Quand identité et honnêteté s'étiolent

Banc Public n° 214 , Décembre 2012 , Bernadette Gilbert



Qu'il soit juif, on s'en fiche un peu…  Mais qu'il soit anglophone, on s'interroge.  Enfin moi…

J'ai nommé Michael Applebaum, le premier maire juif de Montréal.  Montréalais pure laine, mais anglophone…   Depuis qu'il exerce par intérim son mandat de maire, on parle de calme revenu dans la grande métropole québécoise.  Le calembour est facile, mais on dit de lui qu'il est un baume pour le c½ur de Montréal, salie et humiliée par le grand naïf qui l'a précédé, un certain Gérald Tremblay, pour qui les bons sentiments tenaient lieu de politique et qui a innocemment laissé monter en graines la corruption, sous son nez.

Nous voilà bien.  Personnellement, je trouve assez piquant qu'il faille recourir à un Anglais pour remettre de l'ordre dans les affaires publiques montréalaises.  Et ça, on ne l'avait pas vu depuis 1910.   Mais bon, cette inquiétude n'engage que moi !

A ce stade de la chronique, vous devez vous demander pourquoi je vous parle d'Applebaum et de Tremblay. Eh bien, il se fait qu'on ne parle que d'eux, de corruption et de Commission Charbonneau dans mon coin de pays. Charbonneau, c'est le nom de la juge (France de son prénom) qui doit tenter de déterminer si des systèmes de corruption et de collusion ont perverti le processus d'octroi des contrats publics depuis 15 ans au Québec et détourné une partie des comptes publics du gouvernement, des municipalités et d'autres organismes publics.

Nous avions déjà vécu la Commission Gomery dont l'enquête portait sur le programme des commandites.  Ce programme avait pour mission de faire la promotion du fédéralisme dans la province québécoise par de la publicité lors d'évènements communautaires, culturels et sportifs.

Quand un beau matin le Globe and Mail révèle que le gouvernement a payé un demi-million de dollars à un sous-traitant pour un rapport que personne n'est capable de trouver, le Premier ministre, Jean Chrétien, confie l'affaire à la vérificatrice générale de l'époque, Madame Fraser, qui annonce, après enquête, que des hauts fonctionnaires ont manifestement enfreint presque toutes les règles en accordant des contrats à ce sous-traitant.  Le dossier est confié à la GRC (Gendarmerie royale du Canada !) et vérification systématique de tout le programme des commandites est ordonnée.

A son arrivée au poste de Premier ministre, Paul Martin prend soigneusement ses distances par rapport au scandale.  Il abolit le programme et décide que le gouvernement poursuivra ceux et celles qui ont surfacturé les services fournis au gouvernement.  Il congédie Alfonso Gagliano, le ministre responsable du programme, et quand le rapport final est déposé, il révèle que plus de 100 millions de dollars ont été versés à des agences de communication pour très peu ou pas de services.  La Commission Gomery est créée et elle va ponctuer les bulletins d'information pendant des années.

On pensait avoir touché le fond du panier. NON ! La douloureuse cascade de la corruption continuait son cours et ses ravages.  Les travaux de la Commission Gomery sont restés gravés dans les mémoires en raison de la pitoyable amnésie dont souffraient les personnes interrogées.  Dans ceux de la Commission Charbonneau, c'est tout l'inverse. On a le sentiment d'un gigantesque confessionnal ouvert au public.  Les truands et les profiteurs de tout poil ont envie de raconter leur histoire, eux qui ont pourtant jalousement gardé leurs petits secrets pendant des années.  Il faut dire que l'équipe Charbonneau a minutieusement préparé son enquête, accumulé des preuves accablantes et qu'elle dirige la Commission de main de maitre.

Il serait injuste de minimiser les magouilles des commandites, mais il faut bien reconnaitre que celles qui ont présidé à l'octroi et à la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction font partie d'un système de corruption beaucoup plus vaste, touchant plus de monde et brassant plus d'argent. Et pourtant, la capacité des témoins à se déculpabiliser est tout simplement hallucinante.  Leurs gestes totalement inacceptables dans cette affaire sont systématiquement minimisés. A la sortie de l'analyse judiciaire et politique, ce sont des psychologues qu'il faudra engager pour nous peindre le portrait mental du fraudeur-resquilleur-filou-corrompu qui vit près de chez nous, juste pour nous rassurer et nous dire que nous n'avons pas tous cette âme de petite frappe.

nous peindre le portrait mental du fraudeur-resquilleur-filou-corrompu qui vit près de chez nous, juste pour nous rassurer et nous dire que nous n'avons pas tous cette âme de petite frappe.

 

Voici quelques perles récoltées lors des auditions de la Commission :

 

"Quand arrivait le temps de Noël, il y avait toujours un petit cadeau … qu'on faisait livrer aux gens avec qui on faisait affaire…  Au nombre de personnes qu'on connaissait, ça prenait un messager pendant un mois pour livrer tous les cadeaux." - toute une tâche !

 

"Les citoyens en ont quand même profité parce qu'on offrait de bons services, malgré les 500 000$ que j'ai acceptés."  - merci, Messieurs, zêtes bien aimables!

 

"On vous donne 500 000$ et essayez de le dépenser ! C'est pas facile.  C'est un cadeau empoisonné."  - le pauvre ! Une victime, finalement.

Heureusement, il y a, au milieu du défilé un peu déprimant des fonctionnaires visqueux, des hommes ordinaires, qui n'ont rien d'héroïque, qui n'ont même rien fait du tout, sauf dire "non".  On n'a pas idée de l'énergie qu'il faut déployer pour simplement dire non, confie un ancien député.  Pas de quoi bomber le torse.  C'est juste l'exercice de l'homme ordinaire, l'honnête homme, non ?

Cette Commission et la précédente sont seulement des pages de notre Histoire.  Comme partout, il en est de glorieuses et d'autres moins  L'éclairage pointe son nez, un jour ou l'autre.  Alors, pourquoi s'inquiéter, me direz-vous ?

Pour ceci : la semaine dernière, je piétinais dans une immense queue (la file, comme on dit icitte) devant la caisse d'un cinéma, quand un homme est entré, a semblé chercher quelque chose ou quelqu'un, s'est finalement dirigé vers le début de la queue et a tendu un billet de 10 dollars à un gars qu'il ne connaissait visiblement  pas, demandant à se glisser devant lui dans la file. Je ne vous dis pas les commentaires, les chuchotements et l'agitation.  Ils sont faciles à imaginer.  Mais je vous donne en mille la suite du scénario : le gars a dit "oui" et personne n'a réagi ! Moi non plus, d'ailleurs…

Et là, comme avec le maire anglophone du début de mon histoire, je m'interroge.  Ça commence avec rien, mais jusqu'où cela peut-il aller ? Rien qu'à y penser, j'ai les poils au garde-à-vous.  Triste Québec dont les valeurs ont bien du mal à retrouver leur lustre et leur ancrage ! Trouble de l'identité et trouble de l'honnêteté. Ça fait beaucoup, non ?

Bernadette Gilbert

     
 

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