Introduction à la mafia Russe

Banc Public n° 132 , Septembre 2004 , Frank FURET



e phénomène criminel de l'ex-URSS n'est pas la suite inattendue de l'explosion politique du régime communiste. Pour certains auteurs, les réalités criminologiques actuelles de ex-URSS sont très certainement le fruit de l'union de la caste des voleurs et du sys­tème du parti unique et l'enfant issu de ce métissage ne serait pas né sans l'accord de Lénine perpétué par celui de Staline. Le crime organisé, tel qu'il se manifeste aujourd'hui, est profondément enraciné dans l'histoire russe.

Dans la société tsariste de la Russie d'avant la Révolution d'Octobre 1917, une caste traditionnelle de voleurs règne sur le monde de la « cambriole ». Insérées dans une organisation fortement hiérarchisée, dominée par les « voleurs », ou « voleurs dans la loi », selon la terminologie employée à partir des années 1930, les catégories de criminels les plus respectées exercent des activités « techniques » spécialisées : pickpockets, cambrioleurs, escrocs, etc. Les auteurs de crimes de sang ne sont alors pas respectés. Les associations criminelles régionales et locales possèdent leur propre caisse commune, alimentée par les contributions de chacun, calculées selon un pourcentage relatif au montant du butin de chaque opération. Les fonds sont employés pour soutenir les détenus, dans certains cas leurs proches, et pour développer les activités criminelles de l'association. Les gardiens de la caisse commune sont élus. Un langage spécifique, appelé « fenia », est alors en vigueur au sein du milieu criminel et varie considérablement selon les régions.

Leurs coutumes strictes découlent surtout du fait qu'ils se considèrent comme une aristocratie. Voleurs et rien d'autre, ils obéissent à un code d'éthique qui envisage le crime comme un mode de vie et non pas comme une façon de s'enrichir. Des règles, désignées sous le terme de « loi », doivent être observées par ceux qui se considèrent comme des criminels authentiques et respectables : refus de collaborer avec les représentants de l'Etat, de prendre part à des organisations politiques, syndicales ou militaires, engagement à exercer une activité criminelle de manière permanente, nécessité de justifier d'un séjour durable en prison, mépris pour la richesse, prosélytisme. Les criminels « traditionnels » sont caractérisés par une volonté explicite de se situer en dehors de la société. Les tatouages permettent de connaître certains éléments du curriculum vitae d'un voleur. Ils sont des « intégristes » de la délinquance. Ces règles absolues sont sanctionnées par le tribunal des voleurs dont la sentence est aussi rapidement exécutée que sévère: sanctions pécuniaires, étranglement, poignardage, etc.

Les Bolcheviks verront dans ces voleurs des alliés à leur cause, objectifs par leur marginalité sociale, efficaces par leur savoir-­faire. Pour les révolutionnaires, tout ce qui sert la cause est moral. Bien avant 1917, Lénine a recours à ces délinquants pour lancer des attaques contre les richesses du tsar, façon de déstabili­ser un peu plus le régime et de financer l'insurrection. Staline au pouvoir continuera à les utiliser puisqu'ils sont « socialement proches » à l'inverse des opposants politiques ou des dissidents. Dans les prisons soviétiques, où nombre de voleurs sont tout de même incarcérés - car bien que socialement proches, ils finissent par devenir gênants - ils assurent le main­tien de l'ordre en échange de quelques privilèges.

Vers un consensus .

A l'aube de la deuxième guerre mondiale, le recrutement militaire bat son plein mais l'incorporation dans les régiments soviétiques est ressentie comme un renonce­ment aux principes du code. Nombre de voleurs vont néanmoins s'enrôler, peut-être sous la menace du peloton d'exécution. Lorsque, en 1947, les scabs (aussi appelés les «'autres ») s'engagent dans l'armée soviétique, une guerre particulièrement meurtrière les oppose aux tenants d'un strict respect du code d'éthique au point que les autorités croient que le monde interlope s'autodétruit. Mais cette lutte qui durera jusqu'en 1953 n'éradiquera pas le banditisme en URSS ; il favorisera l'émergence d'un nouveau type de criminels qui considèrent le code comme périmé et qui amasseront des fortunes, consolidant leur pouvoir grandissant. Le mariage entre diri­geants communistes et criminels russes se poursuit sur fond de corruption et de pillage de l'économie centralisée. Les deux catégories se débrouillant aussi bien dans les structures officielles de surface que sous terre, dans le monde criminel des usines clandestines, des voitures volées, de la prostitution ou du trafic d'antiquités. Bien avant la perestroïka, des rumeurs font état du rapprochement des deux systèmes.

