NOSTALGIE

Banc Public n° 69 , Avril 1998 , Yves LE MANACH



Ayant fait une consommation abusive d’argile ventilée et de Boldoflorine, et bien qu’en ayant cessé la consommation depuis plusieurs jours, je souffrais d’insomnies qui me portaient à lire tard dans la nuit.
Cette nuit-là, je lisais Le Patriote, un roman de Pearl Buck, racontant l’histoire de l’étudiant Wu I-wan, fils d’un puissant banquier de Shanghaï, qui, gagné par la fièvre révolutionnaire, adhère au Parti communiste. Alors que le Parti s’apprête à favoriser, les armes à la main, la prise de la ville par Chiang Kaishek, son père apprend à I-wan que Chiang les a trahis en négociant secrètement avec les banquiers et va faire exécuter les communistes.

Avant qu’I-wan ait le temps de prévenir En-la, son ami, et Pivoine, la jeune esclave, le banquier presse son fils de s’embarquer pour le Japon, afin de se mettre à l’abri chez M. Muraki, son ami Japonais. I-wan, qui tente de s’abîmer dans l’oubli, ne peut s’empêcher de penser à ses amis dont il se sent responsable de la mort. Les passagers embarquent sur la chaloupe qui va les mener à quai. Pearl Buck écrit :
« La chaloupe traversa en soufflant les eaux unies et brillantes. Subitement, une pluie coupa en biais l’espace ensoleillé; elle tombait, argentine et fraîche.
Une voix américaine annonça :
«Véritable temps de Nagasaki.
— C’est ce qui leur donne les plus beaux jardins du monde », dit un autre.
Au-dessus d’eux, le nuage étendit un bras sombre vers le soleil. L’instant d’après il disparut et la pluie cessa. »
Je n’ai jamais été étudiant à Shanghaï ni un riche oisif occidental, je n’ai jamais été en Chine ni au Japon, pourtant, peut-être à cause de l’insomnie, le contraste entre le déchirement du héros et les impressions exotiques des voyageurs m’envahit d’une émotion prégnante, comme lorsqu’on redécouvre au fond d’un tiroir un caillou ramassé sur une plage.
Je fus alors traversé par l’idée de ma mort. Cette idée ne me renvoyait pas à l’angoisse de mourir, mais au sentiment que je n’avais pas vécu l’essence de la vie, que ma vie n’était pas digne d’un événement aussi important que la mort. Cela ne me renvoyait pas à ma condition sociale, mais au lot de tous les hommes : un banquier, pas plus que moi, et peut être moins que moi, ne connaît l’essence de la vie. Ces voyageurs, la mer, la pluie, le soleil, les plus beaux jardins du monde..., m’offraient une vision de ce que pourrait être cette essence. Transpirant entre les draps, des lambeaux de lecture d’enfance, des estampes de Hiroshige, me submergèrent d’un flot de sensations et d’images nostalgiques.
Je me demandai pourquoi les sentiments procurés par des événements que nous n’avons pas vécus, des voyages que nous n’avons pas fait ou des gens que nous n’avons pas rencontrés, peuvent nous paraître privilégiés, plus vrais que ce que nous vivons réellement ?
Nos sentiments ne se limitent pas à notre travail, nos opinions ou l’amour de notre famille, mais s’étendent à un univers inexploré, qui peut être joyeux ou triste, exotique comme des souvenirs d’Afrique ou de Bretagne, émanant de souvenirs réels pénétrés de rêves, et qui nous font entrevoir une dimension de l’existence que nous voudrions réelle. Cette sensation n’est pas seulement un souvenir impressionniste, c’est la manifestation fragile d’une dimension de la vie dont nous nous ne connaissons pas l’accès. Au delà de la pensée rationnelle, il existe un monde qui n’exprime ni l’idée d’un début ni l’idée d’une fin, mais qui témoigne au contraire de notre inachèvement. La nostalgie, telle que je la ressens, n’évoque pas seulement un regret du passé, elle en est la réinvention poétique, c’est une émotion qui appartient au présent. L’impression que ce sentiment appartient au passé n’est qu’une ruse de l’imagination.
Cela me faisait penser à la voiture de Lucette où s’entassaient feuilles mortes, fleurs séchées, galets, bouts de racines, plumes d’oiseaux ou squelettes de petits mammifères... Tous ces objets, qui étaient la matière de son imagination et de son travail, transformaient sa voiture en antre de sorcière; pour moi ils représentaient des aspects de la mort que l’on avait tenté d’arrêter.
