LE VERTIGE DU TEMPS DANS LES SCIENCES HUMAINES

Banc Public n° 85 , Décembre 1999 , Yves LE MANACH



ENFANT, JE PASSAIS MES VACANCES a Bourges, chez mes grand-parents maternels. Les jours de mauvais temps, ma grand-mère me proposait trois activités: la boîte à boutons, la liasse de cartes postales ou les catalogues de la Manufacture de Saint-Etienne des années vingt. Ces saines occupations éveillèrent mon imagination et cultivèrent mon sens de la durée et de la nostalgie. J'appréciais déjà les jours de pluie.

Un été, devant rendre visite à mon oncle et à ma tante qui habitaient Saint-Aignan, nous nous étions levés tôt dans la nuit pour nous rendre à la gare. C'était une belle nuit d'août, mon grand-père, appuyé sur sa canne et tirant sa jambe de bois, exprima son admiration devant la beauté du ciel. Je posai une question saugrenue: « Pépé, d'où elles viennent les étoiles ?» Je ne me rappelle plus avec précision sa réponse, mais je me souviens qu'il me parla de l'infini et de l'éternité. Ainsi, à peine âgé de cinq ans, j'éprouvais mon premier vertige métaphysique.

Le vertige de l'éternité fut bientôt rattrapé par celui des filles et de l'injustice. J'ai souvent vécu la question des filles dans l'inconfort de la solitude, mais j'ai fini par trouver un équilibre affectif. J'ai momentanément abandonné la question de l'éternité aux Indiens Guaranis. Seule la question de l'injustice me tourmente encore, surtout à Bruxelles où elle s'alourdit de la question du nationalisme flamand.

Me sentant sali par la politique haineuse que certains flamands néerlandophones mènent à l'encontre des flamands francophones, et ne trouvant pas de littérature critique satisfaisante en Belgique, je cherchai une fois de plus refuge et réconfort chez nos critiques bretons. Relisant Le Bretonisme (1), de Jean-Yves Guiomar, je pris brutalement conscience du fait que notre société n'a une vision rationnelle de la durée historique que depuis le 19e siècle. Je voudrais essayer de résumer les propos de Guiomar.
Alors que les Egyptiens avaient conçu un cycle solaire de 24 000 ans et que les orientaux concevaient le monde en millions d'années, jusqu'au 19e siècle les occidentaux acceptèrent la chronologie biblique qui fait remonter l'origine des temps à 4 000 avant Jésus Christ.

Les années 1770-1830 virent l'affrontement entre catastrophistes et actualistes. Les premiers pensaient que toute vie avait été anéantie par le Déluge. Pour eux, les formes de vie qui avaient précédé ce bouleversement était insaisissables. Les historiens bretonistes, qui n'en étaient pas moins des catholiques ultras, inscrivaient donc l'histoire de la Bretagne dans les éléments repérables de la Bible: pour eux, les Celtes descendaient de Gomer, fils de Japhet, troisième fils de Noé. Les actualistes pensaient au contraire que les lois qui président aux manifestations physico-chimiques étaient les mêmes depuis les temps les plus reculés.

Ce sont les historiens et les archéologues danois qui apportèrent les arguments décisifs. Dès 1807, l'archéologue Ramsus Nyerup initia un Comité royal pour le rassemblement des Antiquités danoises. En 1813, l'historien Vedel-Simons introduisit, à partir de ses fouilles, la distinction fondamentale entre les âges de la pierre, du cuivre et du fer. En 1816, Christian-Jurgen Thomsen, devenu secrétaire du Comité royal, disposa les antiquités selon la classification de Vedel-Simons. Dès 1819, un musée fut ouvert à Copenhague selon cette classification.

Cette méthode s'introduisit rapidement en Allemagne, mais elle mit plus de vingt ans pour pénétrer une France cartésienne, catholique et libérale, et un peu plus pour s'imposer. Même Cuvier qui avait fondé la paléontologie moderne, n'accepta jamais les nouvelles idées et s'en tint à sa conception archaïque du temps. On peut dater de 1859 - avec l'acceptation des thèses de Boucher de Perthes - le triomphe de la théorie actualiste.
Le dépassement des particularismes historiques et archéologiques locaux introduisait une notion de continuité historique recouvrant des échelles de temps immenses, obligeant à remonter bien au-delà de la chronologie biblique. A l'horizon historique connu ou repéré, surgissaient des groupements humains inconnus, qu'on ne pouvait ni se figurer ni nommer, dont on ne savait rien, sauf à se les représenter comme des singes. La science ouvrait un espace-temps considérable, unissant les peuples qui relevaient de l'histoire et ceux qui relevaient de la préhistoire. La connaissance s'emparait de la nuit étoilée des temps, nous donnant un avant-goût du vertige de l'éternité.

