Doubles jeux

Banc Public n° 243 , Décembre 2015 , Frank FURET



Pour Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l'islam, la question de la lutte contre Daech est rendue plus complexe du fait que certains acteurs dans la région n'ont pas intérêt à le voir disparaître. Ils trouvent dans son existence un intérêt par défaut : il n'est pas leur ennemi principal mais secondaire, après l'Irak, la Turquie, l'Arabie Saoudite, l'Iran, Israël et la Syrie de Bachar el-Assad.

 

Parallèlement, Nafeez Ahmed,  directeur de l’Institute for Policy Research and Development de Brighton a développé une approche historique qui met en lumière les responsabilités occidentales dans l'émergence de mouvements islamistes radicaux.

Irak

En Irak, remarque Olivier Roy, les tribus sunnites ont eu recours à Daech pour se protéger des exactions des milices chiites; les chiites d'Irak, eux, ne veulent pas prendre Falloujah ou Mossoul, parce que ça les obligerait à intégrer politiquement les Arabes sunnites, ce que leur demandent les Américains depuis dix ans. Les milices chiites irakiennes se battent pour leur territoire, donc Daech ne prendra jamais Bagdad. Mais ils ne veulent pas reconquérir le territoire sunnite pris par Daech, ça ne les intéresse pas. Les chiites irakiens ont, pour Roy, intériorisé l'idée que l'Etat irakien est une construction artificielle élaborée par les Anglais dans les années 1920 pour mettre les sunnites au pouvoir. Alors, sans avoir forcément le projet de créer une république chiite, ils s'installent dans une situation  provisoire qui arrange tout le monde.

 

 

Turquie

 

En Turquie, l'ennemi, ce sont les Kurdes. Pas question pour  Erdogan de les aider à casser Daech, ce qui permettrait au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de se créer un sanctuaire et de reprendre la lutte armée en Turquie. Les Kurdes ne cherchent d'ailleurs pas à écraser Daech, seulement à défendre leurs nouvelles frontières. Pour les Kurdes d'Irak, la menace principale c'est la reconstitution d'un Etat central fort à Bagdad, qui pourrait contester l'indépendance de fait dont jouit le Kurdistan irakien aujourd'hui. Daech en empêche la création. Des mauvaises langues prétendent que Mohammed Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan en Irak et chef du Parti démocratique du Kurdistan depuis 1979, a laissé Mossoul tomber dans les mains de Daech parce qu'il préférait  un Mossoul dans les mains de Daech qu'un Mossoul dans les mains du gouvernement irakien.

 

Pour la presse allemande, les frappes aériennes russes visant les positions de l'Etat islamique en Syrie ruinent le business lucratif de la Turquie. Vladimir Poutine a accusé la Turquie de collaborer avec les membres du groupe terroriste Etat islamique: il s'agit de livraisons pétrolières en quantités industrielles à partir des territoires syriens usurpés par les terroristes. La Turquie serait l'acheteur principal de l'or noir de Daech, un trafic particulièrement lucratif pour les hommes d’affaires turcs qui en tirent des dizaines de millions de dollars chaque semaine. Cependant, les frappes aériennes russes, détruisant entre autres l'infrastructure pétrolière des djihadistes, auraient mis fin à ce schéma illicite. Ankara mènerait un vilain double jeu.

 

Ce n’est pas uniquement la Turquie qui est en cause. L’année dernière, le vice-président américain Joe Biden a indiqué,  lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche,  que l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et la Turquie, entre autres, fournissaient «des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes» aux «éléments djihadistes extrémistes du Front al-Nosra et d’al-Qaïda» dans le cadre d’une «guerre par procuration entre sunnites et chiites». Biden a ajouté qu’il était impossible, à tous égards, d’identifier les rebelles «modérés» en Syrie.

 

 

Syrie

 

En Syrie, poursuit Olivier Roy, Bachar el-Assad, qui a eu un moment intérêt à favoriser l'émergence de Daech, aimerait désormais se poser en ultime rempart contre le terrorisme islamique, et regagner aux yeux de l'Occident la légitimité qu'il a perdue en réprimant la population syrienne aussi violemment que son régime l'a fait. Selon le département du Trésor américain, le gouvernement de Bachar el-Assad achèterait du pétrole à l'Etat islamique, participant ainsi à son financement.

