KERBELEN, CARNET DE VOYAGE

Banc Public n° 76 , Janvier 1999 , YvesLE MANACH



J’habite une maison confortable dans un quartier silencieux, je dors sur matelas de laine qui ne me brise pas trop les reins, je dispose d’une chaise et, environné de mes livres, je mène l’activité la plus riche (et la plus utile) que j’aie jamais menée : la rédaction de mes Artichauts ; je reçois un courrier passionnant de lecteurs de plus en plus nombreux et je suis entouré de l’affection de mes trois chats, je n’ai donc aucune raison de sortir de chez moi. Pourtant, Dominique, qui n’est pas chômeuse, a besoin de changer d’air, d’oublier quelques jours la ville où elle s’active toute l’année. Compatissante pour ma hantise des voyages, elle a décidé d’inaugurer une nouvelle formule : elle nous a réservé huit jours dans un village de vacances, aller et retour en TGV. De plus c’est en Bretagne, à dix kilomètres des Editions La Digitale. Cela ne me laisse guère l’occasion de refuser.

Nous voyageons, de Montparnasse à Quimperlé, en compagnie d’une famille originaire du Maghreb: le père, la mère, une fillette d’une dizaine d’années, deux jumelles un peu plus jeunes et un garçon de deux ans. C’est une famille bien intégrée et, comme nous traversons Le Mans, la mère déballe camenbert et cervelas. Le père, qui est chauffeur aux messageries de la presse, me prête sa collection de journaux. Il devine que je suis chômeur et me fait rapidement avouer que je n’ai pas d’enfants. En deux minutes sa spontanéité a mis à nu l’essentiel de mon existence. Bientôt la famille entonne un pot-pourri de chansons enfantines. Ensuite le père organise une partie de tarots avec quelques adolescents. Les voyageurs qui quittent le wagon leur adressent un salut chaleureux. Même la dame au chien, qui paraissait si hostile, leur adresse un sourire avant de descendre à Lorient. J’entend encore l’homme dire à ses enfants ravis : « Quand on arrive à Port-Manech, on ne défait pas les valises, on fonce à la plage. »

Avec Jean-Jacques et Didier nous allons acheter des cigarettes à Doëlan. C’est un petit port encaissé dans une vallée étroite, dominée, du haut de la falaise, par l’ancienne conserverie du Capitaine Coock. La jetée et son phare rétrécissent une ligne d’horizon déjà étroite. L’entrée du port ouvre une brèche sur l’océan et l’on aperçoit l’extrémité de l’île de Groix. Devant ce paysage ensoleillé et d’une intimité granitique, je ressens un fugitif, mais brutal, appel du voyage. Je me dis que si je vivais là, j’écrirais des choses différentes de celles que j’écris à Bruxelles. Dans son livre Paroles de sable, Alain Jegou, pêcheur de Doëlan (qui sait ce qu’est l’appel du large) raconte sa traversée du territoire des Indiens Navajos. On the road again. Durant cette traversée, il n’a rencontré aucun véritable Indien. Le voyage se tient là, immobile, dans l’entrée du port.

Derrière les vitres de la chambre de Kerbelen, il pleut. Au-delà du rideau de chênes et de châtaigniers, j’aperçois le ria du Bélon. A marée haute, la vallée semble être le lit d’un fleuve majestueux ; la marée basse laisse la place aux bancs de sable et à un ruisseau ridiculement maigre. Je lis et j’écris. Je lis et j’écris ce que je lirais et écrirais si j’étais dans ma chambre à Bruxelles ou n’importe où sur la planète. Si bien que je me demande ce que je fais en Bretagne, à dormir sur un matelas de mousse synthétique, environné d’enfants qui ne cessent de crier et à manger de la nourriture de cantine. Cependant, je ne regrette pas qu’il pleuve.

L’écrivain Raymond Roussel écrivait: « (...) J’ai beaucoup voyagé. Notamment en 1920-21 j’ai fait le tour du monde par les Indes, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les archipels du Pacifique, la Chine, le Japon et l’Amérique. (Pendant ce voyage je fis une halte assez longue à Tahiti, où je retrouvai encore quelques personnages de l’admirable livre de Pierre Loti.) Je connaissais déjà les principaux pays de l’Europe, l’Egypte et tout le nord de l’Afrique, et plus tard je visitai Constantinople, l’Asie-Mineure et la Perse. Or, de tous ces voyages, je n’ai jamais rien tiré pour mes livres. Il m’a paru que la chose méritait d’être signalée tant elle montre clairement que chez moi l’imagination est tout. » Je ne partage pas avec Raymond Roussel ce goût des voyages qui, de son propre aveu, est facultatif pour l’imagination.