Les nouvelles techniques historiques et archéologiques s'étendirent à l'anthropologie, à l'ethnologie, à la linguistique... Avec ces nouvelles conceptions se produisit un bouleversement qui rendait brusquement caducs les anciens modes d'analyse des civilisations. Les études bretonnes se déplacèrent vers Paris car la technicité requise dépassait les possibilités et les goûts de la plupart des érudits locaux.

A ce propos, Guiomar fait la remarque suivante: «La faiblesse des philologues bretons a ici pesé lourd en empêchant l'offensive de 1867-1872 (2) de s'épanouir en études de haut niveau. La forte technicité des études linguistiques, requérant une formation préalable, y était certainement pour quelque chose. Cette faiblesse est l'une des causes de la formation du mouvement breton.»

Ce que Guiomar laisse entendre, c'est que le nationalisme breton découle de la faiblesse intellectuelle des chercheurs. Pour les chercheurs nationalistes bretons, qui voulaient que les Celtes soient les premiers et uniques occupants de l'Armorique, la découverte de la préhistoire fut un coup dur. Leurs prétentions nationalistes, qu'ils prétendaient ancrées dans l'histoire, apparurent dans la nudité d'une pensée scientifique sous-développée.
La conscience de la durée temporelle modifie notre perception de l'histoire, mais elle modifie aussi notre perception du présent. La construction d'un temps arbitraire, qui voit se dérouler sur 6 000 ans la création de l'univers, l'apparition de l'homme, la pierre taillée, la machine à vapeur, l'électricité et internet..., induit l'acceptation d'un déterminisme inexorable de l'histoire. Par contre, dans un temps biologique qui s'étend sur des milliards d'années, l'idée d'une journée sans patron est plus réconfortante.

De ce point de vue, ce n'est pas seulement le nationalisme qui est le produit d'une pensée sous-développée, mais l'ensemble des valeurs qui organisent notre société. En effet, le droit, la morale, l'économie, le parlementarisme, la philosophie des droits de l'homme, le socialisme... trouvent leur origine dans la pensée bourgeoise du 17e siècle.

Pour ces bourgeois - qui annoncaient 1789, mais avaient encore une conception biblique du temps - les zones obscures qui entourent l'histoire se présentaient comme un état de nature dépourvu d'organisation sociale, lieu d'une violence permanente. Cet état de nature était ressenti comme une menace contre ce qu'ils concevaient comme le droit naturel : la propriété privée. Pour se soustraire à la violence fictive de l'état de nature, ils imaginèrent un état de droit : la société civile, chargée de garantir au propriétaire la conservation de ses biens et de punir ceux qui oseraient y porter atteinte.

Même la conception marxiste de l'histoire repose sur une construction arbitraire qui commence avec la Grèce antique. Marx imaginait l'humanité ancienne vivant dans un état de rareté presque absolu et il liait l'émancipation du prolétariat au développement du progrès technique.

A l'époque de John Locke, la vision juridique du commerce était au diapason des autres connaissances, il y avait une unité culturelle. Aujourd'hui le vertige du temps a modifié les configurations épistémologiques du savoir. Certains membres de l'Eglise se sont émancipés du temps biblique. L'abbé Breuil a étudié les peintures rupestres et le chanoine G. Lemaître a théorisé l'expansion de l'univers. Les sciences sociales ont mis en évidence notre manque de déterminations physiologiques, le rapport du geste à la parole, la prohibition de l'inceste, l'imagination religieuse et artistique..., donc un état de culture, comme fondement de notre humanisation, renvoyant l'état de nature de Locke à un fantasme de singe.

