Piège Mortel

Banc Public n° 146 , Janvier 2006 , Catherine VAN NYPELSEER



La violence qui se développe dans certains couples est un phénomène dont la société a tendance à sous-estimer la gravité. Or, il s’agit d’un réel problème de santé publique puisque, en France, les statistiques font état de trois homicides de femmes tuées par leur conjoint chaque quinzaine. Marie-France Hirigoyen, médecin et psychothérapeute auteur du «Harcèlement moral» décrit les différents mécanismes relationnels aboutissant à cette violence discrète mais terriblement destructrice, et propose des lignes directrices de traitement et de prévention correspondant à son analyse.

Les personnes concernées

Les victimes de violence dans le couple ne sont pas nécessairement des femmes: des hommes peuvent être victimes de violence de la part de leur femme, et la violence existe également dans les couples homosexuels. Cependant, 98 % des cas connus concernent des femmes victimes de leur conjoint; c’est donc de ce cas largement majoritaire dont nous traiterons dans la suite de l’article, pour ne pas alourdir l’exposé.

Pour Marie-France Hirigoyen, il n’existe pas de profil psychologique déterminé de l’auteur ou de la victime de violences, même si une fragilité psychologique due à des traumatismes subis dans l’enfance, pour les femmes, ou l’exemple de l’éducation par un père violent, pour les hommes, sont des facteurs facilitant un tel dérapage de leur relation.

On trouve des hommes violents en même proportion dans tous les milieux sociaux.

Les violences

Quand on pense à la violence conjugale, on évoque la plupart du temps les «femmes battues», victimes de violences physiques. Pour sa part, Marie-France Hirigoyen met l’accent et consacre son livre à la violence psychologique, présente dans tous les cas de violence conjugale, précurseur de la violence physique quand celle-ci est présente, et, à la limite, encore plus destructrice dans la mesure où il peut être plus facile de guérir de blessures physiques que de longues années de destruction psychologique.

L’auteur élabore la notion d’emprise, qui donne son titre à l’ouvrage, et correspond au mécanisme de contrôle qui piège les victimes et explique que celles-ci ne mettent pas fin à une situation ressentie comme intolérable par un observateur extérieur.

Cette volonté de domination de leur compagne par certains hommes est le résultat d’une société patriarcale qui enseigne aux garçons à être dominants et aux filles à être soumises, à la valorisation du modèle dominants-dominés par notre société ainsi que par une certaine déstabilisation des hommes par l’évolution des femmes vers plus d’autonomie, résultat du combat féministe.

Ce qui distingue les situations de violence des conflits que connaissent tous les couples, c’est l’inégalité des partenaires dans le sens où les rôles sont figés: c’est toujours le même qui est l’agresseur et l’autre qui est la victime.

La violence cyclique

La violence cyclique est le mode le plus fréquent, qui a été décrit le premier (par Lenore Walker en 1979).

Il survient souvent pendant la grossesse ou juste après l’accouchement, lorsque l’homme vit mal cette situation parce qu’il a peur de perdre l’attention de sa compagne ou bien parce qu’il éprouve des difficultés à se définir comme adulte et comme père.

Il commence par une phase d’irritabilité et de tension, des attitudes hostiles, où l’homme rend sa femme responsable des difficultés et du stress qu’il rencontre dans sa vie quotidienne.

La deuxième phase est une phase d’agression, dans laquelle «l’homme donne l’impression de perdre le contrôle de lui-même» (p.71). Il crie, insulte, menace, casse des objets avant d’agresser la femme physiquement de façon progressivement croissante : bousculade, bras tordu, gifles, coups de poings, utilisation d’une arme...

Dans une troisième phase, l’homme regrette son comportement, s’excuse. Cependant, il rend sa partenaire responsable de ses agissements, ou cherche à les justifier par une cause extérieure: surcharge de travail, prise d’alcool...
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A ce moment, il prend des bonnes résolutions, jure de ne plus recommencer, de s’inscrire aux Alcooliques anonymes, etc.

La quatrième phase, de réconciliation (aussi appelée phase de «lune de miel» redonne à la femme le compagnon attentif et prévenant auquel elle s’était liée avant que ne débute la violence cyclique. L’homme offre des fleurs, des cadeaux, invite au restaurant. La femme reprend espoir, renonce à quitter son compagnon si elle l’avait envisagé, sans réaliser qu’un nouveau cycle se prépare...

Ensuite, les cycles se répètent en s’accélérant et avec une intensité croissante, qui peut mettre la vie de la femme en danger.

Dans cette forme de violence, l’homme a en quelque sorte deux personnalités, comme le Docteur Jekyll et Mister Hyde, qui se manifestent successive­ment dans les différentes phases.

