Du côté de Cali...

Banc Public n° 146 , Janvier 2006 , Frank FURET



A la tête d'une gigantesque organisation connectée aux mafias du monde, les frères Rodriguez Orejuela ont utilisé la corruption à grande échelle plutôt que la violence pour défendre leurs intérêts.  Soucieux d'assurer la respectabilité de leur descendance, ils créèrent une série d'entreprises "légales" et envoyèrent leurs enfants étudier à l'étranger. Fils de bonne famille, élégants et bien élevés, les Rodriguez Orejuela ont transformé les pratiques mafieuses du pays, au temps faste du cartel de Cali. Ils n'hésitèrent pas à collaborer avec les autorités pour venir à bout de leur grand rival, le cartel de Medellin de Pablo Escobar, liquidé en 1993.

Les frères Gilberto et Miguel Rodriguez Orejuela, ont formé ce qui sera connu sous le nom de « cartel de Cali ». Même si on raconte que Gilberto a fait « ses débuts » au sein d'une bande appelée Los chemas, dirigée par José Santacruz Londoño, responsable de l'enlèvement de citoyens suisses, il n'en reste pas moins qu'avant 1975, il exportait de grandes quantités de drogues cachées sous des planches de bois et envoyées légalement du port de Buenaventura à destination de diverses entreprises et entrepôts fictifs situés aux Etats-Unis. Les premiers embarquements vers l'Europe auront lieu peu après ; la marchandise est alors cachée dans des pierres creuses de charbon minéral. Il avait  eu son baccalauréat et revendiquait le suivi d'une série de cours de gestion d'entreprise et de planification stratégique. Il avait commencé sa carrière très légalement dans les médicaments. Puis, de la grande chaîne de pharmacies qu’il dirigeait, il était passé à la production et à l’exportation de la cocaïne, devenant, en 1978, chef du cartel de Cali. Surnommé le "joueur d'échec" pour son habilité à échapper à la police, Gilberto Rodriguez Orejuela a connu son heure de gloire dans les années 1980 et au début des années 1990. Après la mort de son grand rival Pablo Escobar, le chef du cartel de Medellin abattu par la police en 1993, il contrôlait , pour beaucoup, quasiment tout le secteur colombien de la cocaïne.

Son frère Miguel Rodriguez Orejuela, responsable des vols de la ligne aérienne Avianca, étudiant en droit, a abandonnera ses activités pour suivre l'exemple de son frère Gilberto.
Miguel Rodriguez Orejuela exhibe toujours avec fierté son diplôme d'avocat. Mais sa thèse n'apparaît pas dans les archives de la bibliothèque universitaire. Il a en tout cas suivi les cours…

Leurs liens avec les milieux d’affaires, l’utilisation de la corruption au plus haut niveau, particulièrement dans la police et dans la justice, leur ont permis d’asseoir rapidement leur empire.

Méthodes

Connu comme une organisation criminelle plus stratégique que violente, le Cartel de Cali avait plutôt opté pour la séduction et la corruption. Tentant de se rapprocher du gouvernement colombien plutôt que de le combattre, ils investissaient leurs  profits dans des entreprises colombiennes et américaines.

Les méthodes des frères Rodriguez Orejuela étaient plus discrètes et plus efficaces que celle d’Escobar et du cartel de Medellin. Sans participer directement à la vie politique, ils savaient acheter efficacement le soutien parlementaire et gouvernemental en finançant des campagnes électorales et en assurant le paiement de tout type de services. Les Rodriguez Orejuela ne plaisantaient nullement quand ils se vantaient d'avoir suffisamment de pouvoir pour « réunir la majorité au Congrès ». Le « Cartel de Cali » avait aussi opté pour des alliances avec les élites régionales au travers d'investissements dans l'économie légale et la participation dans les soirées mondaines de la ville.

Les frères  construiront un corps de sécurité composé de retraités corrompus venant des appareils de sécurité de l'Etat. Comme on le verra plus tard, ils ont également acheté des mercenaires et coopté des leaders des groupes paramilitaires.
Les frères Rodriguez Orejuela ont été prudents et  sont entrés dans le beau monde en dépensant de l'argent. De nombreux chèques émanant des comptes des Rodriguez Orejuela ont été virés sur les comptes de la direction d'importantes compagnies financières et de personnalités insoupçonnées du monde économique, politique et sportif.

