Les 4 maris

Banc Public n° 176 , Janvier 2009 , Kerim Maamer



C’est l’histoire d’une dame qui a porté 80 ans d’expérience humaine, et qui nous donne l’opportunité d’entrer dans l’intimité de sa vie.
L’occasion en est donnée par nos récentes vacances d’hiver, dans un climat de grisaille sur une île habituellement ensoleillée, où Manou raconte son histoire, sur un fond pleinement subjectif; d’une subjectivité nourrie d’expérience.
Elle a vécu quatre amours, dont deux furent ponctués par le mariage, avec des différences d’époque et de générations, et témoigne du changement de mentalité des hommes.

L’idéaliste des années 50

Mireille a vingt ans lorsqu’elle rencontre Hassine. Elle entre dans la vie de ce jeune Tunisien qui entreprenait des études de médecine à Paris. Elle est en admiration pour cet homme, plein de générosité et d’enthousiasme, qui projetait de retourner dans son pays pour soigner les gens. A cette époque coloniale, Hassine détestait l’ignorance et la pauvreté dans laquelle se trouvaient nombre de ses concitoyens. Il rêvait d’un pays qui prenne en main son destin, pour assurer une meilleure prospérité à son peuple. Proche des idées de Habib Bourguiba, il prit position en faveur du leader indépendantiste, contre l’aristocratie beylicale à laquelle sa famille appartenait.
Ces engagements idéologiques étaient très enthousiasmants et la jeune Mireille ne se préoccupait pas de son statut. Lorsque l’idée de mariage fut évoquée, c’est naturellement que les corps sociaux s’y opposèrent. A cette époque, les idées de mixité étaient trop précoces pour les mentalités. Il était mal vu pour une Française d’épouser un étranger, et encore plus pour les familles tunisiennes. Mireille souffrit énormément de ces traditionalismes qui restreignaient sa liberté. En 1956, la Tunisie devenait indépendante. Hassine s’en allait vers son destin. Il laissa une pièce de monnaie à l’effigie beylicale, en disant qu’elle n’avait plus de valeur, sauf pour Mireille, qui garda à ce jour, la relique de son amour.
L’homme engagé des années 60

Les ruptures sentimentales gardent leur intensité de douleur. Mais l’espoir revient au moment où on ne l’attend pas. A la fin des années cinquante, elle rencontra Yves, un militaire de carrière dans l’armée française, qui revenait d’Indochine et s’en allait vers l’Algérie. Elle l’avait immédiatement trouvé si beau, si droit, si élégant.

Son c½ur s’éprit de ce nouvel homme qu’elle prit le soin d’épouser et d’accompagner dans ce pays d’Afrique du Nord. Elle ne comprenait pas très bien les évènements d’Algérie, mais elle savait son mari très engagé pour l’intégration.

Dans ce contexte de tension politique, Mireille évita de faire famille. Leur couple préféra la générosité de prendre en charge un orphelin de la guerre. Lorsque les desseins politiques du général de Gaulle se précisèrent et que l’autodétermination fut déclarée, le militaire Yves s’engagea du côté des putschistes qui  prirent le pouvoir à Alger en 1961. Le coup échoua. Les instigateurs furent arrêtés; d’autres, comme Salan et
Jouhaut, poursuivirent leur combat dans l’OAS. Tandis qu’Yves quitta précipitamment l’Algérie. Il se refugia en Belgique où le couple vécut plusieurs années dans la clandestinité. En 1966, Yves et Mireille sont arrêtés par la police belge. Ils craignent d’être remis aux autorités françaises, car Yves a été condamné à mort.

Au cours des années belges, Yves n’a jamais renoncé à ses idéaux, même si l’histoire lui a donné tort. Il croyait en l’Algérie française et consacra le reste de sa vie à écrire et à rassembler les documents qui légitimaient son engagement. Mireille n’a jamais contesté les opinions d’un mari; elle le soutenait d’un plein amour et d’une grande fidélité. Yves mourut en 1975, laissant sa femme dans une profonde détresse humaine et matérielle.

L’égocentrique des années 80

A la fin des années septante, à près de cinquante ans, Mireille rencontre Marcel, du même âge. Un homme divorcé, dit «notaire», affairiste dans les transactions immobilières.

Marcel lui fit une déclaration d’amour sincère, qui se terminait pas « Mimi veux-tu m’épouser ?». Les blessures au c½ur, craignant l’amère solitude, Mireille prenait de l’âge et n’avait pas de famille. Le mariage serait peut être une bonne idée! C’est donc par appréciation rationnelle, qu’elle se rendit à la commune pour accepter Marcel comme époux.

Son nouveau mari s’avéra bien différent des précédents. Matérialiste, il ne pensait qu’à lui-même, à ce qu’il y avait dans son assiette et surtout dans son verre. Ni les évènements de Russie, ni ceux du Moyen Orient ou de l’Asie ne l’intéressaient. Peut être que Mimi trouverait le bonheur durable dans l’individualisme!

Elle avait tant souffert de ces idéalistes, engagés pour leur cause dans le monde.

Elle se rendit compte du contraire. Sa vie était ponctuée de disputes ridicules et futiles, autour d’un ticket de caisse; d’un désintérêt pour les autres, même pour les enfants et les petits enfants de Marcel.

Lorsque Marcel devint malade, la charge devint plus lourde pour Mimi. Elle cumulait les rôles de l’infirmière, de la bonne à tout faire, avec le sentiment de l’obligation… Seule la pudeur l’oblige à taire le manque de courtoisie et les contraintes qu’elle vécu.

Lorsque Marcel mourut en 1992, Mimi était loin d’imaginer qu’une vie nouvelle s’ouvrirait à elle.

Le souffrant des années 90

En 1996, elle rencontre un homme d’une quarantaine d’années. Il fait les courses, il cuisine et ne laisse pas traîner une quelconque affaire… la différence de comportement avec les anciens maris est marquante.

Elle est plus âgée d’une dizaine d’années, mais cela ne pose pas de problème. Mireille détient les atouts qui réconfortent Alain.

La relation s’est progressivement construite entre une dame blessée qui n’a jamais eu d’enfants et un homme engagé dans des procédures judiciaires de divorce. Elle écoute et appuie ce compagnon, qui porte une souffrance illisible par le commun.

Alain a vécu un divorce agressif. Il a perdu le contact avec ses deux filles, qui ne veulent plus le voir. Lorsque les enfants avaient 8 et 11ans, l’ex-épouse avait demandé la séparation, puis le divorce. La rupture conjugale semblait banale mais les procédures judiciaires ont cristallisé le conflit. Pour gagner certains avantages, l’ex-épouse trouva intérêt à accuser son mari de tous les torts, même celui de l’inceste. Des mesures protectionnelles furent prises par les juges, pour accorder l’autorité exclusive, définir le droit de visite dans un espace fermé et imposer une contribution alimentaire. La distance, les conditions de rencontre, les manipulations du cerveau, le discours calomnieux, la pression financière… ont brisé la relation parentale. Les mécanismes de la psychologie humaine ont composé chez les enfants un désir de rupture avec leur père.
Seule Manou assista aux états de dépression masculine chez son compagnon et l’accompagna dans des engagements sans aboutissement.

Kerim Maamer

     
 

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