Seul le droit, intimement lié à l'existence du capitalisme, reste attaché aux anciennes conceptions du savoir. Les nouvelles connaissances, qui avaient donné l'illusion de leur indépendance, demeurent confinées au corporatisme universitaire. Les producteurs de ces connaissances, appartenant aussi à la société civile, en acceptent les normes. La critique ne s'exprime plus dans leurs travaux, mais dans leur (éventuel) engagement politique. Il n'y a plus d'unité culturelle. D'où la décomposition du sens et des valeurs.

Je suis d'accord avec François Perin : toutes les facultés de Droit d'Europe devraient démystifier leur vocabulaire par une analyse sémantique afin de dissiper leurs fantasmes concernant la démocratie ou la souveraineté populaire (3). Tocqueville avait déjà remarqué que la bourgeoisie avait gardé intact l'appareil centralisé de l'Etat.

En deux siècles l'humanisme juridique n'a pas été capable de dénoncer le lien de subordination qui caractérise le contrat de travail comme moment juridique de l'exploitation, et le fait que la Ligue belge des Droits de l'homme se soit scindée en une Ligue néerlandophone et une Ligue francophone, nous montre que cet humanisme n'est pas à l'abri du sous-développement nationaliste.

La propriété privée ne suffit plus à définir la qualité humaine, il faut une nouvelle définition de l'homme en accord avec les nouvelles conceptions du temps.
*
L'attendrissement que j'éprouve quand je tiens entre mes mains un livre ayant appartenu à ma mère est différent de celui que j'éprouve pour mon regard d'enfant fixé sur les étoiles. Mon intimité avec le souvenir de ma mère n'est pas du même ordre que mon intimité avec le ciel. Pourtant j'ai l'intuition que ces deux émotions ne sont pas étrangères l'une à l'autre; la mélancolie que j'éprouve dans un cas est un moment du vertige que j'éprouve dans l'autre. Ce désir d'on ne sait quoi qui n'appartient ni au passé ni à l'avenir, et que dans un précédent artichaut j'avais désigné par la notion de nostalgie, je peux abruptement en désigner la substance: c'est l'éternité. Je n'ai pas l'ambition de créer une nouvelle philosophie de l'histoire, trop de spécialistes se moqueraient de moi. Par contre, la recherche d'un jardin ensoleillé émancipé du temps et de l'espace me semble originale. Et si je fais rire à mes dépens, je ne ferai d'ombre à personne.

Je ne peux accepter que la question qui m'est posée par la contemplation d'une nuit étoilée puisse trouver pour seul prolongement l'ennui du salariat et la dérision de l'épargne. Je voudrais que ma vie éphémère exprime l'éternité. Le peintre namurois Antoine Wiertz écrivait, au 19e siècle: «Dans mille ans, dans cent mille ans, dans un million d'années, dans cent millions d'années peut-être... l'homme aura ri, ri, entendez-vous de tout ce que nous pensons, de tout ce que nous faisons, de tout ce que nous disons, de tout ce que nous écrivons, de tout ce que nous appellons gloire, honneur, magnificence, héroïsme, art, beauté, puissance, grandeur, merveille. L'homme aura oublié l'homme.»

Alors, je comprends mes goûts littéraires, quand un écrivain m'entraîne dans le vertige du temps, c'est de moi qu'il parle: éternel et infini, sans commencement ni fin: inachevé et, déjà, riant et oubliant.


Yves LE MANACH

     
 

Biblio, sources...

(1) Jean-Yves Guiomar, Le Bretonisme (Les historiens bretons au 19e siècle), Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, 1987.
(2) Il s'agit de l'offensive qui opposa bretons bretonistes et bretons roma-nistes. Les bretonistes campaient derrière le Barzaz-Breiz, légendes orales recueillies et publiées par La Villemarqué en 1839. Les romanistes en con-testaient l'autenthicité. L'enjeu était le suivant: si la langue bretonne était différente de la langue gauloise, le particularisme breton était justifié, si la langue bretonne n'était qu'une forme du gaulois, le particularisme breton n'était plus justifié. La fondation par Zeuss de la grammaire comparée des langues celtiques (1853), procurait des moyens scientifiques nouveaux pour approcher l'objet du conflit. Hélas, les deux parties, ignorant les travaux de Zeuss, produisirent un débat purement idéologique.
(3) François Perin, Germes et bois morts dans la société politique contemporaine, Editions Rossel, 1981.

 
     

     
 
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