La nouvelle économie

Banc Public n° 128 , Mars 2004 , Catherine VAN NYPELSEER



La nouvelle économie s'interroge sur la marchandisation de l'ensemble des rapports humains et remet en cause le shéma de l'homo economicus réduit à sa simple expression linéaire d'acheter moins lorsque les prix montent et plus quand les prix baissent. Elle souligne la gratuité de nombre des activités humaines.
Pour Bernard Maris, le caractère fort mathématique de l'économie provient d'une volonté des économistes de créer une science sur le modèle de la physique. Le concept d'équilibre, de stabilité de l'équilibre et de retour à l'équilibre sont empruntés à la mécanique. Or, dans cette branche de la physique, le temps est réversible, au contraire de la thermodynamique. Pourtant, dans la réalité, il s'écoule de façon irréversible: les gens ne rajeunissent pas, les béches consumées ne se transforment pas en arbres...

Mais le recours au formalisme de la mathématique est également motivé, pour Bernard Maris, par la volonté d'écarter des débats économiques tous ceux qui ne dominent pas ce jargon particulier: les sociologues, les psychologues, les philosophes, ainsi que d'écraser les étudiants sous des quantités d'équations qui les dissuadent de poser des questions.

Peut-on tester une loi économique? Non, car il est impossible de faire varier un seul paramètre à la fois dans la réalité, comme on pourrait le faire dans une expérience de physique. Un phénomène ne peut être appréhendé de fa�on isolée, indépendamment de tous les événements qui gouvernent les réactions des êtres humains.

En fait, pour Bernard Maris, le rôle des économistes est avant tout politique: les économistes disent à l'Etat, explicitement ou implicitement, ce qu'il doit faire.

Bernard Maris se moque de l'homo economicus, dont la seule réaction serait d'acheter plus ou moins selon que le prix monte ou descend. Il pointe les situations humaines régies par des actes gratuits, comme dans la recherche scientifique savante ou un individu fait part aux autres de ses découvertes sans monnayer celles-ci. Combien d'actions humaines sont-elles gratuites, comme le fait pour une mère d'élever son enfant, les soins que nous procurons aux plus faibles, comme les personnes âgées, qui ne nous rapportent rien économiquement.

Conformément à une tendance actuelle en économie, Bernard Maris valorise le protectionnisme pour les industries en développement. Avant d'avoir atteint une taille et une expertise suffisante, les pays doivent protéger leurs industries. Il prend notamment pour exemple l'industrie nord-coréenne de l'automobile, que les premières réalisations trop imparfaites auraient plutôt inciter à arrêter, mais dont la qualité actuelle est due à une évolution favorisée par les effets d'apprentissage.

Un phénomène intéressant dans l'économie internationale est le principe des rendements croissants: il s'agit du cas des firmes qui, comme Microsoft par exemple, accroissent leur rentabilité au fur et à mesure de leur expansion. En même temps qu'elle trouve de nouveaux marchés, elle obtient de nouveaux brevets, met au point de nouvelles techniques, et baisse ses prix, ce qui voue à l'échec toute ambition de concurrence et conduit à une situation de monopole.

L'analyse de la position des pays du Tiers-monde est très éclairante. Selon ce que l'économiste Jadig Baghwati appelle la "croissance appauvrisante", plus le taux de croissance est fort, plus le pays s'appauvrit. Il s'agit d'un pays qui veut développer une industrie exportatrice, mais en accroissant la demande de ressources pour le secteur exportateur, fait grimper les prix des ressources pour les autres secteurs, qui se retrouvent ruinés. Les paysans abandonnent leurs champs et affluent dans les villes. Il faut alors les nourrir en recourant à l'emprunt. Les bénéfices de l'industrie exportatrice ne suffisant plus à rembourser ces emprunts, celle-ci finit par s'arrêter également et le pays est ruiné.

La bourse

La bourse est un secteur très particulier du capitalisme, réservé aux plus grosses entreprises privées. Elle ne sert pas à financer l'économie: ce rôle est assumé par la réaffectation des profits à l'investissement, ainsi que l'endettement.
A quoi sert-elle? A donner une philosophie économique aux gouvernants. Pour Bernard Maris, il s'agit d'une idéologie de l'argent facile, de la fortune pour tous, de l'audace des preneurs de risque, un mépris du travail et de l'intervention publique.

Le marché fonctionne sur soi, en boucle: j'achète parce que Dupont achète, qui lui s'inspire de ce que fait Durant, qui calque peut-être son comportement sur le mien. De cette manière naissent les bulles boursières...

