ÉCOLOGIE EXTRÊME

Banc Public n° 274 , Février 2019 , Catherine VAN NYPELSEER



Pendant que les écoliers européens, au lieu de suivre les cours, manifestent pour sauver leur avenir et notre climat, nous avons choisi de vous présenter ce mois-ci un livre coécrit par trois Américains dans le même objectif, intitulé "DGR" pour "Deep Green Resistance". Attention, le tome 1 dont nous traitons dans cet article ne correspond qu'à la première moitié du livre étatsunien original, coupé en deux dans la traduction française pour des "raisons pratiques" (voir "Note de fin" p. 327).

Constat accablant

 

Le livre s'ouvre sur un constat éprouvant, quasi apocalyptique, de l'état de notre planète, victime de dégradations irréversibles causées par ce qui y est appelé "la civilisation", en fait notre société industrielle et capitaliste dans laquelle des biens essentiels à la vie comme l'air, l'eau, le climat, la végétation et les animaux sauvages n'ont aucune valeur, car celle-ci n'est pas chiffrable et donc non comptabilisée. C'est le chapitre 2, écrit par Aric McBay, intitulé "La Civilisation et autres dangers" (pp. 37-71).

 

Pour comprendre les positions tranchées des auteurs dans la suite de l'ouvrage, il est nécessaire de prendre connaissance de leur vision de l'état du monde vivant et de son évolution, qui justifie leur volonté d'inciter à la lutte pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être; nous y consacrons donc une part importante de cet article.

 

Pour Aric McBay, "l'héritage écologique" de la culture dominante consiste en des "destructions en chaîne de territoires", qualifiées euphémiquement d' "impact environnemental" (p.37). Sur la base de l'exemple de l'exploitation des sables bitumineux au nord du Canada, il souhaite que nous reconnaissions que notre culture est "une tueuse en série écologique".

 

L'exemple des sables bitumineux

 

Rares sont les biomes qui n'ont pas été détruits par cette culture (un biome, du grec bios = vie, est "un ensemble d'écosystèmes caractéristique d'une aire biogéographique et nommé à partir de la végétation et des espèces animales qui y prédominent et y sont adaptées", selon Wikipedia).

Les forêts boréales du nord de l'Alberta étaient relativement préservées avant le dérèglement climatique. Les sables bitumineux qu'elles recouvrent commencent à être exploités, ce qui se réalise comme suit:

 

pour atteindre les dépôts souterrains de bitume, une forme semi-solide de pétrole, les compagnies pétrolières commencent par arracher les forêts ainsi que les couches supérieures du sol pour accéder aux sables bitumineux. Pour produire un seul baril de pétrole (158,98 litres), il leur faut extraire deux tonnes de sable en moyenne, dont elles séparent le bitume avec d'énormes quantités d'eau extraites des fleuves environnants. Elles laissent ensuite sur place les résidus de cette destruction, toxiques pour les poissons, les oiseaux et les peuples indigènes de la région. Ensuite, le bitume doit encore être chauffé à l'aide d'énormes quantités de gaz pour être transformé en pétrole, ce qui émet cinq fois plus de gaz à effet de serre que l'extraction du pétrole conventionnel (p. 38).

 

Cette technique, véritable abomination écologique paraissant anachonique à notre époque dotée d'une certaine conscience environnementale, n'est absolument pas une horreur du passé, mais, au contraire, une toute nouvelle technique, devenue rentable à cause de l'épuisement des puits de pétrole conventionnels !

 

Pour Aric McBay, le schéma est clair: "La culture dominante dévore des biomes entiers (…). Cette culture ne se contente pas de consommer les écosystèmes, elle les anéantit, elle les assassine, les uns après les autres".

 

La "civilisation", selon les auteurs étatsuniens

 

Pour cet auteur, "Les catastrophes qui menacent la planète ne sont pas les conséquences inéluctables de la nature humaine, mais (…) du mode d'organisation politique et sociale que l'on appelle civilisation."