La violence perverse

Il s’agit d’une autre forme de violence, beaucoup plus «insidieuse, subtile et permanente» (p. 74). Elle se caractérise par «une hostilité constante et insidieuse» (p.76), qui n’est pas perçue par les témoins extérieurs. Par exemple, au cours d’un dîner avec des amis, le conjoint d’une femme ironise sur sa belle-famille, qui aurait la chance «d’être au frais» - en fait, son père venait d’être mis en prison pour faillite frauduleuse. Ensuite, il fait part à leurs amis qu’il est très inquiet du comportement bizarre de sa femme, qui parait effectivement énervé et au bord des larmes sans raison pour ces témoins ignorant la vérité.

Les hommes qui exercent cette forme de violence psychologique sont toujours brillants et fascinants au départ. Lorsque la relation est installée, la femme est petit à petit déstabilisée par des attaques verbales, de l’hostilité, du mépris, des reproches informulés, une «distance froide» (p.76). Lorsqu’elle s’en inquiète auprès de lui, son partenaire prétend qu’elle se trompe, est paranoïaque.

Ensuite, sa famille et ses amis sont attaqués de telle manière qu’elle n’ose plus les voir et se retrouve fort isolée. Alors, la violence «passe à un stade supérieur»: la femme est systématiquement critiquée, son partenaire lui fait savoir qu’elle est une nullité, lui montre de la haine et vise à «l’amener à s’autodétruire» (p.77).

L’emprise

Mais pourquoi les femmes supportent-elles de telles situations? En fait, il faut savoir que celles-ci s’établissent progressivement et graduellement, et que les violences psychologiques aboutissent à déstabilisation psychique telle que la femme ne dispose plus de ses capacités de raisonnement normales pour nommer ce qu’elle subit et décider d’y mettre fin. De plus, son image d’elle-même est tellement dévalorisée qu’elle doute de sa capacité à s’en sortir seule.

Dans certains cas, lorsque la structure psychique du conjoint violent est à dominante paranoïaque (jalousie maladive, volonté de contrôle total sur sa conjointe), il y a un danger objectif à tenter de sortir de la relation dans la mesure où c’est au moment où ils sentent leur victime leur échapper que le risque d’homicide est maximal dans ce type de relation.

Les moyens d’en sortir

Les hommes violents se remettant rarement en question, il y a peu de possibilités thérapeutiques de leur côté en dehors des cas où ils y sont contraints par une décision de justice.

Pour les femmes victimes qui entreprennent une psychothérapie, Marie-France Hirigoyen estime que dans ce cas, le thérapeute doit «préférer l’écoute active réellement bienveillante à l’attention flottante et à une neutralité plus froide que bienveillante» (pp. 211-212).

La première étape doit être de déterminer les mécanismes de l’emprise. Ensuite, «Le thérapeute doit prendre position et dire clairement que ces agissements sont anormaux» (p.214). Il doit «expliquer à la personne que, si elle ne réagissait pas, c’était parce qu’elle était sous influence, lui faire comprendre que l’état d’impuissance dans lequel elle se trouve n’est pas pathologique, mais résulte d’un processus dont on peut comprendre les rouages tant au plan social que relationnel». Ensuite, la patiente doit «parvenir à formuler que le comportement de son agresseur n’est pas acceptable». Certaines femmes comprennent alors que «ce n’est pas leur comportement qui a provoqué la violence chez leur compagnon, mais sa souffrance à lui» (p.215). Enfin, il faudra «apprendre à la personne à poser des limites», et à protéger son intimité des intrusions extérieures» (p.217).
Les thérapeutes doivent s’armer de patience et comprendre que la femme fasse des allers-retours dans sa relation de couple: cela lui permet de reconstruire progressivement sa confiance en ses possibilités de mener une vie indépendante de son compagnon.

Au plan collectif, la société doit cesser de tolérer et de banaliser les situations violentes dans les relations de couple, lutter contre le sexisme et la pornographie, éduquer les jeunes au respect dans les relations de couple.

La campagne «Ruban blanc»

Il ne faut surtout pas considérer tous les hommes comme violents et tenir un discours qui dresse les hommes contre les femmes. Par exemple, au Canada, trois hommes ont lancé en 1991 un mouvement de sensibilisation, symbolisé par le port d’un petit ruban blanc visant à sensibiliser les autres hommes et à briser le silence sur la violence masculine à l’encontre des femmes, qui a pris une ampleur internationale.

Conclusion

Cet ouvrage apporte de nouveaux éléments sur un sujet que l’on croyait connaître et rend passionnante, par sa volonté de comprendre et de donner des moyens d’agir - qui s’appliquent également à d’autres domaines de la vie en société - une problématique que l’on aurait pu craindre seulement triste et déprimante. Le livre aurait néanmoins gagné à comporter plus d’exemples pour illustrer les mécanismes décrits.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

FEMMES SOUS EMPRISE


Les ressorts de la violence dans le couple
Marie-France Hirigoyen
Oh! Editions, 2005
300 pages, 18,90 euros

 
     

     
   
   


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