LES FEMMES ET LES ENFANTS D'ABORD

Banc Public n° 79 , Avril 1999 , Serge KATZ



D’aucuns s’inquiètent. Les divorces se multiplient... Les familles éclatent et se reconstituent... Le père ne transmet plus la Loi... L’enfant ne trouve plus de milieu structurant. La famille conjugale est en crise et, comme en témoigne un nombre croissant de familles monoparentales, maintes déviances socio-psychologiques font pointer la menace d’un retour à la misère archaïque du matriarcat.
Ce constat, à quelques anachronismes terminologiques près, aurait déjà pu être l’oeuvre d’un Tocqueville, initiateur de notre démocratie libérale. Pourtant, c’est bien aujourd’hui que l’on s’inquiète. Le monde contemporain se déstructure au point que d’éminents universitaires nous annoncent la décadence de l’Occident chrétien dans des affres démoniaques, quitte à confondre matrilinéarité et matriarcat, polygamie, inceste et homosexualité (Pierre Rouche, “La famille matriarcale est-elle de retour?” in La famille, des sciences à l’éthique, Institut des sciences des familles, Bayard/Centurion, 1995).

Ce discours alarmiste est-il fondé ? Au siècle dernier déjà, face à la licence née de l’industrialisation et du développement urbain, Le Play préconisait le retour à la vieille famille élargie patriarcale propre aux campagnes sous l’ancien régime. Or, cette famille élargie, on le sait maintenant, ne fut qu’un mythe. Outre que la mortalité élevée du moyen-âge incitait au roulement rapide des pères et mères là où ce modèle existait, on peut dire que dans son immense majorité, ce qu’on appelait alors «le peuple» vivait au sein de cellules familiales proches de notre conjugalité moderne: notre bonne famille nucléaire (Histoire de la famille, tome III, Armand-Colin,1986)

C’est qu’en matière familiale, il convient de se méfier des modèles. Autrefois à l’image de la famille productive et dirigée par le père, le modèle conjugal s’est transformé sous l’influence des interventions de l’Etat-providence pour devenir le milieu d’un bonheur affectif centré sur l’enfant qui permette au père de puiser l’énergie nécessaire à l’ascension sociale. Or, c’est ce modèle-là qui, depuis le milieu des années septante et encore aujourd’hui est en crise, tandis qu’après la période allant du natalisme des années trente, initiatrices des allocations familiales et de l’idéal du revenu garanti d’après-guerre, on assiste à un désengagement de l’Etat en matière sociale. Aussi bien: la famille monoparentale serait-elle le rejeton honteux et dissimulé de notre ère libérale?

Estimée aujourd’hui à 14% des ménages en Belgique et dirigées à 87% par des femmes1, les familles monoparentales ont pourtant toujours existé puisqu’au milieu du siècle dernier, près de la moitié des «femmes de plus de 21 ans, la plupart avec enfants, n’avaient aucun homme pour les nourrir « (Yvonne Knibieler, Un éternel recommencement, Parents au singulier, Autrement, 1993). Elles ont toujours existé mais on ne voulait ni les voir, ni les aider, à l’exception des familles dirigées par les veuves, majoritaires parce qu’alors seules comptabilisées. Les autres étaient confondues avec l’absence de famille: des femmes et enfants abandonnés, inspirant toute une littérature psycho-médico-moralisatrice qui se développe encore depuis trois siècles.

Le terme de famille monoparentale apparaît en réalité en 1975 non que leur nombre soit en progression (elles sont même en France légèrement moins en 75 (9,4%) qu’en 1962 (9,6%), d’après l’article de la Documentation française cité ci-dessous), mais parce qu’on y repère enfin un problème social. Comptabilisé, le nombre de familles monoparentales dirigées par une femme célibataire ou séparée dépasse et même passe au double de la part dévolue à l’ancien modèle du veuvage. Mais pourquoi problématise-t-on aujourd’hui ce qu’autrefois on vouait simplement aux gémonies ? Et pourquoi ce phénomène, somme toutes marginal, du moins officiellement, est-il devenu peu ou prou un modèle à gérer?

Familles à risque

Pauvreté, dépendance économique, isolement, mauvaise socialisation des enfants, telles sont aujourd’hui les représentations associées aux familles monoparentales qui légitiment l’intérêt que les politiques, thérapeutes, chercheurs et autres criminologues portent à cette catégorie. C’est que la famille monoparentale possède la capacité de cristalliser toutes les craintes sociales.

Certes, une partie de ces familles sont effectivement pauvres et dépendantes. La plupart des enquêtes concluent à la situation défavorisée des ménages monoparentaux. Pourtant, le taux d’activité professionnel des mères qui vivent seules dépasse largement celui des mères qui vivent en couple. Quant au revenu disponible par unité de consommation, il est, selon des chiffres français, un quart inférieur à celui dont disposent les mères vivant en couple.

