SANS MA FILLE

Banc Public n° 241 , octobre 2015 , Catherine VAN NYPELSEER



On parle souvent de départs de jeunes djihadistes partis combattre en Syrie pour l'Etat islamique. L'auteur de ce livre-témoignage a été confrontée à une autre épreuve: celui du départ d'une fille mineure qui a suivi son "mari" dans cette région. Elle raconte son histoire ainsi que ses démarches pour sensibiliser l'Etat français à cette autre problématique.

 

Valérie de Boisrolinest la maman d'un garçon puis d'une fille d'un deuxième lit, qu'elle élève avec son père. Il s'agit d'une famille française catholique du côté du père et originaire de la Guadeloupe pour la mère, nullement musulmane.

 

Personnalité

 

Dans son récit, elle met en évidence des traits de personnalité de sa fille qui pourraient expliquer son attirance pour l'islam. Son but , en publiant son histoire, alors qu'elle pense à présent avoir définitivement perdu sa fille depuis qu'elle est devenue maman d'un petit garçon en Syrie, est d'aider d'autres familles confrontées à la même problématique et de prévenir d'autres cas similaires.

 

La jeune fille a, selon elle, une relation "fusionnelle" avec sa maman. Son papa a été peu présent pendant ses jeunes années, période pendant laquelle les parents ne vivaient pas encore ensemble et où il s'absentait souvent pour son emploi de chauffeur routier international.

 

Dès avant de rencontrer le jeune homme avec lequel elle s'est enfuie, elle a énoncé la manière plutôt puritaine dont elle souhaitait vivre sa sexualité: "Ma fille, très prude, pensait que le premier avec qui elle ferait l'amour serait l'homme de sa vie" (p. 20). Versatile sur beaucoup de sujets, "elle n'a jamais changé d'idée sur ce point", malgré les moqueries de sa maman qui l'appelait alors "sœur Léa". Ce trait de personnalité correspond à son attitude en amitié, dans laquelle elle s'était montrée "loyale et fidèle" dès son plus jeune âge.

 

Trajectoire amoureuse

 

Après plusieurs deuils dans la famille, dont le décès d'une des grand-mères de Léa, celle-ci a vécu à quinze ans une amourette romantique avec un garçon de son collège qu'elle connaissait depuis longtemps. Selon sa maman, à cause des propositions sexuelles maladroites de celui-ci, elle a rompu et s'est inscrite sur un site de rencontres, où elle fait la connaissance d'un jeune Arabe.

 

Leur relation – virtuelle - se développe jusqu'à leur première rencontre, à laquelle la maman veut absolument assister. Comme le jeune homme ne la regarde pas dans les yeux et lui serre la main "du bout des doigts" (p. 33), comme si le fait de la toucher lui répugnait, elle intime l'ordre à sa fille de rompre avec lui, à cause de cette attitude intolérable envers la mère de la jeune fille qu'il fréquente.

 

S'en suit alors une partie de cache-cache au cours de laquelle, pendant de longs mois, la jeune fille fait mine d'obéir à sa mère… mais continue néanmoins à fréquenter son amoureux.

 

Plus tard, après le départ de sa fille, elle apprendra que celle-ci se promenait au bras de celui-ci vêtue d'une burqua noire ne laissant voir que ses yeux, avec au doigt une magnifique bague, dans le centre commercial voisin et disait l'avoir "épousé".

 

Départs

 

Le 5 juin 2013, sans prévenir, la jeune fille ne revient pas à la maison et ne donne plus aucune nouvelle. Anéantis, ses parents préviennent la police. Le 13 juin, celle-ci leur communique les coordonnées des parents du jeune homme avec lequel elle s'est enfuie. Après avoir écrit une lettre à la maman de ce jeune homme, ils sont contactés par téléphone par le père de celui-ci.

Cet homme leur fait savoir que leur fils pratique un islam fondamentaliste depuis deux ans, ce que sa femme et lui désapprouvent fortement. Pour lui, "il faut absolument sortir votre fille de là, elle est en danger" (p. 69). Il leur communique l'adresse du lieu où il vit, ainsi que des photos de l'endroit.

Craignant des échauffourées s'ils essaient eux-mêmes d'aller rechercher leur fille dans ce quartier pouvant abriter des fondamentalistes, ils communiquent ces renseignements à la police, qui n'interviendra pas, mais se bornera à leur communiquer le nouveau numéro de GSM du jeune homme.

 

Leur fille sera finalement retrouvée par la police le 8 juillet 2013, lors d’un banal contrôle d'identité.

La jeune fille passe quelques heures à la maison "à me parler d'Allah et de sa religion"(p. 85), puis s'enfuit pendant la nuit par la fenêtre de la cuisine, pour ne pas réveiller sa maman qui dormait dans le salon pour la surveiller.

