CONGO: la triste histoire de l'E.I.C.

Banc Public n° 235 , Février 2015 , Catherine VAN NYPELSEER



Au mois de décembre dernier, Banc Public vous avait présenté un livre sur l'histoire du Congo écrit par un Belge qui mettait en avant certains aspects positifs de la colonisation, en particulier en matière d'éradication de l'esclavagisme (CONGO: l'autre histoire, par Charles Léonard).

 

Il faut néanmoins revenir sur d'autres aspects, négatifs cette fois, de l'aventure coloniale belge, et nous nous baserons cette fois notamment sur l'ouvrage de l'historien congolais Isidore Ndaywel è Nziem, "Histoire générale du Congo", publié en 1998 chez De Boeck et Larcier (département Duculot).

 

Pour ce professeur d'histoire, les atrocités furent commises pendant la période où le Congo était une colonie personnelle de Léopold II, dénommé "l'Etat Indépendant du Congo (E.I.C.) », de 1885 à 1908, avant qu'il n'acquière le statut de colonie de l'Etat belge.

 

Pour lui, "ce premier ordre colonial, caractérisé par la mise en place de l'organisation nouvelle, marquait le début de l'exploitation systématique du pays avec son cortège de violences" (p. 311).

 

Les violences furent donc causées par l'exploitation économique.

L'exploitation économique

 

La première ressource qui permit la prospérité économique fut le caoutchouc.

Dès 1891, la récolte de l'ivoire et du caoutchouc fut soumise à des monopoles d'Etat, à la colère des sociétés privées européennes.

En 1896, les exportations de caoutchouc se montaient déjà à 1.300 tonnes, puis 6.000 tonnes en 1901, ce qui représentait plus du dixième de la production mondiale.

 

Ensuite, après des explorations au Kasaï et au Katanga au début des années 1890, deux sociétés minières furent créées en 1906: la Société forestière et minière du Congo et l'Union minière du Haut-Katanga.

 

Le portage

 

Le travail de portage était la manière la plus courante de payer l'impôt en nature. Il fut imposé à partir de 1891. Pour M. Ndaywel è Nziem, ce fut "un véritable enfer" (p. 337).

 

Le portage, qui existait avant l'arrivée des étrangers, fut rendu bien plus lourd par l'augmentation des distances et du poids des charges, qui dépassaient souvent 40 kilos. Il n'y avait pas de gites d'étape, ni de nourriture en suffisance.

De plus, les porteurs ne comprenaient pas la nécessité de ces travaux et n'étaient donc pas motivés; on les considérait alors comme des paresseux "congénitalement peu enclins au travail".

 

Les corvées

 

Parallèlement au portage, avaient été instaurées d'autres obligations, des corvées consistant en la fourniture de vivres aux Blancs et à leurs auxiliaires, qui n'exerçaient pas d'activités agricoles.

Les villages autour de Léopoldville devaient fournir de la nourriture tous les 4, 8 ou 12 jours, et parcourir jusqu'à 150 km aller et retour pour la livrer.

 

Au cas où ces prestations n'étaient pas effectuées, la répression pouvait être terrible, comme la destruction du village et l'exécution de tous ses habitants (p. 339).

 

La récolte du caoutchouc

 

Pour Isidore Ndaywel è Nziem, "la plus grande hécatombe fut causée par la récolte du caoutchouc" (p. 339). C'est pour lui "la page la plus triste parce que la plus sanglante de l'histoire congolaise de la colonisation", qui fut la conséquence du système économique léopoldien.

 

La récolte du caoutchouc était effectuée par les autochtones à titre d'impôt fourni en travail.

Les agents de l'Etat chargés de veiller sur ce travail étaient "jugés, appréciés, promus, voire même rémunérés en fonction de leur capacité de production de caoutchouc" (p. 340).

 

Pour obtenir les quantités requises, les agents de l'E.I.C. disposaient d'une série impressionnante de moyens de contrainte:

- administrer et faire administrer le fouet, appelé "chicotte";

- prendre des otages;

- organiser des expéditions punitives.

 

Les mains coupées

 

Pour l'historien Ndaywel è Nziem, la sanction de la main coupée était  pratiquée au départ par la justice autochtone pour "empêcher le voleur de recommencer son exploit", mais "les mutilations massives ont incontestablement été une innovation de l'ordre colonial" (p. 342).