Mais, quant aux mères seules actives, 20% supérieur à celui des foyers conjugaux (Centre d’étude des revenus et des coûts, "famille nombreuses, mères isolées: situation économique et vulnérabilitè", La documentation française, Paris, 1987). Quant aux parents gardiens de ces familles très spéciales, s’ils ont un capital culturel modeste, les trois quarts exercent une activité professionnelle, à temps partiel pour 22,5% (3% des actifs).

Ils sont principalement employés (56%), exercent une profession intermédiaire (20%). 13% des actifs sont ouvriers, 6% appartiennent à la catégorie des cadres, 5% à celle des artisans et commerçants. En 1989, selon l’INSEE, seulement 11% des ménages monoparentaux dépendaient de l’aide publique. Or, bien que majoritairement actifs, 40% de ces parents gagnent un salaire inférieur ou égal au minimum légal (Doc. Franç. Op. cit.).

Il est vrai qu’il s’agit pour la plupart de femmes. Et devant ces chiffres, j’invite
le lecteur à méditer sur les nombreux constat de «féminisation de la pauvreté».

Isolées, les familles monoparentales? L’accession des femmes à des sources de revenus propres n’a-t-elle pas contribué à l’autonomie relative non seulement des femmes mais aussi des enfants à l’égard de l’ancien modèle conjugal du père pourvoyeur? Contrairement au lieu commun, la mère isolée est rarement une jeune mère et ses enfants rarement de jeunes enfants (Nadine Lefaucheur, Les familles dites monoparentales, Parents au singulier, p.30): 5% des mères ont moins de 25 ans et 5% des enfants moins de trois ans.

La représentation de la fille séduite ou imprudente ne tient plus la route aujourd’hui. La monoparentalité est généralement le produit d’un processus de déception réciproque des partenaires quant au modèle conjugal. On observe des séquences de monoparentalité de familles recomposées avec des pères successifs: ce que les psycho-sociologues nomment des «familles matricentrées».

Il est vrai que dans les trois quarts des cas, c’est la femme qui demande le divorce. 54% des enfants de couples séparés ne voient jamais leur père (Laurent Cethala, Le sens de la mesure, A, 171) Mais, qu’en est-il des ménages dits «normaux»? Toutes familles confondues, un enfant sur quatre voit son père tout les 15 jours. Un sur deux n’a plus de contact avec lui. 30% des enfants ne voient jamais leur père, et 23% moins d’une fois par mois (Catherine Vuilleneuse-Gokalk, «De la famille d’origine à la famille recomposée», in “Les recompositions familiales aujourd'hui”).

Quant à la socialisation des enfants, «la récupération de la psychanalyse par des pédagogues, des éducateurs, des psychiatres a créé une nouvelle norme de la «bonne famille» à partir d’une caricature du discours psychanalytique. L’Oedipe, mode de structuration individuelle, est devenu modèle de la famille nucléaire comme idéal pour assurer le développement des enfants» (R. Neuberger, Le mythe familial, ESF, Paris, 1995). Le modèle conjugal ramène la parentèle à une dimension purement physique, biologique, naturelle. Or, la famille n’est pas un fait de nature mais une construction sociale. L’identité se forme au travers de toutes les interactions familiales et sociales que multiplient les familles dysparentales et recomposées. Ce qui est contesté ici est la frontière entre les sphères publiques et privées. L’individualisme moderne, l’accès au travail salarié, le développement du tertiaire et l’intervention de l’Etat ont libéré femmes et enfants de l’enfermement conjugal. Mais, au moment ou la famille conjugale entre en crise suite à ces incitations, l’accès à l’emploi diminue comme l’intervention de l’Etat social obligeant les femmes formellement libres et égales à se constituer comme personnes responsables tandis que disparaissent les garanties traditionnelles tant viriles que légales.

Désinvestissement
et culpabilisation


Le Welfare State a largement contribué à la libération des individus hors des liens personnels familiaux. La solidarité sociale a peu à peu remplacé la traditionnelle solidarité familiale. La charge des générations aînées a diminuée au cours des trente glorieuses.
Le travail de socialisation, de garde et de soin qui incombait aux femmes a été partiellement collectivisé. Le nombre d’emplois féminins a été multiplié par 4 entre 1962 et 1982 (Nadine Lefaucheur, “Maternité, famille, Etat», in Histoire des femmes, tome V, le XXe siècle, Paris, Plon, 1992, pp.423 et ss). Mais, au cours des années quatre-vingt, au moment ou l’Etat-providence s’essouffle et où le chômage entraîne des problèmes d’exclusion sociale, les familles sont de plus en plus conduites, à travers l’action des professionnels psycho-sociaux, à être rendues responsables des difficultés croissantes de la reproduction sociale. Dans cette mesure, le prix à payer pour l’égalité et les libertés individuelles formelles des femmes paraît exorbitant, d’autant plus que, par ailleurs, l’intervention juridique de l’Etat favorise a priori le couple marié, ou tente de réparer le modèle conjugal vacillant au moyen de médiations et autres autorités parentales conjointes.
Or, cette réhabilitation de l’économie cachée de la famille pose plusieurs problèmes. Les solidarités familiales sont par nature inégalitaires parce que dépendantes de la sociologie familiale. Dans l’ensemble, les échanges intrafamiliaux profitent aux plus riches et reposent sur les femmes. Enfin, la personnalisation des dettes mène à une allégeance illimitée tandis que l’anonymat des services publics présente au moins l’avantage d’éviter les obligations sans fin sous forme de reconnaissance, intimité affective, ou prise en charge permanente.