Assad a besoin de l'Etat islamique pour pouvoir dire à la communauté internationale qu'il est la seule alternative possible à l'EI; c'est pour cela que la Russie a concentré ses frappes contre les rebelles qui ne sont pas de l'Etat islamique (y compris les rebelles turkmènes du nord de la Syrie, ce qui explique l'hostilité de la Turquie envers la Russie, et donc la destruction du chasseur-bombardier russe par la Turquie la semaine dernière). Jusqu'à présent, on ne peut parler que d'une communauté objective d'intérêts.

 

Au cours des cinq dernières années au moins, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats arabes unis, la Jordanie et la Turquie ont tous apporté un soutien financier et militaire considérable à des réseaux militants islamistes liés à al-Qaïda qui ont engendré l’«Etat islamique» que nous connaissons aujourd’hui. Ce soutien a été apporté dans le cadre d’une campagne anti-Assad de plus en plus intense dirigée par les Etats-Unis.

 

La concurrence pour dominer les tracés potentiels des oléoducs régionaux passant par la Syrie et contrôler les ressources inexploitées en combustibles fossiles en Syrie et en Méditerranée orientale (au détriment de la Russie et de la Chine) a fortement contribué à motiver cette stratégie.

 

Roland Dumas, ancien ministre français des Affaires étrangères, a révélé qu’en 2009 les responsables du ministère britannique des Affaires étrangères lui avaient indiqué que les forces britanniques étaient déjà actives en Syrie pour tenter de fomenter la rébellion.

 

L’opération  a été étroitement contrôlée dans le cadre d’un programme secret toujours en cours, coordonné conjointement par les services de renseignement militaire américains, britanniques, français et israéliens. Des rapports publics confirment qu’à la fin de l’année 2014, le soutien apporté par les Etats-Unis aux combattants luttant contre Assad s’élevait, à lui seul, à environ 2 milliards de dollars.

 

D’après des évaluations classifiées de la CIA, les services de renseignement américains savaient que le soutien apporté aux rebelles anti-Assad dirigé par les Etats-Unis à travers ses alliés au Moyen-Orient a toujours fini entre les mains des extrémistes les plus virulents.

L’année précédant le lancement de la campagne de l’Etat islamique pour conquérir l’intérieur de l’Irak, les responsables du Pentagone étaient également conscients que la grande majorité des rebelles «modérés» de l’Armée syrienne libre (ASL) étaient en fait des militants islamistes. Ainsi que l’ont reconnu les responsables, il était de plus en plus impossible d’établir une frontière fixe entre les rebelles dits «modérés» et les extrémistes liés à al-Qaïda ou à l’Etat islamique en raison de la fluidité des interactions existant entre ces deux composantes.

 

De plus en plus, les combattants frustrés de l’ASL ont rejoint les rangs des militants islamistes en Syrie, non pas pour des raisons idéologiques mais simplement en raison de leur plus grande puissance militaire. Jusqu’à présent, la quasi-totalité des groupes rebelles «modérés» formés et récemment armés par les Etats-Unis sont en cours de dissolution et de défection, et leurs membres n’en finissent plus de passer du côté d’al-Qaïda et de l’Etat islamique dans la lutte contre Assad .

 

 

Un peu d'histoire

 

Dans  les années 1970. rappelle Nafeez Ahmed, Abdallah Azzam, mentor palestinien d’Oussama ben Laden, a formulé une nouvelle théorie justifiant la poursuite d’une guerre continue et de faible intensité par des cellules moudjahidines déployées en faveur d’un Etat panislamiste,  doctrine islamiste violente popularisée dans le contexte de l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques.

 

Les réseaux moudjahidines afghans ont été formés et financés sous la supervision de la CIA, du MI6 et du Pentagone. Les Etats du Golfe ont apporté des sommes d’argent considérables, tandis que l’Inter-Services Intelligence (ISI) pakistanais a assuré la liaison sur le terrain avec les réseaux militants coordonnés par Azzam, Ben Laden et les autres.

 

L’administration Reagan a par exemple fourni 2 milliards de dollars aux moudjahidines afghans, complétés par un apport de 2 milliards de dollars de l’Arabie saoudite.

