sinon les derniers seraient morts nés. Les éleveurs appellent cette opération l’extraction du «minerai». Au cas où une césarienne est nécessaire, elle est réalisée sans anesthésie, à part «un bon coup de masse sur la tête» pour l’assommer sans la faire crever (p. 38).

Grâce au génie génétique, les truies sont maintenant pourvues de 12 à 14 tétines au lieu de 10 autrefois. Les porcelets surnuméraires sont confiées à des truies moins prolifiques et ceux qui sont trop chétifs sont «toqués», c’est-à-dire qu’on leur explose le crâne en les tapant sur le mur ou le caillebotis. Pendant l’allaitement, les truies sont maintenues allongées dans des cages pour éviter qu’elles n’écrasent leurs petits.

Les «soins» aux porcelets «relèvent quasiment de la barbarie»(p. 39): meulage des dents, castration, coupage de la queue. Le tout à vif ! Les dents sont meulées pour éviter que les porcelets ne blessent les tétines de leur mère, la castration permet d’empêcher que la viande n’ait «un goût de pisse», le coupage de queue vise à empêcher les bagarres génératrices de mutilations, les petits animaux confinés à l’intérieur n’ayant rien d’autre à faire que de jouer avec la queue de leurs congénères.
En Belgique, sous l’influence de l’organisation de défense des animaux Gaïa, la castration est souvent réalisée chimiquement par une injection d’hormones de synthèse.

Ensuite vient la phase d’engraissement: les animaux sont nourris avec des mélanges comprenant de nombreux sous-produits provenant de l’industrie de l’huile, de distillerie, de brasseries, etc. et des céréales comme le blé. Avec une alimentation hyperénergétique, il faut seulement trois kilos de nourriture pour un kilo de porc.

Les animaux, fort fragiles génétiquement comme on l’a vu, reçoivent également de nombreux traitements antibiotiques, surtout préventifs, pour éviter qu’ils ne tombent malades. Une partie de ces médicaments sera plus tard ingérée par les consommateurs de viande de porc, ce qui augmente malheureusement le nombre de cas de résistance aux antibiotiques conduisant à des maladies et à des décès. Les molécules les plus récentes sont utilisées dans les élevages de porcs, alors qu’elles devraient être réservées au traitement de maladies insensibles à d’autres molécules!

Le livre d’Isabelle Saporta traite encore de nombreux autres sujets tout aussi intéressants ou affligeants. Il incitera sûrement à une réflexion politique sur les pratiques de l’agriculture industrielle, que nous n’avons pas toujours envie de connaître...


Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

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LE LIVRE NOIR de l’agriculture
Comment on assassine nos paysans, notre santé et l’environnement
par Isabelle Saporta
Editions Fayard
250 pages – 20,2 euros
Janvier 2011

 
     

     
 
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