L'affaire Enron

Ce cas pratique illustre les dérives possibles du marché boursier. Il s'agit au départ d'un petit distributeur de gaz texan, dont l'ancien sous-secrétaire d'Etat à l'énergie Kenneth Lay prend la tête et qu'il tansforme en firme de courtage d'énergie. Il se développe sur le marché américain jusqu'à contrôler le quart des transactions de gaz et d'électricité, encourageant les lois de déréglementation de l'énergie. Il s'étend aux marchés européens puis se diversifie dans le courtage d'aluminium, de charbon, puis de n'importe quoi: médias, télécoms, logiciels, assurances.
L'action est notamment poussée par l'annonce d'un grand programme de relance de l'énergie aux Etats-Unis et la possibilité de forages en Alaska suite à une rencontre avec le vice-président américain Dick Cheney.

Le magazine économique Fortune encense cette entreprise: il lui décerne deux années de suite le titre d'entreprise la plus innovante des Etats-Unis. Le cours de son action en Bourse passe de 21,5 $ en 1991 à 90 $ en 2000 pour retomber à 1,01 $ après la faillite, en décembre 2001. Que s'est-il passé?En fait, Enron a truqué sa comptabilité, avec l'appui de banques d'affaires, en localisant son endettement dans des paradis fiscaux.
Le 21 aoét 2001, un conseiller financier de la banque UBS Paine Webber recommande de vendre les actions Enron, ce qui cause son licenciement! La faillite est finalement provoquée par le refus d'un petit concurrent d'Enron, Dynegy, de racheter Enron pour 10 milliards de dollars: en effet, ses dirigeants évaluent le passif de la firme à 30 ou 40 milliards de dollars. La faillite se produit moins d'un mois plus tard.

Selon Bernard Maris, la manipulation a été possible en raison du fait que les acteurs du marché se sont convaincus les uns les autres qu'ils se trouvaient devant un succès économique: les patrons, en position de force dans les très grosses entreprises non-opéables pour contrôler les conseils et truquer la comptabilité; les analystes financiers, dont les conseils sont la plupart du temps des conseils d'achat; les cabinets d'audit, dont le cabinet Andersen qui était censé contrôler les comptes d'Enron, mais en fait les falsifiait et a détruit les documents; les banques d'affaires, qui favorisent la croissance des entreprises par les mécanismes de fusion-acquisition; les agences de notation, dont les analystes sont payés par les entreprises qu'elles doivent noter; la presse, qui se laisse intoxiquer par la communication orchestrée par les entreprises; les hommes politiques dont beaucoup étaient liés à l'équipe dirigeante d'Enron.

L'autre économie

En marge de la société marchande se sont développés des systèmes d'échanges locaux, les "Sels". En France, ces associations comprennent 30.000 personnes qui échangent des heures de travail pour des activités telles que la garde des enfants, les travaux de réparation ou les travaux des champs. L'autorité monétaire, qui n'y est pas favorable, les tolère vu la faiblesse des échanges. La monnaie impliquée, l'heure de travail, ne peut servir qu'à l'échange. Cette technique permet de faire participer à la vie active des personnes dont les capacités resteraient sinon inemployées.

Les moyens de paiement affectés à des usages spécifiques comme les tickets-restaurant, les chèques-lire constituent des monnaies dédiées ou affectées. Elles ne peuvent faire l'objet de thésaurisation ou de spéculation. Il pourrait être possible de créer un sytème o� de telles monnaies permettraient l'accès à des produits du commerce équitable, ou d'économie sociale.

Le revenu minimum universel permettrait d'attribuer un revenu minimal à tous. Cette idée est rejetée par ceux qui estiment qu'elle exclut une partie de l'humanité du travail, un élément de socialisation. Pour pallier cet inconvénient, on pourrait l'assortir d'une obligation civile minimale, un travail d'intérêt général dans la sphère publique.

Eloge de la gratuité

Pour Bernard Maris, "la gratuité et la solidarité font la croissance, l'invention, la richesse malgré la concurrence, essentiellement inefficace". Sans l'honnêteté des fonctionnaires, les juges incorruptibles, le capitalisme, qui a hérité de ces types humains qu'il n'aurait pu créer lui-même, ne pourrait fonctionner. Actuellement, seuls sont valorisés ceux qui gagnent le plus d'argent possible, par n'importe quel moyen. Le rêve, l'idéal pour l'avenir serait de parvenir à une société de laquelle le problème économique aurait disparu et qui serait dominée par les valeurs de gratuité et de solidarité. Règneraient alors le temps choisi, l'art, la liberté, au lieu du travail sans fin et de l'exploitation des humains.

On peut toujours rêver, non?

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

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