Les origines de l'Europe au Moyen-Âge

Banc Public n° 130 , Mai 2004 , Catherine VAN NYPELSEER



En ce mois de mai qui a vu l'adhésion à la Communauté européenne de dix nouveaux Etats, la question des origines de l'Europe nous a paru un thème intéressant. C'est celui d'un essai de l'historien Jacques Le Goff, spécialiste de l'histoire médiévale, "L'Europe est-elle née au Moyen Age?", qui expose sa conception de la naissance de l'idée européenne. Il divise son étude en quatre périodes, de la fin de l'empire romain à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.

 

Du IVe au VIIIe siècle

Le passage de l'empire romain au Moyen Age a été, pour Le Goff, le résultat d'une longue évolution positive entrecoupée d'épisodes violents, et non un événement cataclysmique. Cette période est caractérisée par deux phénomènes: d'une part, l'élaboration de la doctrine chrétienne, sous l'influence notamment de l'oeuvre de Saint Augustin (mort en 430); d'autre part, le métissage entre les Barbares et les Latino-Européens par des échanges culturels de part et d'autre de l'ancien limes, la frontière de l'empire romain, ainsi que par des vagues successives d'invasions qui se poursuivront jusqu'au XIe siècle.

Les invasions débutent à la fin du IIIe siècle. Au début du Ve siècle, l'invasion générale des Germains en Italie, en Gaule puis en Espagne et la prise de Rome par Alaric en 410 marque le début de la grande installation des Germains dans l'Empire romain. Au Ve et VIe siècle voit l'entrée des Wisigoths et des Ostrogoths, puis le déferlement des Suèves, Vandales et Alains, suivi de la lente poussée vers l'Ouest et le Sud de la Gaule des Burgondes, des Francs et des Alamans. Les Bretons de Grande Bretagne refluent vers l'Ouest de la Gaule suite à la traversée de la Mer du Nord par les Jutes, les Angles, et les Saxons. La dernière vague germanique sera celle des Lombards qui s'installent en Italie dans la seconde moitié du VIe siècle. A leur place s'établissent à l'Est du Rhin Saxons, Frisons, Thuringiens, Bavarois. Au VIIe siècle débute la progression des Slaves, qui durera jusqu'au IXe siècle, vers la Baltique et l'Elbe, la Bohème, le Nord des Balkans.

Le fait que la plupart de ces peuples avaient été convertis à l'arianisme, que les chrétiens latins considéraient comme une hérésie, aurait pu conduire à une grande fracture entre les différents peuples, mais "le reflux de l'arianisme et la conversion des Barbares ariens au catholiscisme orthodoxe évitèrent une fracture supplémentaire à la future Europe" (p. 35).

Une anecdote permet d'établir que l'Europe était déjà un concept courant à cette époque, au moins dans les couches cléricales de la société: une vie de l'abbesse Gertrude de Nivelles, morte en 658, le jour de la Saint Patrick, mentionne que "l'abbesse était bien connue de tous les habitants de l'Europe" (p.36).

L'époque carolingienne

Cette époque, du VIIIe au Xe siècle, comprend l'éphémère empire de Charlemagne que certains historiens considèrent comme la première véritable ébauche de l'Europe. Pour Jacques Le Goff, à supposer que cette vision soit exacte, il s'agirait d'une Europe pervertie, d'une anti-Europe comme celles de Napoléon ou de Hitler, dominée par un peuple. Pour lui, l'empire fondé par Charlemagne est d'abord un empire franc, fondé sur un esprit patriotique.

L'empire de Charlemagne, engagé dans de perpétuelles campagnes de conquêtes, n'engloba jamais les �les britanniques, la péninsule ibérique, l'Italie du Sud, la Sicile, la Scandinavie, et "mord à peine à l'Est du Rhin" (p. 51).

L'empire de Charlemagne a cependant fourni certains éléments des bases de la future Europe:
- l'unification juridique: Charlemagne édicta des règles concernant les grands domaines de gouvernement, valables dans tout l'empire: les capitulaires.
Il voulut également modifier le système du droit des personnes, dans lequel chacun était soumis à une loi dépendant de son origine, par un droit du sol s'appliquant à toutes les personnes vivant sur un même territoire.
- tentative d'unification monétaire: une monnaie unique, le denier, fut instaurée, mais la réanimation d'échanges de longue portée fut très limitée.

L'Europe féodale

Au XIe et XIIe siècles, l'Europe est essentiellement rurale. La vie rurale est relativement uniforme, et la période est marquée par des progrès techniques importants: remplacement de l'araire par la charrue comportant un soc en fer, progrès dans la traction animale par le collier d'épaule, modification des rythmes d'assolement passant de deux à trois ans...
L'organisation sociale et politique est caractérisée par la notion d'encellulement. Il s'agit de rendre compte de la partition de l'espace en cellules organisées autour d'un ch�teau qui domine la seigneurie comprenant un village et une paroisse, sur lesquels le seigneur exerce son droit de commandement que l'on appelle le ban. Le village, qui remplace l'ancienne organisation rurale d'habitat dispersé de l'antiquité et du Haut Moyen Age, se généralise dans la chrétienté au XIe siècle. Il est né du rassemblement des maisons et des champs autour de deux éléments essentiels: l'église et le cimetierre. C'est le cimetierre qui est l'élément principal, antérieur parfois à l'église, parce que les rapports entre les vivants et les morts ont été profondément modifiés depuis l'antiquité, passant de la répulsion à l'intégration.