 

Celle-ci est mondialisée: elle "est unifiée de manière planétaire en ce qui concerne ses infrastructures, son fonctionnement et son administration. Tout effort de résistance locale se heurte à un adversaire dont les moyens sont mondiaux, ce qui implique de recourir à des stratégies (…) également mondiales."

Elle est mécanisée: elle repose sur une mécanisation qui a centralisé le pouvoir économique et politique, et qui a entraîné une augmentation spectaculaire de la population et une dévastation écologique planétaire, à cause de l'agriculture et de la pêche industrielles, de la déforestation, etc. "La plupart des êtres humains dépendent maintenant de la production industrielle, tandis que le système lui-même dépend entièrement de ressources minérales limitées et de combustibles fossiles à forte densité énergétique" (p. 39).

 

Elle est très jeune en comparaison de l'échelle temporelle de l'humanité, qui s'étend sur plusieurs millions d'années. Comme "une grande partie du savoir traditionnel a été perdue ou détruite par ceux qui détiennent le pouvoir afin de glorifier la civilisation, (…) de rendre inconcevables d'autres modes de vie, nous avons l'impression que la civilisation est tout ce qu'il y a de plus naturel pour l'être humain" .

 

Elle est avant tout un phénomène urbain: "Les villes fournissent une main-d'œuvre qui, agglutinée ainsi et séparée de la terre, doit travailler dur pour survivre".

 

Elle "implique une division du travail à grande échelle et un niveau élevé de stratification sociale. La spécialisation permet d'augmenter la production, mais la séparation qu'elle engendre empêche la plupart des gens de formuler des critiques systémiques de la civilisation; ils sont trop préoccupés par leurs vies immédiates et leurs problèmes pour considérer le tableau dans son ensemble." (p. 40)

 

Elle est militarisée. Selon l'anthropologue Stanley Diamond, "la civilisation découle des conquêtes à l'étranger et de la répression domestique".

 

"Elle repose sur une agriculture industrielle: seule l'agriculture intensive, à grande échelle, peut fournir le surplus nécessaire pour alimenter les villes et les élites spécialisées. (…) L'agriculture industrielle étant tributaire du pétrole, par définition, elle n'a pas d'avenir."

 

Elle se fonde sur un principe de croissance perpétuelle, indissociable de l'agriculture et de la sédentarisation, ce qui entraîne l'augmentation de la population, et finalement la surexploitation et la destruction du territoire.

 

L'histoire de la civilisation est rythmée par des processus d'effondrement, à cause de son "penchant pour la guerre, la destruction écologique et l'expansion perpétuelle dans un monde fini" (p.41).

 

"La civilisation est hiérarchisée et centralisée" sur le plan politique et en matière d'infrastructures. "La centralisation du pouvoir a pour corolaire l'externalisation des conséquences, comme la destruction de la planète. Chaque fois que cela est possible, on fait porter le poids de ces conséquences aux pauvres et aux non-humains afin d'épargner les riches.

La hiérarchie et la centralisation génèrent une réglementation des comportements et un conformisme croissants."

 

Les dirigeants investissent massivement dans la propagande, qui se manifeste notamment par le déploiement d'architectures monumentales.

Jadis, il s'agissait notamment des pyramides, colisées, défilés militaires… Pour les civilisations modernes, il s'agit plutôt de centres commerciaux, ou à présent également d'une "architecture virtuelle": un "spectacle numérique diffusant de la propagande vingt-quatre heures sur vingt-quatre" (p. 42).

 

"Il est possible que la civilisation rende la terre inhabitable pour les êtres humains et pour la majorité des espèces vivantes. Les civilisations du passé se sont autodétruites avant d'entraîner des dommages planétaires, mais la civilisation industrielle mondialisée s'avère bien plus destructrice que les précédentes."

 

PLAN DE SAUVETAGE

 

Au chapitre 5, Lierre Keith expose les bases d'un plan permettant de sauver la vie sur notre planète, en mettant "fin à la destruction que constitue la civilisation", en réparant "activement les dommages causés aux communautés biotiques du monde", et en réinventant "des cultures humaines véritablement soutenables – tout en respectant les droits humains" (p. 225).