Selon l'historien belge Jean Stengers, il s'agissait d'une question de comptabilité, pour pouvoir justifier le nombre de balles non rapportées par les soldats.

 

L'historienne africaine-colombienne Rosa Amélia Plumelle-Uribe, dans son ouvrage intilulé: "La férocité blanche, des non-Blancs aux non-Aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours », apporte une nuance à cette analyse: pour elle, c'est à cause de la méfiance des officiers blancs pour les noirs qu'ils chargeaient d'exécuter les récalcitrants que fut organisée cette comptabilité atroce des mains prélevées pour rendre compte de chaque cartouche utilisée.

 

Cette pratique est attestée par de nombreux témoignages de l'époque. L'encyclopédie en ligne Wikipédia, à l'article sur l'Etat Indépendant du Congo, cite celui du missionnaire américain Murphy, publié dans le Times du 18 novembre 1895: "La question du caoutchouc est au cœur de la plupart des horreurs perpétrées au Congo. Elle a plongé la population dans un état de total désespoir. Chaque bourg du district est forcé d'en apporter une certaine quantité tous les dimanches au quartier-général. Le caoutchouc est récolté par la force; les soldats conduisent les gens dans la jungle; s'ils ne veulent pas, ils sont abattus, leurs mains sont coupées et portées comme trophées au commissaire. Les soldats se moquent bien de ceux qu'ils frappent et tuent, souvent des pauvres femmes sans défense et des enfants inoffensifs. Ces mains - les mains des hommes, des femmes et des enfants - sont alignées devant le commissaire qui les compte pour vérifier que les soldats n'ont pas gaspillé leurs cartouches".

 

Isidore Ndaywel è Nziem cite également des témoignages de telles atrocités, comme celui d'un pasteur américain qui avait vu en 1895 dans la province congolaise de l'Equateur un groupe de soldats revenant d'avoir soumis des rebelles, exhibant pendues à une perche à l'avant de leur canon 16 mains coupées, celles de  guerriers mais aussi d'enfants.

 

Il cite également le témoignage d'un pasteur suédois qui avait assisté à l'exécution d'un vieillard trop fatigué pour récolter le caoutchouc, qui avait préféré partir à la pêche. Sur ordre du soldat, un petit garçon dût aller lui couper la main droite, alors qu'il vivait encore...

 

Controverse

 

La question des atrocités commises au Congo par les Européens lorsque ce pays était une colonie privée du roi Léopold II reste néanmoins controversée.

 

Dans un article de 2004 publié par La Libre.be sous la seule responsabilité de l'auteur, "Le Congo sous Léopold II, réalité et fiction", Alexis de Crombrugghe estime que "jamais un Européen n'a infligé ce châtiment" (l'amputation de cadavres). Il attribue ces exactions à des éléments indigènes de la force publique.

 

Il faut pourtant noter que, dès 1903, le rapport du consul britannique à Boma, Roger Casement, affirmait que les Européens travaillant pour l'E.I.C. demandaient explicitement aux caporaux noirs envoyés dans les villages pour lever leur quota de caoutchouc auprès des populations locales, de ramener pour chaque balle de fusil ayant tué un indigène une main coupée (Wikipedia, article sur l'E.I.C.). Casement écrivait :  "on m'a fait beaucoup de déclarations, les unes spécifiques, les autres générales, concernant les actes de mutilations persistantes par les soldats de l'administration. Il ne peut y avoir l'ombre d'un doute sur l'existence de ces mutilations et sur leurs causes. Ce n'était pas une coutume indigène antérieure à l'arrivée du blanc: ce n'était pas le résultat des instincts primitifs de sauvages dans leurs luttes entre villages; c'était un acte délibéré de soldats d'une administration européenne, et ces hommes eux-mêmes ne cachaient jamais que, en perpétrant ces actes, ils ne faisaient qu'obéir aux ordres positifs de leurs supérieurs."

 

A la suite de la diffusion de ce rapport, le roi Léopold II décida de mettre sur pied une commission d'enquête; son rapport, publié en 1905, confirma celui de Casement.

 

La fin de l'E.I.C.

 

La solution à la révélation de ces exactions, commises dans le cadre d'une exploitation purement économique du territoire congolais, fut d'exiger le rattachement du Congo à l'Etat belge. Celui-ci fut voté par le Parlement belge le 15 novembre 1908, quatre ans après la publication du rapport Casement.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

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