Plus bas, sur la rive du Bélon, est installé un élevage d'huîtres:les Huîtres Cadoret. Un élévateur, qui transporte des palettes, manoeuvre sur le parking, faisant un bruit d’enfer et vomissant des nuages de pollution. Derrière les arbres s’élève le bruit d’un engin qui envoie de l’eau sous pression et qui fait un vacarme tout aussi épouvantable que l’élévateur. Je pensais que l’élevage d’un animal aussi silencieux que l’huître ne pouvait être qu’un métier de tout repos. En réalité, c’est une véritable usine.

Nous allons au bourg de Riec pour remplacer le Kaway et le maillot de bain oubliés à Bruxelles. Nous passons devant un bar-restaurant dont l’enseigne prétend que le patron s’appelle «Le Manach». Je propose à Dominique d’aller y boire un verre, pour voir quelle tête a ce «Le Manach» de Riec. En fait, il ne s’agit pas du patron, mais d’un brasseur dont j’ai déjà entendu parler. Sur la table traîne Le Télégramme. Un titre attire mon attention: « Une fillette de 6 ans disparaît sur la plage de Port Manech ». Le journal rapporte qu’une fillette prénommée S. a disparu le jour même de son arrivée, samedi à 15 heures et demie. La dernière fois qu’elle a été vue, elle se baignait en compagnie d’autres enfants. Le lendemain le journal annonçait que la fillette avait été retrouvée noyée. Nous croyons nous rappeler, Dominique et moi, qu’une des jumelles du train portait ce prénom. Un doute cependant existe : à 15 heures et demie, nous descendions du train en même temps qu’elle, elle ne pouvait donc pas se trouver sur la plage. Que ce soit la fillette que nous avons cotoyée ou une autre, la nouvelle nous attriste.

Comme chaque midi, nous entrons dans les locaux du village de vacances pour prendre notre repas. D’un côté le bureau d’accueil, de l’autre la salle du restaurant et, au fond, le bar où l’on peut boire des boisson alcoolisées. D’un seul coup j’ai l’impression d’être aux Floralies, la maison de retraite où vit mon père. Au village de vacances on est plus attentif à l’animation, aux Floralies on est plus attentif au suivi médical, mais le concept qui organise nos vacances est le même que celui qui organise la fin de notre existence.

En voyant des dolmens ou des menhirs, les gens pensent immédiatement en terme de masse: celui-ci fait au moins ses 15 tonnes de granit ! C’est une idée fausse, des mégalithes émane un irrésistible sentiment de langage et de communication humaine.

Jean-Jacques me propose une illustration pour la couverture de Si nous sommes humains, un projet d’édition que nous avons. C’est une peinture de Clovis Trouille, le meilleur des peintres surréalistes. L’illustration, qui s’inscrit dans un cercle, représente une femme qui tient en bouche quelque chose, dont Jean-Jacques prétend qu’il pourrait s’agir d’une crêpe, mais qui, pour moi, est sans ambiguïté : même si l’on ne voit pas l’homme, c’est un sexe masculin. Le fond de l’illustration représente un intérieur d’église, avec un prêtre qui présente une hostie. Le détail fétichiste et signifiant, et qui permet à cette illustration d’échapper à la simple pornographie, réside dans le fait que la femme porte la coiffe des Bigoudènes.A mon avis Clovis Trouille a voulu exprimer l’idée que les Bigoudènes, en dépit du sévère mythe nationalo-religieux qu’elles ont la charge d’incarner, n’en sont pas moins des femmes. La question que je me pose est de savoir qui est l’homme? S’agit-il du bedeau, de l’époux, ou d’un CRS Français? Si l’homme est le bedeau, nous sommes en présence d’une manifestation charmante de l’anticléricalisme de Clovis Trouille. Si c’est l’époux, il s’agit d’une scène de vie intime des Bigoudens. Si c’est un CRS Français, alors c’est un drame du colonialisme. Je comprends bien l’intention de Jean-Jacques: au travers de l’anticléricalisme de Clovis Trouille, il veut mettre en relief un aspect de l’inhumanité. Cependant, je trouve que la réunion de la Bigoudène de l’illustration et de mon nom à consonance bretonne donne l’idée d’une inhumanité régionale que je ne suis pas certain de pouvoir assumer, je ne suis qu’un Breton de Paris! De plus, pour parler franchement, je dois avouer que je serais extrêmement gêné si je devais offrir un livre orné d’une telle illustration à Dominique, à n’importe laquelle de mes soeurs ou de mes amies. Je ne saurais que leur répondre quand elles me demanderaient pourquoi ce sont toujours les femmes qui doivent assumer l’image négative de la société.

Le dernier jour, avec Annie, nous allons à Trévignon visiter une réserve naturelle. « C’est comme au Zwin !», pensais-je en voyant les dunes et les poules d’eau barboter sur l’étang. Il y a du soleil et il fait chaud, je retire mes chaussures et je vais tremper mes pieds dans la mer. Le lendemain nous reprenons le train et je me dis très égoïstement, mais sans mauvaise conscience, que je vais retrouver ma chaise mes livres et mes chats, mes vacances vont commencer.

YvesLE MANACH

     
 

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