LA TÂCHE

Banc Public n° 67 , Février 1998 , Yves LE MANACH



"Je ris du solitaire prétendant réfléchir le monde.
Il ne peut pas le réfléchir, parce qu’étant lui-même le centre de la réflexion, il cesse d’être à la mesure de ce qui n’a pas de centre." Georges Bataille.

Nous sommes sur terre, non pas pour réaliser un but – cela serait présomptueux – mais pour accomplir une tâche, une simple tâche. Cette tâche, il appartient à chacun de la découvrir.
Certains ont la chance de la découvrir très tôt, ils disposent ainsi de la plus grande partie de leur existence pour tenter de la mener à bien. Par exemple, Mozart sut dès son enfance qu’il serait musicien. Et c’est tant mieux pour lui car il mourut jeune.
D’autres la découvrent tardivement et disposent de peu de temps pour l’accomplir.
D’autres, enfin, ne la découvrent jamais. Ils tournent en rond dans la nuit, le feu les dévore, et ils rendent leur âme en ignorant la raison de leur passage sur cette terre.
Personnellement j’ai ressenti très jeune le sentiment qu’il m’était attribué une tâche terrestre particulière. Mais ce n’est que depuis quelques années qu’elle a commencé à m’apparaître.
Cette tâche a commencé à se révéler au moment exact où, ayant été jeté au chômage, l’intolérance du modèle économique croisa le modèle taoïste de Lie-tseu : « Qui comprend ne dit rien ; qui sait tout, lui aussi ne dit rien. Que vous pensiez que ne rien dire soit dire ou ne pas dire ; que vous pensiez que ne rien savoir soit savoir ou ne pas savoir, vous n’en dites pas moins et n’en savez pas moins. Mais il n’est rien que Nan-kouo-tseu* ne dise pas ou dise, rien qu’il ne sache pas ou sache. »
Avec la fulgurance du taoïste qui découvre le wou-wei, j’ai su qu’une tâche m’avait été attribuée, et je sus quelle était cette tâche.
Il n’en est pas moins vrai que j’ai passé une bonne partie de mon existence à tourner en rond dans la nuit avec les autres, tandis que le feu nous dévorait et que nous vivions dans l’angoisse de ne pouvoir accomplir notre destin.
Je sais maintenant que cette errance avait pour raison d’être de me permettre d’accumuler des éléments qui, sur le moment, me semblaient saugrenus, mais qui, à l’heure où je commence à comprendre, s’organisent avec la même logique qu’un tenon et une mortaise. La tâche qui me revient sur cette terre est celle de partir à la découverte du « centre du monde ».
Non pas le centre physique du monde, comme les héros de Jules Vernes dans le roman « Voyage au centre de la terre », mais un centre du monde humain : le point d’intersection où les destins individuels s’entrecroisent avec le destin collectif.
J’ai la tâche de chercher, à défaut de le trouver, l’orthocentre de l’humanité.
Je suis bien conscient de ce qu’une telle tâche peut présenter de ridicule aux yeux de ceux qui ont reçu la tâche gigantesque d’accumuler une fortune, d’accéder aux plus hautes marches du pouvoir ou de rencontrer Dieu entre la Bourse et la Place de Brouckère. Mais je ne suis qu’un ajusteur, je n’ai fait que deux années de géométrie et pas beaucoup plus de trigonométrie. De plus, je suis handicapé d’un esprit donquichottesque. Dans de telles conditions, je n’ai pas à me plaindre. Au contraire, cette tâche me convient parfaitement : c’est la mienne ! Je peux même avouer que j’en suis assez fier.
La raison d’être d’une telle tâche m’importe peu. D’ailleurs il est possible, il est même probable, que je n’atteindrai jamais le centre de l’humanité. Cependant, la simple pensée que je puisse m’en approcher, suffit à justifier, à mes yeux, ma présence sur cette planète.
Ce qui me semble important, dans notre tâche, ce n’est pas tant de la mener à bien, que de savoir qu’on en a une. Il me suffirait d’être capable de décrire quelques uns des obstacles que j’ai rencontrés dans ma tentative pour éprouver la sensation d’avoir obtenu une certaine réussite.
Cette seule pensée suffit à me rassurer: les quelques années qui me restent à passer ici bas seront plus riches que toutes celles qui se sont déjà enfuies. Et même si je devais mourir avant d’avoir eu le temps de m’engager dans la réalisation de cette tâche, je partirais sans regret.
Car je n’aimerais pas, au bord de la tombe, avoir à ruminer des pensées comme celles du menuisier Gauny** : « Mes produits intellectuels sont perdus, tous leurs théorèmes consciencieux que j’eusse voulu communiquer aux hommes s’envolent desséchés, pareils aux feuilles mortes de Brumaire. Mes pensées se dispersent dans l’ombre et les décombres de moi-même. Ruine octogénaire, le temps souffle sur les graviers de mon corps qui s’effrite au bord de la fosse. C’est une existence à recommencer. »
Quel que soit mon destin, je sais déjà que je n’aurai pas à me dire cela. J’ai donc l’assurance de ne pas mourir totalement malheureux. Un tel sentiment constitue un privilège et un luxe que peu d’êtres humains — aussi bien parmi ceux qui tournent en rond, que parmi ceux qui amassent fortune et pouvoir — sont en mesure de partager avec moi.

Yves LE MANACH

     
 

Biblio, sources...

* Le Maître de Nan-kouo fut pendant plus de 20 ans le voisin de Lie-tseu, mais les deux Maîtres n’entretenaient aucune relation, cela à un tel point qu’on aurait pu les croire ennemis. Nan-Kouo-tseu, ayant trouvé la vérité, incarnait la perfection du vide : il n’entendait plus, ne voyait plus, ne parlait plus, ne pensait plus. Il était donc inutile d’aller le déranger.

** Gabriel Gauny (1806 - 1889), menuisier parisien, milita dans le mouvement saint-simonien dès le début des années 1830.
« Mais nul passant ne lira les crayonnages de l’ancien menuisier. C’est sans espoir de publication qu’il rassemble, sous le titre du Belvédère, ses pensées d’un demi-siècle. Faute d’éditeur sensible à la “bizarrerie” de ses vues, il aurait sans doute pu prélever sur ses rentes les frais de la publication. Mais devait-il oublier les conseils qu’il donnait lui-même au trop économe philanthrope de l’¸uvre de Bois-Colombe, l’ancien tapissier Julien Gallé ?: “Jetons les revenus de notre fortune à tous les vents de la délivrance humaine.” Il a donc mis une partie de son bien au service de la Société de secours mutuels des anciens saint-simoniens, La Famille ; et quant à l’autre, le menuisier rétif à l’ordre ferroviaire a succombé au charme des canaux : il l’a placé dans le Panama... Il n’a donc plus désormais les moyens de publier ces méditations qui se rattachaient pourtant “au bonheur du genre humain”. » Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, éditions Fayard, 1981.

Illustration : Paulus Brun, 1996 -> 1997 personnages.

 
     

     
 
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