 

Le 12 novembre, la maman reçoit un message électronique de sa fille, qui lui signale qu'elle se trouve à présent "à l'étranger, dans un pays en guerre" (p. 96).

 

En Syrie

 

Dans les jours qui suivent, elle lui dit qu'elle se trouve en Syrie, et qu'elle ne reviendra "plus jamais".

 

Mère et fille sont toutefois encore régulièrement en contact via Skype ou des courriers électroniques. La jeune fille fait part de certains éléments de sa vie là-bas, comme le fait qu'elle est bien entourée de "sœurs musulmanes" qui l'aident dans sa vie quotidienne.

Elles ont également des discussions sur la religion, au cours desquelles elles ne tombent pas souvent d'accord…

 

Un soir, Léa fait savoir à sa maman qu'elle est enceinte. Cette nouvelle qui aurait pu réjouir ses parents les plonge au contraire dans le désespoir, car ils estiment que cet événement rend son retour impossible. La jeune femme mettra au monde un petit garçon le 7 décembre 2014, à l'âge de 18 ans.

 

Cette naissance réactive les sentiments de la jeune fille envers sa maman. Elle lui confie ses sentiments pour le bébé, accueille des conseils, envoie de nombreuses photos du bébé…

Malheureusement, leur relation se distend à nouveau lorsque la jeune femme découvre que sa maman, qui s'active en France pour faire connaître son histoire, a donné une interview dans laquelle le nom de son mari est cité, ainsi que le fait qu'il a eu un fils. Elle lui reproche le fait que l'on parle de son fils dans les journaux.

 

Revendications portées par une association

 

En parallèle avec sa lutte pour tenter de récupérer sa fille, et ses démarches par rapport aux autorités françaises, Valérie de Boisrolin a voulu s'allier avec d'autres familles victimes d'une situation similaire, et concourir à la sensibilisation de l'opinion publique sur les problèmes vécus par ces citoyens. Elle a créé une association qui portera leurs revendications.

 

-Elle ne comprend notamment pas comment sa fille mineure a pu quitter la France alors qu'elle était signalée comme recherchée. Elle souhaite que l'on rétablisse un document d'autorisation de sortie du territoire pour les enfants mineurs. Depuis le début 2015, un parent peut demander que son enfant soit interdit de sortie du territoire même s'il a 16 ans. C'est une bonne mesure, mais très contraignante car elle n'est valable que pour 15 jours, et qu'il faut chaque fois se rendre à la préfecture pour l'obtenir et la renouveler.

 

-Un autre point, qui concerne particulièrement les familles de garçons, est celui de l'absence. En effet, les familles de combattants apprennent généralement le décès de leur enfant par un simple coup de téléphone. Même si l'autoproclamé "Etat islamique" délivrait des attestations de décès, il y a peu de chances que les administrations françaises les acceptent. Pour éviter aux familles en souffrance les situations kafkaïennes comme les multiples rappels pour la déclaration d'impôts de leur fils, ou le blocage des successions, plusieurs associations voudraient que l'on mette sur pied un "certificat de décès provisoire" (p. 224).

-La problématique de ceux qui reviennent en France devrait également faire l'objet de mesures adéquates. Virginie de Boisrolin croit que la cohabitation avec sa fille ne serait plus possible si jamais elle revenait. Elle a appris via les activités internationales de son association qu'au Danemark on trouve des "maisons d'information" pour les combattants revenant du djihad. Ces structures comportant des éducateurs, des médecins et des psychologues, collaborent avec les familles et la police pour aider les jeunes adultes qui souhaitent se réinsérer, en fournissant un appartement à ceux qui ne veulent plus vivre chez leurs parents.

Le Premier ministre français Manuel Valls a annoncé qu'un projet de tels centres, qui accueilleraient des individus majeurs, était à l'étude en France.

 

-Plusieurs associations, dont celle de notre auteur, collaborent pour réaliser un film visant à  dissuader les candidats au djihad et démonter la propagande des islamistes, comprenant des témoignages de parents et faisant connaître le numéro vert d'information pour ceux qui sont confrontés au radicalisme.

 

Conclusion

 

Cet ouvrage constitue un témoignage sincère sur une problématique en pleine actualité.

Outre son intérêt sur le plan humain – comme celui de l'autoportrait de la maman qui passe du choc et du chagrin au dynamisme de l'action politique -,il fournit des éléments qui permettront de mieux comprendre ce phénomène qui interpelle les opinions occidentales.

 

 

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

Embrigadée

par Valérie de Boisrolin

Editions l'Express – Presses de la Cité

238 p – 21,70 euros

Septembre 2015

 
     

     
 
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