L’évolution du discours socio-juridique sur les devoirs parentaux et les droits de l’enfant ne signifie pas un changement de valeur, mais l’évolution de l’expression d’une morale s’appuyant sur l’idéologie du moment (en l’occurrence les Droits de l’Homme), et un fonds de valeurs culturelles permanentes tenant la famille conjugale comme cellule naturelle de socialisation. On ne s’occupe pas des familles «normales» protégées par le mur du privé. Comme si la famille pouvait être imperméable aux rapports de force extérieurs, qui se répercutent en conflits internes. Par contre, les familles monoparentales sont l’objet de toutes les compassions professionnelles contemporaines alors qu’elles ne partagent ni conditions, ni niveaux de vie, ni leurs perspectives d’avenir, ni leurs réseaux sociaux, ni les modalités de socialisation de leurs enfants. Ne faudrait-il pas réinterroger une association aussi courante que celle entre norme et non-souffrance ? Car il n’est pas d’effet spécifique aux familles monoparentales. Comment comparer la femme «au foyer» qui fuit un mari violent et se retrouve avec deux enfants en bas-âge dans un centre d’hébergement, l’étudiante qui vit chez ses parents avec son bébé «né de père inconnu» et l’avocate qui se retrouve seule avec deux adolescents à l’entretien desquels contribue leur père?
Dans cette mesure, on voit mal pourquoi les familles normales seraient l’apanage d’une individualité saine rendue à sa vie privée tandis que les familles monoparentales ou recomposées seraient toutes ouvertes au contrôle des pouvoirs publics.
Combien de cas de maltraitance ou de surexploitation du travail domestique sont ignorés parce qu’appartenant à la sphère du privé? Rester au foyer ou travailler à l’extérieur peut-il être toujours considéré comme un choix privé? Ou dépend-t-il d’éléments extra-familiaux ?

Peut-on traiter le travail domestique comme privé au sein d’une famille normale alors qu’il économise cinq ans de travail au père en dehors de l’enceinte familiale?
Laissés à leur propres choix de vie, femmes et enfants ne peuvent-ils encore être considérés comme de vraies personnes individuelles portant leurs propres cultures et réseaux d’interactions par delà les sphères publiques et privées?

Ou n’est-on encore aujourd’hui citoyen et responsable que sous le contrôle d’un mari ou de son substitut délégué par l’autorité compétente, garante d’une parenté naturelle indépassable, comme si le couple et l’enfant étaient issus d’un désir rédempteur et la famille d’un inceste surmonté?

Pendant des siècles, les femmes ont participé à la sphère publique à partir de leurs charges domestiques. Des archives de police notent que les femmes, plus que les hommes, maintenaient une certaine transparence de la vie domestique et étaient plus enclines aux échanges sociaux tant extra-professionnels qu’extra-familiaux (Susan Connors, «Thievety, violence or vice: women’s criminality in Revolution», in Actes du colloque international du 12, 13, et 14 avril 1080, Université de Toulouse Le Mirail, Edition du Mirail, 1990). Même les tenants d’une conception associant familles monoparentales, pauvreté et violence doivent bien remarquer que d’autres réseaux de socialisations institués par les femmes renforcent leur statut social et font diminuer les violences familiales dans les pires endroits du Tiers et du Quart-Monde
(M.L. Sullivan, «Absent Father in the Inner City», in W.J. Wilson, The Ghetto Underclass, Social science Perspectives, London,1993, et aussi S. Mc Cornack, «The Role of Mother-Only Families in Reproducting Poverty, in Children in Poverty, N.Y., 1991).

Hélas, nous paraissons incapables de concevoir l’identité individuelle en termes de processus et de relations plutôt qu’en termes de structure.
La famille, néanmoins, demeure une construction sociale issue de processus naturels, et non une structure naturelle séparée des processus sociaux.

Peut-être la famille conjugale n’était-elle, à l’instar de la famille élargie rêvée par Le Play, au fond, qu’un simple mythe en regard d’un processus naturel d’individuation sociale. Et peut-être qu’à ce titre, l’identité véritable appartient, non pas à celui qui distribue à chacun son rôle, mais, au contraire, à ceux qui, tels femmes et enfants, circulent pour apprendre leurs rôles par delà tout “individualisme”, se socialisant malgré tout sans grands problèmes d’identité.

Serge KATZ

     
 

Biblio, sources...

(1) Les nouvelles familles, PUB, Bruxelles, 1996, collection “la Pensée et les Hommes”, article de Bernadette Bawin-Legros (ULG): “Les nouveaux enjeux de la famille”, p. 17

 
     

     
   
   


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