Que la nostalgie soit éveillée par des émotions que nous avons nous-mêmes connues, par des émotions que d’autres ont connues et qu’ils nous font partager, par des émotions que nous ne faisons qu’imaginer, elle nous renvoie toujours à des sensations émouvantes, seules des sensations émouvantes peuvent produire des sentiments aussi délicats et complexes. Je voudrais que tous les moments de ma vie, de la vie de mes amis ou de la vie des étrangers, me procurent de telles émotions. Comme nos vies seraient riches ! J’imaginais une vie entière reposant sur cette sensation de nostalgie, j’imaginais des techniques capables de la produire à volonté, capable de s’emparer des passants dans la rue.
Comme je me laissais aller à ces songeries, je pensai à mon après-midi. J’avais passé plusieurs heures à chercher une citation de Guy Debord que je n’avait pas retrouvée et qui disait à peu près : “Désormais l’Internationale Situationniste doit être l’avant-garde de la révolution prolétarienne”, ou quelque chose d’aussi trivialement ridicule. A l’idée de ces heures passées à feuilleter des livres, des heures dépourvues de toute nostalgie, je me disais que ce n’était pas Debord qui aurait pu stimuler de telles émotions.
A peine avais-je formulé cette pensée, que je fus submergé par le souvenir de mes premières lectures situationnistes. Les artistes situationnistes, en voulant critiquer la misère de la vie quotidienne, ne cherchaient pas à créer des oeuvres matérielles, mais des sensations, des états d’âme. Au delà de la forme, ils avaient tenté de capter le secret de l’art: l’émotion immatérielle et fugitive de l’acte créatif par laquelle l’art a le pouvoir de nous émouvoir.
L’idée centrale des situationnistes était la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Pour eux, la dérive était la pratique d’un dépaysement sensoriel par un changement hâtif d’ambiances variées. Ils voulaient construire des impressions capables de déterminer la qualité d’un moment. Ils voulaient que leurs créations soient sans avenir et les concevaient comme des lieux de passages. Pour eux, le principal drame affectif de la vie, sa richesse aussi, résidait dans la sensation de l’écoulement du temps. Si «le goût du faux-nouveau exprime sa nostalgie malheureuse», le goût du vrai-nouveau exprime sa nostalgie heureuse. Tout, dans leur pratique, m’apparaissait comme une tentative de maîtriser la nostalgie. C’est pourquoi les instruments expérimentaux qu’ils avaient inventés m’apparaissaient non seulement comme des moyens de subversion, mais aussi comme des moyens favorisant l’émergence de la nostalgie. Ils voulaient subvertir le monde en l’envahissant avec les sentiments humains les plus émouvants. Comme une ondée sur un jardin de Nagasaki.
Refermant le livre de Pearl Buck, je pris conscience que ce livre que je tenais entre mes mains me venait de ma mère, décédée depuis 13 ans. J’en avais hérité quelques mois plus tôt, lorsque, notre père décidant de rester dans sa maison de retraite, nous avions, avec mes soeurs et mes frères, procédé à la dissolution du foyer familial et partagé nos pauvres reliques. Les taches ocrées qui apparaissaient sur le papier jauni du livre étaient les marques de salive que le doigt de mère avait laissées en tournant les pages, et se révélaient, après les années, comme un message à l’encre sympathique. Une nouvelle vague de nostalgie me submergea.
Il était plus de deux heures du matin et, en dépit de l’absence de sommeil, j’éteignis la lampe de chevet. Me tournant et me retournant entre les draps, je me demandai si le mot nostalgie était bien celui qui correspondait au sentiment que je voulais saisir. Je m’endormis au petit matin. A peine levé, je ressentis le besoin d’écouter Le tombeau des regrets de Sieur Sainte-Colombe, interprété par Nikolaus Harnoncourt. Puis je consultai le Petit Robert. Je découvris que nostalgie venait du grec nostos (retour) et de algie (douleur). Le dictionnaire faisait une citation classique de Balzac : « Cette nostalgie produite par une habitude brisée. » et une autre de Saint-Exupéry, qui reçut immédiatement mon adhésion : « La nostalgie c’est le désir d’on ne sait quoi. ». Ainsi, que le mot soit ou non utilisé à bon escient, un autre homme que moi avait éprouvé le sentiment que la nostalgie n’est pas seulement liée au passé, mais qu’elle peut aussi exprimer l’idée d’un désir inconnu et immédiat. Rassuré, j’allai tremper mes tranches de cramique dans ma tasse de thé, regrettant mes croissants parisiens.
Le ciel était noir et bas, et il pleuvait à verse sur Jette. La journée s’annonçait épatante.

Yves LE MANACH

     
 

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