Au plan politique, le pouvoir est fragmenté. Les seigneurs usurpent les droits régaliens de lever des impôts, de rendre justice et de battre monnaie, mais il existe également une tendance à la centralisation par l'institution de monarchies féodales en Angleterre, en France, en Castille et en Italie du Sud.

Du point de vue religieux, la période voit la naissance d'une Europe de la persécution. Les chrétiens veulent "détruire tout ferment de souillure dans une chrétienté solide et réussie" (p.113). Les victimes de ces persécutions seront d'abord les hérétiques, ensuite les juifs, les homosexuels, les lépreux.

Enfin, le phénomène des croisades est le résultat d'une longue évolution du christianisme. En effet, à l'origine, "le christianisme évangélique était un pacifisme profondément hostile à la guerre" (p.127). Le refus du service militaire avait été l'une des principales raisons de la persécution des chrétiens par les empereurs romains. Cette attitude se modifia certes lorsque les empereurs romains devinrent chrétiens, mais l'évolution la plus importante fut l'introduction par Saint Augustin d'une théorie de la guerre juste, décidée non par un individu mais par un chef revêtu d'une autorité suprême. Elle ne peut jamais être agressive ou préventive, ne peut rechercher un butin. Le stade ultime de l'évolution est la guerre sainte. Le concept vise d'abord la défense de la papauté contre les agressions. Ensuite, sous l'influence d'un facteur d'expansion démographique ainsi que de la volonté de la papauté de s'imposer à la tête de toute la chrétienté, "la conduite d'une telle guerre o? le religieux se mêlait intimement au politique ne pouvant appartenir qu'au chef religieux suprême qu'aspirait à être le pape" (p.129).

La belle Europe

Pour Jacques Le Goff, c'est au XIIIe siècle que s'impose un modèle que l'on peut appeler, dans une perspective de longue durée, européen. Il comporte quatre axes de réussite: l'essor urbain, le renouveau du commerce, la diffusion du savoir par les universités, les ordres mendiants.

Cette époque voit la multiplication de villes petites et moyennes et l'élargissement de quelques grandes villes. Ce qui constitue la ville, ce ne sont pas les murs, ce sont les hommes qui l'habitent.

La ville est caractérisée par un type de société et de gouvernement qui subit une évolution par rapport aux structures féodales, qui a laissé des traces notamment dans le recours à des juristes formés dans des écoles urbaines axées sur la pratique quotidienne, ainsi que par le recours à l'impôt destiné à financer des oeuvres d'utilité publique.

Des inégalités plus ou moins importantes se marquèrent entre les habitants sur base de la fortune ainsi que de l'ancienneté du lignage urbain. Le nombre de métiers considérés comme honnêtes augmenta, comprenant par exemple celui d'aubergiste, pour ne laisser comme métiers condamnés - mais tolérés par pragmatisme - que l'usure et la prostitution.

Le marchand européen est un marchand itinérant. Vu la complexité des déplacements terrestres, rendu difficile par l'insécurité et les innombrables péages institués au passage des villes, seigneuries, ponts, etc. , c'est la voie d'eau qui sera le moyen de développement du commerce: ce mode de transport lent est infiniment moins coéteux que le transport terrestre. Le commerce est dominé par les marchands hanséates et italiens.

Les écoles urbaines primaires et secondaires se multiplient à partir du XIIe siècle. Les universités sont formées de ma�tres et d'étudiants itinérants, passant volontiers d'un pays à un autre selon la réputation d'une université ou d'un maître. Pour permettre à des étudiants doués de poursuivre leurs études malgré une origine sociale peu élevée, des bienfaiteurs fondèrent des maisons appelées collèges pour l'hébergement et l'alimentation de ces étudiants.
Les nouveaux religieux des ordres mendiants, résidant en ville et actifs surtout en milieu urbain, forment la nouvelle société et remodèlent profondément le christianisme. On leur doit notamment la mise en place d'une Europe de la charité, ancêtre pour Le Goff de l'Europe sociale, sous le nom d'oeuvres de miséricorde. Il s'agit de soigner les malades, nourrir ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, fonder des services religieux pour les défunts...

Automne du Moyen Age

Les XIVe et XVe siècle virent se succéder des catastrophes: guerres, famines, épidémies, déjà présentes antérieurement, se manifestèrent avec une intensité inouïe. La famine fut causée notamment par une détérioration du climat. Les épidémies de peste noire, provoquant une mort foudroyante, alimentèrent de nouvelles forme religieuses et culturelles comme la danse macabre, qui fait danser toute l'humanité, toutes les catégories sociales et politiques, menée par le pape ou l'empereur.

Conclusion

Nous espérons que ce bref apeçu donnera envie à ceux de nos lecteurs qui pensent que la connaissance du passé d'une société permet de mieux en appréhender l'évolution future de prendre connaissance de cet ouvrage de réflexion très documenté.

 

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

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