 

Les "impératifs" énoncés y sont les suivants:

 

- Cesser l'utilisation de combustibles fossiles.

"Leurs impacts sur l'atmosphère préparent un véritable enfer. Leurs extractions, des forages pétroliers aux mines de charbon, laissent une trainée de cambouis à peu près éternelle, et l'énergie à bon marché qu'ils produisent rend possible les autres horreurs de la civilisation industrielle."

- Cesser toutes les activités qui détruisent les communautés vivantes, comme l'abattage des forêts, l'assèchement des zones humides, la construction de barrages, l'évidement des océans, les extractions minières…

- Réduire la consommation humaine.

- Réduire la population humaine. En effet, "si nous n'y parvenons pas de manière volontaire, le monde se chargera de réduire la population pour nous" (p. 227).

 

MOYENS D'ACTION

 

Au chapitre 6 (pp. 279-326), Aric McBay, encore, expose une "taxonomie de l'action", l'objectif étant de faire tomber la "civilisation" telle que définie ci-dessus, avant qu'elle n'ait rendu la planète inhabitable.

 

Il rejette vivement comme moyens d'action "les ajustements de mode de vie, les choix de consommation", etc. comme étant de simples "diversions" (p.280).

Un des objectifs du livre consiste à "définir des stratégies crédibles qui nous permettront de l'emporter" (p. 281).

 

L'histoire est riche d'enseignements sur les différents moyens d'action et leur impact possible, qu'il passe ensuite en revue.

 

Actes d'omission

 

-La grève, comme celle du chantier naval de Gdansk en Pologne en 1980, qui fragilisa le communisme.

 

- Les boycotts et les embargos, qui "ont joué un rôle crucial dans de nombreuses luttes", comme par exemple le boycott des produits de l'esclavage aux Etats-Unis.

En comparaison avec l'ostracisme dont fut victime le capitaine anglais Boycott dont le nom est à l'origine de cette action, il pourrait être moins efficace aujourd'hui dans la mesure où "la classe dominante est tellement séparée du reste d'entre nous, sur les plans social, économique, culturel et physique, qu'il est presque impossible de pratiquer l'humiliation physique ou l'ostracisme social" (p.288). Pour rappel (cf. p. 287), c'est en 1880 que le capitaine Charles Boycott, qui gérait en Irlande des biens d'un propriétaire foncier, "expulsa des locataires qui avaient demandé des baisses de loyer, la communauté riposta en l'isolant socialement et économiquement. (…) Même le facteur refusa de lui distribuer son courrier. Pour assurer la récolte maraîchère, le gouvernement britannique dut faire venir cinquante travailleurs (…) sous la protection d'un millier de policiers", ce qui coûta plus de 10.000 livres sterling pour une récolte de pommes de terre d'une valeur de 350 livres sterling.

 

- La désobéissance fiscale, présentée comme "assez peu efficace, en partie parce que la population essaie déjà d'échapper à l'impôt pour des raisons qui ne sont pas d'ordre politique".

 

- "La désobéissance civile, le refus d'obéir à des lois et des coutumes injustes, est un acte d'omission fondamental". Elle fut utilisée avec succès contre la ségrégation des noirs aux États-Unis.

 

Actes de commission

 

Ils sont classés en 6 branches:

- lobbying;

- manifestations et actes symboliques;

- éducation et sensibilisation;

- travail de soutien et construction d'alternatives;

- logistique;

- confrontation directe et conflit.

 

Conclusion

 

Ce livre participe au bouillonnement politico-intellectuel qui devrait permettre une évolution des modes de vie humains sur cette planète. Il est difficile de s'en faire une opinion définitive sans avoir pu prendre connaissance du tome 2, la deuxième moitié du livre original en fait, qui n'est pas encore traduit en français.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

DGR

deep green resistance

Un mouvement pour sauver la planète

Tome 1

Derrick Jensen, Lierre Keith, Aric McBay

Éditions Libre

Traduction en 2018

(texte original étatsunien 2007)

326 p., 13 €

 
     

     
 
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