Le fritisme

Banc Public n° 134 , Novembre 2004 , Catherine VAN NYPELSEER



Nos fidèles lecteurs connaissent bien l¹écrivain Yves Le Manach. Il vient de sortir (au mois de mars dernier) un petit livre tout à fait passionnant intitulé "Le fritisme" que nous vous recommandons vivement. Contrairement à ce que prétend le compte-rendu qu¹en fit Alain Lorfèvre dans La Libre Belgique (21 août 2004), ce n¹est pas un pavé mais bien un menhir qu¹Yves a ainsi jeté dans la marmite des identités nationales.

Sa thèse principale est que ce seraient les Bretons qui auraient inventé les frites et non les Belges. Cette théorie repose sur l¹existence d¹une recette de cuisine se trouvant dans toutes les bonnes maisons bretonnes dès 1749, alors que l¹origine de la frite belge n¹est attestée que par un document de 1781 sur la coutume des habitants de la région de Namur - Andenne de faire frire des morceaux de pommes de terre découpées en forme de petits poissons (des images de poissons, ou des poissons virtuels en quelque sorte) lorsque le gel de la Meuse rendait les vrais inaccessibles. Malheureusement nous ne le suivons pas sur ce point: En effet, la recette de cuisine dont il fait état et qu¹il a l¹honnêteté de publier dans son ouvrage se compose de pommes de terre cuites à l¹eau puis (le lendemain) cuites au beurre ou à l¹huile. Il s¹agit donc d¹une vulgaire recette de pommes de terre rissolées, qui permet à toute bonne ménagère de réchauffer les restes de la veille. Cette erreur n¹est pas étonnante de la part de quelqu¹un qui avoue être d¹origine française: chacun sait que dans ce pays on traite la pomme de terre comme un légume, qui doit être bien ferme pour être présentable sur une assiette, et qu¹avec ces pommes de terre bien fermes on ne fait pas de bonnes frites qui nécessitent des pommes de terre de la variété ³bintje², bien farineuses, cultivables exclusivement dans les régions de type Polders (argile et sable mélangés). Mais l¹ouvrage est très riche et contient d¹autres ³scoops², comme par exemple la découverte linguistique d¹un mot identique pour désigner la pomme de terre dans certaine régions de Bretagne et de Wallonie: ³Kräpir² et ³Kröpir². ³Dès lors, comment se fait-il que deux peuples d¹origine celte, alliés contre César, mais n¹entretenant plus de rapports réguliers depuis la victoire définitive des Germains au VIIe [siècle], utilisent le même mot pour désigner un même légume venu d¹Amérique en 1534 ?² (p.21) Implicitement mais certainement, l¹auteur pose donc la question de savoir si l¹introduction de la pomme de terre dans nos régions suite à la découverte de l¹Amérique n¹est pas un mythe historique, résultat de la manipulation des élites de l¹époque qui voulaient imposer au peuple, pour des raisons idéologiques, une nourriture nécessitant un travail important au lieu de l¹aliment de base de l¹époque, les chataîgnes, dont la culture ne nécessitait aucun effort. Le légume importé des Amériques après 1492 serait alors la patate douce, tandis que la pomme de terre était déjà cultivée par nos ancêtres avant le VIIe siècle. Belges Autre découverte très intéressante: selon Yves Le Manach, le mot ³Belge² proviendrait des langues celtiques et signifierait ³pantalon large². En effet, ³bolg² en irlandais ou en gallois signifie des sacs, au sens de vêtements. ³Alors que les Gaulois portaient la Obraie¹, qui était un bolg collé aux cuisses à l¹aide de rubans, les Belges portaient leur pantalon flottant.² (p.38) Voilà qui explique certainement une différence ethnique finement observée par Baudelaire notamment, qui trouvait qu¹il n¹y avait pas de femmes en Belgique ou quelque chose d¹approchant: les Belges, bons vivants, n¹aiment pas se serrer dans des vêtements inconfortables, où on n'est pas à l'aise . (ce type de vêtements flottants ne convient que pour une vie plutôt agricole et sédentaire; les coureurs des bois et autres mangeurs de chataîgnes doivent avoir des vêtements plus serrés pour ne pas les accrocher aux branches.) Le problème de la forme , des formes, du formalisme est bien une différence culturelle entre les deux peuples, belge et français. Bretons Si les Gaulois portaient des braies et les Belges des ³bolgs², si les Belges et les Bretons de l¹intérieur du pays cultivaient des pommes de terre avant le 7e siècle (dans un sol favorable la culture de la pomme de terre ne nécessite quasiment aucun travail: les tubercules négligés lors de la récolte font des petits l¹année suivante), les Bretons de la côte ne savaient sûrement pas en faire pousser entre les rochers. Mais ils disposaient d¹une autre source extraordinaire de nourriture ne nécessitant quasiment aucun travail (comme les chataîgnes): les fruits de mer. Ceux qui ont eu la chance de pouvoir aller en Bretagne encore dans les années O60 s¹en souviendront sûrement: les restaurateurs servaient des fruits de mer quasiment à tous les repas (huitres, crabes, palourdes, etc.) dans les pensions complètes; cela leur permettait de faire des économies tant cette nourriture était bon marché, étant super abondante à récolter et encore difficile et chère à exporter en camions-frigos. Conclusion Là, nous rejoignons Yves Le Manach lorsqu¹il affirme que les Bretons sont des Belges (pour son raisonnement historique très documenté nous renvoyons aux développements de son ouvrage), et donc que lui, Breton immigré en Belgique, était Belge par ses ancêtres avant de découvrir par hasard notre pays dans les années O70 et de s¹y fixer: en quelque sorte il y a retrouvé ses racines historiques et s¹y est senti comme un poisson dans l¹eau (et pas dans l¹huile de friture); la première image qui l¹a marqué fut celle du multilinguisme à la gare du Midi, écho du passé linguistique de la Bretagne distinct de la langue française. Nous sommes également d¹accord avec sa thèse selon laquelle la frite est bretonne; seulement, la preuve n¹en est pas la prétendue recette de cuisine de 1749, mais la forme de cette gourmandise des pays froids qui a évidemment été copiée sur celle du menhir breton des célèbres alignements de Carnac (visités par tous les belges depuis des temps immémoriaux) !

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

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Le "fritisme"
Frites, tribalisme et identité
Yves Le Manach
Editions La Digitale -  Artichauts de Bruxelles
61 p. - 6,10 euros

Site d'Yves le manach

Texte sur le fritisme

 
     

     
 
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