Les « criminels économiques » apparaissent donc comme étroitement liés à l'évolution de la société soviétique. Selon certains chercheurs, ils sont apparus, dans les années 60, lorsque l'économie souterraine s'est structurée en Union soviétique. Les tsekhoviki , c'est-à-dire l'élite de la criminalité économique, complétaient l'économie légale en offrant des biens de consommation frappés par la pénurie. Les teneviki  recouraient à des pratiques illicites telles que la corruption, les abus, la falsification de documents, les atteintes à la propriété ou la spéculation. Dans ce milieu, les relations étaient fondées sur des liens de parenté, une appartenance territoriale commune, une connaissance de l'autre, l'existence de contacts privilégiés avec la nomenklatura du Parti ou l'administration. Simultanément, les relations avec le milieu criminel étaient indispensables. En effet, les teneviki, souvent victimes d'extorsion ou d'autres infractions, devaient nécessairement s'adresser à des « autorités » de la pègre et contribuer à la caisse commune . Cette contribution aurait fixée à 10% des bénéfices dans les années 1970, lors d'une réunion du milieu criminel.

« Relâchements »

De ce fait , pour certains, il n' y a rien d'anormal à ce qu'au début de la perestroïka, le pays tout entier ait été dévalisé par des hommes efficaces, sachant comment s'y prendre, des hommes de système alliés aux hommes « de l'anti-système », ce qu'on appelle aujourd'hui en occident la « mafia russe », ce serait la fusion de ces deux couches de gens imbriqués les uns dans les autres. La criminalité économique se serait constituée comme ensemble stable et structuré d'interactions au début des années 1980 et aurait donné une impulsion au développement des relations d'affaires.

Au cours des années 1980 les autorités de l'ex-URSS vont relâcher les contrôles économiques et sociaux. Les premiers à en tirer profit sont les groupes ethniques qui s'en servent pour

accroître leur influence et agrandir leur territoire, étant entendu que là encore le Caucase (Géorgie, Tchétchénie et Azerbaïdjan) prouve son dynamisme. D'autres provinces s'en mêlent telles que l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, ou même la Crimée. Et tous ces groupes ont installé des têtes de pont à Moscou. Les capitaux illicites vont pouvoir être investis. Les dépôts bancaires et les investissements se sont substitués au traditionnel bas de laine. Les « criminels économiques » ayant accumulé un important capital de relations au sein des élites dirigeantes et du milieu criminel ont élaboré des schémas complexes de production clandestine, de commerce et d'écoulement des marchandises.

