Michel Rocard et les crises de l'Occident

Banc Public n° 240 , septembre 2015 , Frank FURET



Dans son livre «Suicide de l'Occident, suicide de l'humanité?», publié aux éditions Flammarion, l'ancien premier ministre socialiste français Michel Rocard dresse un portrait très sombre de la période que nous traversons et met en garde contre les dérives qui menacent.

«Nous sommes actuellement face à une demi-douzaine de crises n'ayant que peu à voir les unes avec les autres». Rocard décrit un monde occidental qui, à force d'inégalités croissantes («les inégalités à l'intérieur des sociétés n'ont jamais été aussi fortes en plus d'un siècle»), de spéculation financière et de destruction de la planète, court à sa perte: arrêt de la croissance, précarité, chômage, incivilités, spéculation financière, crises, marasme économique... S'y ajoute  la question écologique, qui, pour être traitée, exigerait de disposer de sommes importantes pour investir dans la transition énergétique. Or, en raison des problèmes économiques, cet argent n'est pas disponible.

 

Crise écologique

 

La planète se réchauffe : «Il y a une limite à la possibilité de préserver notre planète avec nos conditions de vie actuelle. La pollution nous empoisonne. Les ressources naturelles ne sont pas éternelles: il n'y aura par exemple plus de poissons dans moins de 30 ou 40 ans. L'effet de serre augmente et si nous continuons, nous allons transformer la planète en poêle à frire!».

 

Beaucoup d'écologistes voient dans la baisse de l'activité économique, la «décroissance», une solution aux problèmes de la planète, mais, pour Rocard, nous sommes dans une situation d'aggravation extrême des inégalités. La pauvreté baisse certes dans le monde, en raison de l'émergence de nombreux pays, mais elle augmente chez nous un peu en moyenne, et surtout s'exacerbe beaucoup pour certains: la décroissance commencerait par intensifier ces inégalités, et nous conduirait selon lui à quelque chose ressemblant à une guerre civile, une solution donc à exclure pour des raisons d'ordre public.

 

Pour lui, il faut donc concilier croissance et préservation de la planète. Ce qui passe d'abord par le développement d'une réflexion sur l'origine de cette crise. Faire travailler ensemble les détenteurs du savoir économique, financier, écologique... «Les ‘experts’ travaillent beaucoup trop étroitement dans leur discipline, l'approche interdisciplinaire n'est toujours pas reconnue alors que qu'elle est plus que jamais nécessaire».

 

Une orientation écologique de nos sociétés nécessite des investissements, évidemment nécessaires à la croissance: faire passer des millions d'automobiles, dans le parc européen, de l'essence à l'hybride ou l'électrique, n'est pas improbable. C'est un marché qui s'ouvre, mais il faut y injecter des dizaines de milliards d'euros; doubler tous nos vitrages est nécessaire, étanchéifier toutes nos charpentes, représente aussi beaucoup d'argent. Et donc beaucoup de consommation.

 

Contrôler le monde financier d'abord

 

Pour Rocard, avant de commencer à mettre cette politique d'expansion en oeuvre, il faut traiter le sujet de la spéculation. En 2009, le G20 a pris une seule décision, mais fondamentale, celle de la garantie des bilans des banques par les États, afin d'empêcher  la crise financière d'atteindre pleinement l'économie réelle. En fait, on a demandé aux contribuables de sauver le système financier, et on s'en est sorti à peu près, la récession n'a pas dégénéré en profonde dépression. Mais rien n'a été entrepris depuis. Une masse de liquidités mondiale disponible pour la spéculation a grossi depuis 2006, sans aucune nouvelle réglementation.

