Financiarisation de la Nature

Banc Public n° 244 , Janvier 2016 , Frank FURET



Un nouveau  marché est en train d'émerger, celui de la protection environnementale. Ce marché est aujourd'hui l'un des plus prometteurs en termes de profits.

 

 

De plus en plus de sociétés financières ou d'assurances, parfois précédées par les économistes, attribuent un coût à la nature. Avec leur raréfaction, c'est aux ressources et à la disparition programmée de certaines espèces que la loi de l'offre et de la demande s'applique. Des banques et des fonds d'investissements, pourtant responsables de la dernière crise financière en date, achètent d'immenses zones naturelles riches en espèces animales et végétales menacées. Monétarisées et financiarisées, ces réserves sont ensuite transformées en produits boursiers possiblement spéculatifs.

 

«Nature, le nouvel eldorado de la finance»  un documentaire de Sandrine Feydel et Denis Delestrac, dresse un vaste panorama des intérêts en jeu et des lobbys en action autour de ce "nouveau" capital naturel, se demandant au final quelles valeurs défendent réellement ceux qui attribuent un coût à la nature.

 

Le film montre comment la protection de l'environnement est devenue un marché mondial. Il révèle l’appétit de la finance pour ce nouveau secteur économique, dévoile les risques majeurs qu’encourent la nature et les hommes, prouve les liens entre les acteurs de ces nouveaux marchés et les responsables de la dernière crise financière mondiale et divulgue le rôle des lobbys auprès des institutions internationales pour développer cette nouvelle branche du "green business".

 

Qu’est-il légitime de posséder, d’acheter? Peut-on tout placer en banque, y compris la planète, pour s’enrichir? Les multinationales, les marchés et la finance peuvent-ils acheter les espèces vivantes et être garants de leur protection? Quelles garanties avons-nous sur la bonne gestion et la préservation de ce patrimoine naturel universel?

 

De plus en plus d’experts financiers attribuent un prix à la nature: 240 milliards de dollars pour la pluie de la forêt amazonienne, 600.000 dollars par km2 pour la barrière de corail à Hawaï… En Ouganda, au Brésil, aux États-Unis et en Malaisie, des banques «protègent» désormais des espèces animales en danger.

 

Les biobanques aux Etats-Unis existent depuis 1991. On y achète des actions pour protéger un habitat ou une espèce, et en échange, un peu comme pour les émissions de CO2, on a le droit de détruire un peu de nature ailleurs. Ce marché s’internationalise, s’ouvre, des sociétés se montent un peu partout pour investir dans ce genre de produits financiers.

 

Pour le moment, personne ne spécule sur la disparition d'une espèce. Mais il est tout à fait possible d’imaginer des produits financiers permettant de le faire, avec les mêmes mécanismes que ceux qui ont mené à la crise des 'subprimes'. Les biobanques ou les fonds d’investissement s’engagent à protéger une espèce. Parallèlement, ils s’assurent contre le risque de ne pas y arriver. Et puis, à partir de ces produits dérivés (qui sont des sortes de polices d’assurance), on crée des titres complexes qu’on peut utiliser à des fins spéculatives. Quand une espèce disparaît, on touche une somme d'argent, comme pour les subprimes où certains ont reçu de grosses sommes d'argent quand un ménage a fait défaut et ne pouvait pas rembourser son crédit.

 

Certains économistes pensent qu’on détruit la nature car on ne la considère pas comme une valeur. Si on lui met un prix, et si on fait payer ce prix quand on la détruit, alors les Etats, les collectivités, les entreprises vont chercher à réduire leur impact sur l’environnement.

 

On pourrait considérer cette notion de financiarisation de la nature comme louable, mais elle est travaillée depuis 30 ans par des lobbys. Et quand on regarde qui est derrière cette idée, on se rend compte qu’il y a de nombreuses entreprises et des multinationales qui n’ont aucun intérêt dans la protection de l’environnement.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

-"Nature, le nouvel eldorado de la finance", film de Sandrine Feydel& Denis Delestrac, 2015

-"La nature a un prix... Et les financiers comptent bien en profiter", Etienne Goetz, Challenges, 3 février 2015

 
     

     
   
   


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