LADY DI ET MOI

Banc Public n° 53 , Octobre 1996 , Yves LE MANACH



J’arrive à un âge où je peux prétendre avoir connu quelques lieux de travail, que ce soit dans la banlieue parisienne ou dans la région bruxelloise. Les usines où j’ai travaillé se situaient, pour la plupart, dans des quartiers ou des banlieues industrielles. Ils transpiraient, par leur ambiance et leurs poussières “la prolifération osseuse” et nostalgique des fabriques du début de ce siècle.

Pourtant j’ai eu l’occasion de travailler, pendant quelques années, dans une zone industrielle de l’est de Bruxelles. C’était un quartier aéré, les entreprises étaient entourées de pelouses et des églantiers odorants bordaient les trottoirs.
L’entreprise où je travaillais était entourée de haies de rosiers qui fleurissaient de la fin du printemps jusqu’au mois de novembre. Il y avait un chataîgnier dont nous mangions les fruits à l’automne après les avoir cuits au chalumeau. Des lapins couraient sur les pelouses et des pies venaient jacasser dans le peuplier. Le seul défaut de l’histoire consiste dans le fait que les ateliers n’avaient pas de fenêtres. Pour bénéficier de cet environnement nous devions nous rendre dans le bureau des gardiens ou au réfectoire.


Ce matin là, précisément, nous nous tenions dans le réfectoire où avait lieu la réunion mensuelle du comité d’hygiène et de sécurité. C’était l’hiver et par les larges baies vitrées nous pouvions voir les flocons de neige s’abattre en rafales sur les squelettes des rosiers.
C’était une journée un peu exceptionnelle pour l’entreprise. En effet, la princesse Lady Di se déplaçait spécialement d’Angleterre pour visiter une nouvelle division qui venait de s’ériger sur le site. Même si cet évènement ne le concernait pas directement, le personnel était très excité.
Notre directeur, qui était le président du comité, et qui n’était pas convié aux festivités, nous demanda ce que nous pensions de cette visite.J’appartiens à un peuple qui a guillotiné un roi et les déplacements des têtes couronnées de ce monde ne me procurent aucune bouffée de chaleur. Aussi c’est avec soulagement que je vis J., la déléguée des employés, prendre la parole.
- Vous savez, Monsieur le directeur, nous autres, les princesses... Espérons seulement qu’elle change de petite culotte plus d’une fois par semaine!
Cette remarque fit sourire le directeur.
- Vous aussi vous avez regardé cette émission!
Il faisait référence à De Chavanne qui, quelques jours plus tôt, avait invité sur son plateau des personnalités typiquement bruxelloises parmi lesquelles une marchande de caricoles, la dame pipi de la place de Brouckère... sans oublier Noël Godin, l’entartreur et son complice Robert Dehoux. Tous deux s’étaient livrés à quelques facéties dadaïstes, soutenant, entre autres choses, que la reine Fabiola ne changeait de petite culotte qu’une fois par semaine. Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, pourtant cette émission semblait avoir blessé les Bruxellois.
La représentante du SETCA, qui n’était pas dadaïste, en serait devenue belge plus qu’il n’était nécessaire :
- Mais c’est dégoûtant de laisser des gens pareils parler à la télévision. Non seulement ils sont vulgaires, mais ils ne représentent pas les bruxellois! Déjà que les Français n’arrêtent pas de raconter des blagues sur les Belges, alors si nous mêmes en rajoutons, où allons nous?
Le directeur, qui ne semblait nullement offusqué par les provocations dadaïstes, avait l’air déçu par cette opinion qu’il jugeait conformiste:
- Mais vous savez Robert Dehoux est un homme très intelligent et très intéressant. Il a tenu autrefois un restaurant où il affirmait à haute voix que Paul Valéry était un con. Mais comment donc s’appelait ce restaurant?
La réunion prenait une tournure pittoresque. Je sais bien que j’aurais dû me taire, ne pas laisser apparaître ma vie secrète de prolétaire dans le cadre d’un rapport de classes. Mais c’était la première fois que je voyais aborder un tel sujet dans une réunion avec la direction et je ne pus m’empecher d’intervenir.
- Vous voulez certainement parler de l’Estro Armonico, Monsieur le directeur!
- Oui, en effet, l’Estro Armonico! On y mangeait d’ailleurs très bien. Mais dites-moi, Monsieur Le Manach, comment savez-vous cela?
Le piège se refermait sur moi. J’allais être démasqué, non seulement aux yeux de la direction, mais aussi aux yeux de mes camarades syndicalistes.
- Robert Dehoux et Noël Godin sont mes amis, Monsieur le directeur.
- Ah bon! Mais vous ne me l’aviez pas dit! Comme c’est intéressant!
Bien sûr le directeur ne devait pas donner suite à son intérêt. Peut-être était-ce préférable. Il eut été malsain, autant pour l’entreprise que pour les conventions sociales, qu’un directeur convie dans son bureau un délégué de la FGTB afin de discuter de dadaïsme ou de situationnisme. Pourtant je fus bien obligé de constater que, culturellement parlant, j’étais plus proche de l’ennemi de classe que de mes alliés du prolétariat. Je pouvais vérifier une fois de plus l’état d’exclusion culturelle dans lequel se trouvait la classe ouvrière.
Devais-je me culpabiliser pour avoir fait de la collaboration de classe en intervenant d’une façon inopinée ? Etait-ce le directeur qui avait manqué à son rang social en marquant son intérêt pour des attitudes dadaïstes? Etait-ce Robert Dehoux et Noël Godin qui avaient entretenu l’ambiguïté par leur attitude intellectuelle? Pourtant n’est-ce-pas le propre d’une attitude intellectuelle que de cultiver le doute et d’entretenir l’ambiguïté ? Mais ne s’agissait-il pas, tout simplement, d’une manifestation visible de la séparation sociale ?
Quatre berlines noires passèrent à grande vitesse derrière la haie de rosiers, laissant derrière elles des tourbillons de neige. Lady Di venait de passer. La réunion du comité d’hygiène et de sécurité put commencer.

Yves LE MANACH

     
 

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