 

«Nous avons perdu le savoir-faire de limiter les crises»

 

« Au lendemain de la seconde guerre mondiale, une régulation mondiale faite d'un commun accord a permis de lutter contre la spéculation. La période des Trente Glorieuses dominée par la pensée de Keynes avait ainsi un cadre financier international stable et les crises financières ont disparu du fonctionnement habituel du capitalisme. Mais depuis que cette doctrine a été abandonnée dans les années 1990, nous connaissons une mégacrise mondiale et financière tous les quatre ou cinq ans. Nous avons perdu le savoir-faire de limiter les crises qu'on avait construit avant», déplore ainsi l'ancien premier ministre.

 

En 1930, les gouvernements ont été pris d'une telle panique qu'ils ont aggravé la crise, jusqu'à l'arrivée de Roosevelt. Il a mis en oeuvre la politique de relance que l'on connaît. Mais surtout, il a commencé par briser la spéculation avec le Glass-Steagall Act (abrogé en 1999 sous la présidence de Bill Clinton), qui interdit à tout établissement financier de mélanger les métiers. Toute banque qui gère des dépôts a l'obligation absolue d'assurer la sécurité de ceux-ci, donc l'interdiction de prendre le moindre risque. Un établissement se spécialisant dans le risque - il en faut - doit le faire avec ses fonds propres, ou avec des capitaux dédiés explicitement à cette pratique. L'abrogation du  Glass-Steagall Act  a permis aux banques d'utiliser les dépôts des clients pour investir sur les marchés

 

En 1945, le reste du monde développé avait copié ce modèle de contrôle du monde financier.

 

Mais depuis la fin des années 1990, le système financier est instable. Dans la logique monétariste, ce sont les banques privées qui émettent la monnaie: le chiffre total de la liquidité mondiale, c'est 800 trillions de dollars, soit trois fois, trois fois et demi le PIB mondial. 2% de ces sommes servent à financer des échanges, 98% sont purement spéculatifs. Malgré les décisions de 2009, tout peut recommencer, un krach peut entraîner de nombreuses faillites bancaires. « Et on ne pourra demander aux contribuables de réparer la casse deux fois », estime l'auteur.

Il n'existe donc pas de garde-fou contre une nouvelle explosion financière, probable, selon Michel Rocard, «qui pourrait du coup, avoir un effet aussi dévastateur que la crise des années 1930».

 

Les marchés financent de moins en moins l'économie réelle

 

«On a besoin de finance, on a besoin d'une finance saine. Je ne hais pas la finance, je la hais quand elle est malsaine. La spéculation est malsaine», nous confie l'ancien premier ministre. Or, il constate qu'en «pays développés, les banques et les marchés financent de moins en moins l'investissement et l'économie réelle en général».

 

La Banque des règlements internationaux (BRI) estime que le montant total des liquidités circulant dans le monde atteint près de 700 trillions de dollars en juin 2011. «Ces liquidités représentent près de trois fois le produit brut mondial», indique Michel Rocard dans son livre. Il note en outre que «la part de ces liquidités dont le volume et les emplois sont liés à l'économie réelle est très faible. La somme de celles fondées sur des matières premières ou même des actifs boursiers est négligeable (...); près des trois quarts sont des paris mutuels entre opérateurs», écrit Michel Rocard.

 

La question de la doctrine économique

 

«Fondamentalement, nous avons un problème de doctrine économique. Pendant trente ans, pendant les Trente glorieuses, nous avons vécu sous la domination des doctrines économiques interventionnistes. Mais sous l'influence de deux prix Nobel des années 1970, Hayek et Friedman, l'idée d'un retour au laisser-faire, d'une déréglementation, s'est imposée au cours des années 1980. D'abord dans le monde anglo-saxon, puis en Europe. Cette doctrine monétariste donne la priorité à la dérégulation, elle affirme que le profit fait la croissance... Les gouvernements l'ont effectivement mise en pratique. Des secteurs entiers ont été dérégulés, des politiques en faveur du profit ont été mises en oeuvre, au détriment des salaires. Il en est résulté une baisse de la part des salaires dans le PIB, passée de 67 ou 68% du PIB à 57%. La consommation est donc en berne. Aujourd'hui, non seulement les gouvernements mais aussi la presse, l'électorat, sont sous la domination de cette doctrine»,  poursuit Michel Rocard.