 

En Afghanistan, l’USAID a investi des millions de dollars pour fournir aux écoliers «des manuels remplis d’images violentes et d’enseignements islamiques militants», d’après le Washington Post. La théologie justifiant le djihad violent était entrecoupée de «dessins de fusils, de balles, de soldats et de mines». Les manuels vantaient même les récompenses divines offertes aux enfants qui «arracheraient les yeux de l’ennemi soviétique et lui couperaient les jambes».

 

Cette configuration désastreuse d’une collaboration entre l’Occident et le monde musulman dans le financement des extrémistes islamistes n'a pas pris fin avec l’effondrement de l’Union soviétique.  C'est que l’approvisionnement massif de pétrole en provenance d’Arabie saoudite est essentiel pour la santé et la croissance de l’économie mondiale. Les gouvernements des Etats-Unis et du Royaume-Uni ont continué de soutenir secrètement des réseaux affiliés à al-Qaïda en Asie centrale et dans les Balkans après la guerre froide, et ce pour les mêmes raisons que précédemment, à savoir la lutte contre l’influence russe, et désormais chinoise, afin d’étendre l’hégémonie américaine sur l’économie mondiale. L’Arabie saoudite, première plate-forme pétrolière du monde, est restée l’intermédiaire de cette stratégie anglo-américaine.

 

Même après les attentats du 11 septembre 2001 et du 7 juillet 2005, la dépendance des Américains et des Britanniques aux combustibles fossiles bon marché les a poussés à approfondir cette alliance avec les extrémistes.

 

Vers le milieu de la dernière décennie, les services de renseignement militaire anglo-américains ont commencé à superviser les financements apportés par les Etats du Golfe, menés une fois de plus par l’Arabie saoudite, aux réseaux extrémistes islamistes à travers le Moyen-Orient et l’Asie centrale pour contrer l’influence chiite iranienne dans la région. Les militants  furent involontairement entretenus en tant qu’agents de l’hégémonie américaine face aux rivaux géopolitiques émergents.

 

Cette «réorientation» de la politique consistait à affaiblir non seulement l’Iran, mais aussi la Syrie (étroitement alignés avec la Russie et la Chine), où les largesses des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite ont contribué à soutenir les Frères musulmans syriens, entre autres groupes d’opposition.

 

 

En Libye

 

En 2011, l’intervention militaire de l’OTAN pour renverser le régime de Kadhafi a emboîté le pas au soutien important apporté à des mercenaires libyens, qui étaient en fait des membres de la branche officielle d’al-Qaïda en Libye. La France se serait vu proposer le contrôle de 35% des ressources pétrolières de la Libye en échange de son soutien aux insurgés. Après l’intervention, les géants pétroliers européens, britanniques et américains étaient «parfaitement prêts à tirer profit» des «opportunités commerciales», d’après David Anderson, professeur à l’université d’Oxford. Les contrats juteux signés avec les membres de l’OTAN ont pu «libérer l’Europe occidentale de l’emprise des producteurs russes qui pratiquent des prix élevés et dominent leur approvisionnement en gaz».

 

Des rapports secrets établis par les services de renseignement ont montré que les rebelles soutenus par l’OTAN entretenaient des liens étroits avec al-Qaïda. La CIA s’est également servie des militants islamistes en Libye pour acheminer des armes lourdes aux rebelles du pays.

 

Un rapport de 2009 des services de renseignement canadiens décrivait  d'ailleurs le bastion rebelle de l’est de la Libye comme un «épicentre de l’extrémisme islamiste», à partir duquel «les cellules extrémistes» ont agi dans la région.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

- "Olivier Roy, spécialiste de l'islam, estime que certains acteurs dans la région n’ont pas intérêt à  voir disparaître Daesh", Sara Daniel et Marie Lemonnier, L’ Obs, 22-11-2015

 

- "Or noir de l'EI à la Turquie: la presse allemande donne raison à Poutine", Sputnik.news, 27-11-2015

 

- "L’Etat islamique, cancer du capitalisme moderne", Nafeez Ahmed, middleeasteye.net, 27-3-2015

 

- "L'alliance d'Assad et de l'Etat islamique", Atlantico.fr, 30-11-2015

 
     

     
 
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