Surnommés « the gentlemen », ils tentaient tout en douceur de placer ses propres représentants au gouvernement colombien. Le cartel aurait même financé les campagnes électorales de plusieurs sénateurs et d'un président au cours des années 80. Composé d'hommes d'affaires expérimentés et bénéficiant de technologies très avancées, le cartel de Cali exportait de la cocaïne jusqu'en Asie, en passant par l'Europe et l'Amérique.

Investissements

Les frères Rodriguez Orejuela ont privilégié les entreprises de façade, les envois camouflés en marchandise légale et une insertion rapide dans le monde ouvert de l'argent. Ceci via d'importantes entreprises telles que « Laboratorios Kessfor », « Drogas La Rebaja », « Grupo Radial Colombiano » et « Corporación Financiera de Boyacá ». Ainsi, c'est en tant qu'investisseurs que les frères Rodriguez Orejuela ont essayé de pénétrer le monde légal du capital.

Vers le milieu des années 1960, Gilberto Rodriguez Orejuela entre dans la direction du « Banco de los Trabajadores » dont il est le principal actionnaire. Cette institution avait été créée avec des fonds de la Fondation Interaméricaine pour l'Union des Travailleurs de Colombie (le groupement syndical ouvrier le plus important du pays). Fort de cette situation, il entreprend, en 1978, l'achat d'actions du « First Interamericas Bank » de Panama jusqu'à détenir 75% de la banque en 1984. La signature d'un pacte de participation avec le « Banco Cafetero » de Panama va lui permettre d'utiliser des comptes administrés par celui-ci. Ainsi, les comptes des succursales de Irving Trust de New York masqueront le blanchiment de dollars sous des énormes mouvements de capitaux, rapportés par les exportations de milliers de sacs de café produits légalement en Colombie. Vingt ans plus tard, le Département du Trésor Américain a publié la liste d'une centaine d'entreprises appartenant aux frères Rodriguez Orejuela. Parmi ces entreprises, l'acquisition de Chrysler, qui avec l'accord de l'ambassade des Etats-Unis à Bogotá, a fourni le matériel pour monter plus de 40 magasins de pièces détachées.

Insertion

Ville de « l’éternel printemps », capitale de la salsa, Cali était devenue, au début des années quatre-vingt, l’un des principaux sièges du narco-trafic. Une partie de sa bourgeoisie, séduite par l’argent de narcos non violents voire cultivés, s’était progressivement alliée au cartel qui arrose notamment les clubs sportifs et le secteur de la construction. La guérilla elle-même semble faire bon ménage avec les dollars du narco-trafic. A preuve ces « miliciens » reconvertis dans le transport et la distribution de cocaïne aux Etats-Unis.

Guerre entre cartels

C'est à partir de 1988 que la guerre éclate entre Pablo Escobar, soutenu par Rodriguez Gacha, et les frères Rodriguez Orejuela. Les chroniques signalent comme origine de la dispute l'enlèvement d'un narco-trafiquant du Valle, allié de Pacho Herrera, un expert en blanchissement de dollars, lui-même lié à une personne en qui les frères Rodriguez avaient toute confiance : José Santacrux Londoño. Malgré le paiement de la somme requise par le bureau en dollars et en drogue, l'homme a été assassiné au motif d'une supposée « querelle de jupons ». Escobar a demandé immédiatement aux frères Rodriguez de lui donner Herrera. Demande qui a été rejetée. Le résultat a été une guerre de massacres entre les cartels.En effet, au début des années 1988, le bâtiment Monaco, résidence de Pablo Escobar a Medellín a été détruit partiellement par une puissante charge de dynamite. L'explosion a mis en évidence la richesse et l'excentricité des narco-trafiquants. Elle a également rendue publique leur guerre.
La fin