 

Au niveau européen, l'Allemagne, l'Autriche, les Pays Bas et, curieusement, aussi la Finlande défendent ardemment le monétarisme. La Commission reflète cette tendance. Mais les premiers défenseurs de cette doctrine sont les financiers, les banquiers, qui, partout, que ce soit en France ou ailleurs, contribuent à l'instiller dans l'esprit des gouvernants.

 

La Commission européenne commence certes à admettre aujourd'hui les effets négatifs sur la croissance des politiques de restriction budgétaire, mais cette leçon tarde à être comprise. Si la prise de conscience de l'échec des politiques de retrait de l'État prendra du temps, elle finira cependant par avoir lieu. Cela prendra cinq à six ans encore, mais les gouvernements, la Commission européenne, reviendront du monétarisme. Rocard est d'ailleurs convaincu que le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, est intellectuellement converti aux thèses keynésiennes de Stiglitz ou de Krugman, qui disent que quand un gouvernement se trouve face à un déficit public, l'essentiel est de produire de la croissance pour le résorber, ou vivre avec ce déficit aussi longtemps qu'on n'a pas atteint cette croissance. Mais il ne faut surtout pas tirer argument du déficit pour aggraver le retrait de l'État de la macroéconomie.

 

Cette politique de re-réglementation de la finance, de retour de l'État, peut difficilement être conçue autrement que dans un cadre international.

 

Pour Rocard,  «déjà, dans un cadre européen, ce serait un grand progrès. 80 % de nos échanges sont intra-européens. Il faudrait que naisse enfin un gouvernement économique européen, c'est une condition nécessaire, une fois sortis du blocus de la pensée monétariste. Il faudra une demi-douzaine d'années pour le bâtir, et il y a une précondition: c'est que les Anglais s'en aillent, car ce sont les plus hostiles à l'idée d'un gouvernement économique en Europe. Ce sont », estime-t-il,  « les plus grands porteurs de l'économie monétariste en Europe.  Une fois ce problème de doctrine résolu, ce gouvernement mis en place, il faudra accepter une remontée lente de la masse salariale dans le PIB, ce qui implique un ralentissement, au besoin avec la pression de la loi, de l'augmentation relative des hauts revenus».

 

Solutions?

 

Face à ce sombre constat, Michel Rocard dresse une liste de plusieurs remèdes. Selon lui, «il faut repenser le temps de travail (...) Les salariés doivent aussi pouvoir disposer de temps libre. La société à croissance lente, faible production industrielle et moindres dommages écologiques dont nous avons besoin pour la survie de l'espèce, ne pourra être mise en place que si le temps libre qu'elle suppose est demandé et souhaité», estime Michel Rocard.

 

«Mais les États ne peuvent pas tout faire, la société civile doit aussi s'impliquer. On peut probablement gagner le combat écologique, à condition toutefois de s'y prendre assez vite, par des mesures politiques des grands gouvernements de la planète. Ce n'est pas improbable, mais cela se fera au prix d'un changement économique, une diminution de l'incitation au profit personnel. Il faut laisser toute sa place à tout ce qui est non marchand dans la sphère économique, comme les coopératives. Il faut aussi, comme avec la micro-finance, retrouver le rôle de l'argent sans qu'il retombe dans ses dérives».

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

"Suicide de l'Occident, suicide de l'humanité ?", Michel Rocard, Editions Flammarion, 2015

 

"La décroissance nous conduirait tout droit à la guerre civile", Ivan Best, latribune.fr,  29/05/2015

 

"Michel Rocard alerte sur les dérives qui mènent au «suicide de l'humanité»", Mathilde Golla, Le Figaro, 27/02/2015

 
     

     
 
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