Ce jeu des interactions va conduire à un « crime organisé » à la fin des années 1980 (alors que des organisations criminelles, dominées par les « voleurs dans la loi » existaient de longue date). L'adoption de la loi de l'URSS « sur la coopération »  en mai 1988 va favoriser l'émergence d'un milieu d'affaires et la légalisation de certaines activités menées par les criminels économiques et les organisations criminelles. Les « nouveaux venus », dont les groupes sont caractérisés par la jeunesse, la souplesse et la rapidité d'adaptation, ont pris une part active dans ce processus économique. Les conflits d'intérêts et de règles ont d'abord entraîné des luttes impitoyables, mais par la suite, les différentes parties se sont retrouvées autour d'un même type symbiotique de criminalité. Les criminels « traditionnels » sont devenus de plus en plus tolérants à l'égard du monde des affaires, et ont de plus en plus recouru à l'établissement de contacts avec les institutions politiques et administratives. Et Les modes de résolution des conflits propres au milieu criminel ont progressivement imprégné les relations d'affaires. L'usage de la violence, du chantage, de la tromperie ou de la corruption, et l'emploi d'un certain argot n'ont plus été l'apanage exclusif de la pègre, mais également du milieu des affaires et de la politique. Dans la mesure où l'Etat éprouve des difficultés à réguler de nombreuses activités sociales, des règles informelles de comportement se sont substituées aux lois formelles, ineffectives ou lacunaires. Ces règles, parfois héritées des normes en vigueur chez les criminels traditionnels, agissent sur les comportements et représentent le fondement d'institutions sociales alternatives . Le crime organisé mine, contourne et s'oppose aux formes étatiques du contrôle social, tout en imposant ses propres formes de régulation . Loin d'être un Etat dans l'Etat, le crime organisé remplit les niches que le contrôle étatique a laissé vacantes : fiscalité, justice ou arbitrage des contentieux par exemple.

Certains tabous ont été levés. Les « nouveaux venus », quant à eux, ont progressivement reconnu l'autorité des « voleurs dans la loi » dans certains domaines, notamment dans l'organisation de la vie en détention. Les « criminels économiques » enfin sont devenus des hommes d'affaires exerçant leur activité dans des secteurs attractifs pour les deux autres groupes d'acteurs. Tous ces acteurs ont obligatoirement dû composer avec un quatrième groupe, auquel est intrinsèquement lié le développement du crime organisé en Russie : le milieu politico-administratif.

Au début des années 1990, le monde interlope surveille les opportunités. Tout aussi vigilants, les fonctionnaires corrompus sont à leur place. Le KGB (Comité de sécurité de l'État) va se distinguer. Ses agents, ayant occupé des postes de gestionnaires, d'administrateurs et d'industriels, ont de solides connaissances et une expérience éprouvée en matière économique et commerciale, ils ont occupé des postes de gestionnaires, d'administrateurs et d'industriels. Cet atout est majeur dans un monde qui est sur le point de se libéraliser. La chute du régime soviétique en 1991 sera une aubaine pour les mafias locales. Le feu criminel reçoit un formidable appel d'air avec le vent libéral. Les seuls qui disposent de capitaux pour investir sont justement ceux qui sont riches de la corruption passée et forts de complicités dans l'appareil administratif. Les richesses nationales et les biens stratégiques (pétrole, gaz, métaux rares et précieux etc.) sont pillés. Enfin, l'ouverture des frontières si longtemps fermées va permettre de mettre à l'abri les gains illicites dans des pays sûrs.

La criminalité économique se définit aussi par l'exploitation des difficultés socio-économiques auxquelles est confronté le pays. La Russie a connu une importante transformation sociale. Beaucoup de Russes ont perdu leur emploi, leur maison et ont connu la faim et le froid. L'ancien système de distribution de la richesse s'est effondré, plaçant les Russes dans une position où ils devaient s'adapter à une nouvelle réalité. L'adaptation n'a pas été facile pour tous et certains ont perçu la criminalité comme le seul moyen de survie. II faut bien vivre, et comme l'État remplit mal ses fonctions régaliennes, l'impunité a été plus ou moins garantie. Tous les ingrédients ont donc été réunis pour favoriser tous les trafics, tous les marchés noirs... et aiguillonner l'imagination criminelle.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

Etat des luttes contre le crime organisé mafieux

Entretien exclusif avec le Professeur Umberto Santino, "Giuseppe Impastato", Palerme, réalisé par Chistian Pose, Tokyo/Palerme, 12 avril 2006

"L'Organnizatsiya", Alain Lallemand

Thierry Cretin, Mafias du monde PUF 1997

La mafia venue du froid, Jean-Sébastien Stehli , Le Point du 27 janvier 1996

Les entreprises de violence dans la Russie pot communiste Vadim Volkov, Politix vol 13 N°49, 2000

Le crime organisé en Russie, Iakov GILINSKI et Iakov KOSTIOUKOVSKI, Culture et conflits, automne 2001

 
     

     
 
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