Arrêté une première fois en 1984 à Madrid, Gilberto Rodriguez Orejuela avait été extradé vers la Colombie puis libéré pour manque de preuves par le juge Tobias Ivan Posso.  Il était réclamé depuis 1989 par la justice américaine, mais une loi votée en 1991 interdisait l’extradition de Colombiens vers des pays tiers. Il sera  arrêté dans le quartier résidentiel Santa Monica de la ville de Cali, à la suite d’une dénonciation qui rapportera à son auteur plus d’un million de dollars.
L’arrestation du  chef du cartel de Cali sur pression de l'administration américaine, sera suivie deux mois plus tard par celle de son frère Miguel. Ce coup de filet sera  considérée comme une grande victoire dans la guerre contre la drogue mais aura peu d'effet sur le marché.

Condamné à quinze ans de prison pour trafic de drogue, il sera relaxé pour bonne conduite après sept ans et trois mois de prison, le 7 novembre 2002.  Mais quatre mois plus tard, Gilberto Rodriguez Orejuela sera renvoyé derrière les barreaux, sous un nouveau chef d'accusation : un convoi de 150 kg de cocaïne envoyé à Tampa aux Etats-Unis en 1990,  délit qu'il avait omis d'avouer. Les Américains l'accusent de toutes façon  d'avoir continué à diriger les envois de drogue depuis sa cellule.

Au moment de l’arrestation de Gilberto Rodriguez Orejuela, le cartel de Cali contrôlait, selon les chiffres de la DEA (Drug Enforcement Agency), 70% de la cocaïne dans le monde contre 30% à 40% quinze ans auparavant.

En 2004,  la Colombie  extradera vers les Etats-Unis Gilberto Rodriguez Orejuela sous le chef de  de trafic de drogue et de blanchiment d'argent. Il est alors un des derniers barons de la drogue colombiens, dont la cocaïne produite dans ses laboratoires installés en plein jungle inonde les marchés mondiaux. Il s'agit du criminel le plus important jamais extradé par la Colombie vers les Etats-Unis.

Celui qui fut le chef du cartel de Cali finirait donc ses jours dans une prison américaine. L'ambassadeur des Etats-Unis à Bogota a démenti les rumeurs qui font état de négociations entre le gouvernement américain et les deux frères ; ces rumeurs disent que les Rodriguez Orejuela auraient accepté de purger leur peine de prison en territoire américain et de payer une somme considérable aux autorités américaines, en échange de la promesse que leurs familles ne seraient pas inquiétées et que leurs entreprises seraient exclues de la "liste Clinton" qui signale les grands narcotrafiquants.

Leur détention n'aurait pas freiné le narcotrafic;  si elle peut  marquer le déclin d’un empire, elle ne signifie pas pour autant la fin du trafic de la drogue qui gangrène l’ensemble du pays. L’argent, le pouvoir, la terre, la justice sont aux mains de mafias contrôlées par les narcos. Le chiffre d’affaires brut des divers cartels colombiens de la drogue avoisinerait aujourd’hui 4 milliards de dollars, dont 800 millions reviendraient dans le pays. A lui seul, le cartel de Cali en produirait encore 600 millions.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

Etat des luttes contre le crime organisé mafieux

Entretien exclusif avec le Professeur Umberto Santino, "Giuseppe Impastato", Palerme, réalisé par Chistian Pose, Tokyo/Palerme, 12 avril 2006

La Colombie accepte d'extrader vers les Etats-Unis le chef du cartel de Cali info-Burundi, 2004

Le numéro un du trafic de drogue en prison L'Humanité du 12 juin 1995.

L'ancien chef du cartel de Cali a été extradé vers les Etats-Unis, Swiss-info, décembre 2004

L'extradition vers les Etats-Unis de Gilberto Rodriguez Orejuela, chef du cartel de Cali. AFP du 6 décembre 2004

La Colombie veut en finir avec la drogue L'humanité du 6 décembre 1993

Histoire de la Colombie, Lonely Planet

Les organisations du trafic de drogues en Colombie
Cultures & Conflits Diana Marcela Rojas Rivera et Adolfo León Atehortua Cruz

 
     

     
 
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